RÉSEAU HIVER 2002 / Magazine de l'Université du Québec
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Illustration : Philippe Brochard

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 DOSSIER
L'école

rose

FAVORISE-T-ELLE

LES FILLES ?

Soudain, la situation devient préoccupante. L'écart entre la réussite scolaire des garçons et celle des filles se creuse de plus en plus au fil des ans, et ce, à tous les niveaux du parcours pédagogique. Avis d'experts, études scientifiques, enquêtes médiatiques se multiplient. Même le ministre Legault s'inquiète du décrochage des garçons au secondaire et entend instituer des mesures pour le contrer. Quelles sont les causes et la portée du phénomène ? Et comment y remédier tout en continuant de favoriser le succès des filles ? De délicates et troublantes questions auxquelles tentent de répondre des spécialistes du réseau de l'UQ.

PAR CAROLE SCHINCK

PancarteÀ l'école, les filles raflent tout. Ou presque. À preuve, deux garçons redoublent ou sont en difficulté d'apprentissage pour une fille, tant au primaire qu'au secondaire. Soixante-dix neuf pour cent des filles obtiennent leur diplôme d'études secondaires avant l'âge de vingt ans contre 65 % des garçons. Une situation à l'avantage croissant des filles depuis quelques années. En 1995, trois fois plus d'hommes (22 %) que de femmes (7,1 %) décrochaient sans DES. Et la différence entre les taux de réussite au baccalauréat s'amplifie depuis 1987, passant de 3,5 % en faveur des femmes à 10,8 % en 1994-1995.

Qu'on se rassure. Au chapitre de l'écart garçons-filles, le Québec ne fait pas cavalier seul. Une étude de l'OCDE publiée en 1997 révélait, en effet, que les taux d'accès à l'université sont plus élevés chez les femmes dans la plupart des pays développés.

Mais les chiffres se corsent quand on aborde la question des troubles de comportement. Il y a, en effet, de quoi s'alerter à l'idée que cinq fois plus de garçons que de filles en souffrent. Dans la foulée, un autre triste record s'ajoute à la liste : sur cinq petits qui se voient prescrire du Ritalin, quatre sont des garçons. Au-delà de cette cascade de statistiques, il y a les enfants. Des enfants qui risquent la disqualification sociale, dans une économie du savoir qui misera de plus en plus sur la formation universitaire. Et pour qui on se doit d'agir.

Deux sexes, deux réalités

Nombreux sont ceux qui attribuent en grande partie les résultats supérieurs des filles aux caractéristiques de genre. Pour une meilleure réussite scolaire des garçons et des filles, l'Avis au ministère publié par le Conseil supérieur de l'éducation en octobre 1999, en répertorie tout un ensemble, notamment : des rôles sociaux de sexe bien distincts ; un rythme de maturation différent ; des modes d'interaction presque aux antipodes (plus coopératif pour la fille, plus compétitif pour le garçon) ; des styles cognitifs dissemblables, etc.

Thérèse BouffardL'école, pour filles seulement ?

Thérèse Bouffard, professeure titulaire au Département de psychologie de l'UQAM, a sa propre opinion sur le sujet : « On dit que l'école est plus adaptée aux filles, en ce qu'on exige des enfants des comportements et des attitudes conformes, attendus, et que les filles répondent mieux à ces attentes. Or, à ma connaissance, on a toujours voulu que les élèves soient attentifs et travaillants. C'était du moins le cas quand j'étais jeune. Aujourd'hui, par contre, l'école m'apparaît convenir beaucoup mieux aux enfants : on privilégie souvent le travail par projets, en groupes ; les jeunes peuvent bouger sans avoir à plancher pendant quatre heures sur des exercices de mathématiques. Selon moi, si le milieu scolaire a changé, c'est pour mieux s'adapter aux enfants. »

La réussite : aux garçons intelligents, aux filles travaillantes

Soit. Mais d'où viennent alors les écarts ? Thérèse Bouffard poursuit : « Je crois plutôt que tout cela a à voir avec le discours dominant sur l'excellence et avec la socialisation de la réussite qui a une portée différente chez les garçons et chez les filles. On socialise les petits garçons par l'attribution de l'intelligence." Si tu as bien réussi, c'est que tu es intelligent. "  Tandis que le succès des petites filles est associé au travail, à l'effort. Mis à part les deux ou trois meilleurs, les trente autres garçons de la classe comprennent vite qu'ils ne pourront aspirer à l'excellence puisqu'ils ne sont pas suffisamment intelligents. À quoi bon s'acharner ? Les filles, elles, savent une chose : si elles travaillent fort, elles vont réussir. Les garçons s'en tirent donc sans trop de peine. C'est vrai jusqu'à la fin du secondaire, où la réalité les rattrape et les écarts se creusent. Là se pose un sérieux problème de préservation de l'image de soi. En réponse les garçons ont développé une stratégie défensive, pour sauver la face. Résultat : nos garçons sont démotivés. »

Apprendre pour le plaisir ou pour avoir l'air intelligent?

Robert VallerandRobert Vallerand, professeur et directeur du Laboratoire de recherche sur le comportement social de l'UQAM, apporte un autre éclairage sur le sujet : « Une vingtaine d'études montrent que le profil motivationnel des filles est plus autodéterminé. Elles apprennent davantage par choix, par plaisir, tandis que les garçons veulent avoir l'air intelligent et visent un bon emploi, un salaire élevé. En règle générale, garçons et filles montrent les mêmes aptitudes à apprendre. Mais les filles sont plus matures, plus autonomes, tant sur le plan social que cognitif. La motivation des garçons est plus fragile. Ce qui explique leur propension plus grande à abandonner dès que se présente un problème. Pourtant, la motivation se cultive. Et cela, dès la maternelle. »

Faut-il comprendre que l'école s'adapte mal au rythme de développement des enfants ? « On reconnaît volontiers que les filles sont rapidement plus réflexives, qu'elles peuvent s'arrêter et prêter attention plus longtemps, précise Thérèse Bouffard. Tandis que les garçons montrent davantage d'impulsivité, qu'ils ont besoin plus longtemps de jouer, de bouger. Ces différences s'inscrivent dans le développement normal des individus. Pourquoi, par exemple, ne pas permettre aux garçons de commencer l'école un an plus tard ? »

Pierre PotvinÀ la bougeotte des gars s'ajoute par ailleurs l'aptitude des filles à mieux maîtriser la lecture et l'écriture. « Il est vrai que, dès leur entrée à l'école, les filles montrent déjà plus de compétences sur le plan du langage, admet Pierre Potvin, directeur du Laboratoire de recherche sur les jeunes en difficulté d'adaptation de l'UQTR. « Et comme la langue fait partie des préalables à l'apprentissage, il y aurait à cet égard des dispositions facilitantes pour les filles. »

Certes, les garçons « compensent » encore avec de meilleurs résultats en sciences et en mathématiques. Bien sûr, on a démontré que l'écart enregistré entre garçons et filles dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ne se répercute pas sur l'apprentissage des autres matières. Il reste, toutefois, que les difficultés éprouvées en français, comme en maths, sont « les deux motifs principaux qui mènent à l'identification d'un élève comme étant en difficulté d'apprentissage ou encore sur lesquels les autorités scolaires vont s'appuyer pour justifier une décision de redoublement », selon l'Avis du Conseil. Quand on sait que les garçons redoublent deux fois plus que les filles, il y a là matière à réflexion.

Fragilité biologique des garçons...

Suzanne DugréEt comme si ce n'était pas assez, les garçons décrochent par-dessus le marché la palme au chapitre des troubles de comportement. Comme de plus en plus d'intervenants en éducation et en psychologie, Suzanne Dugré, psychoéducatrice et professeure au Département des sciences du développement humain et social de l'UQAT, avance la thèse de la fragilité biologique des garçons : « Ils présentent plus de troubles moteurs, de dyslexie, d'hyperkinésie, d'hyperactivité. » Dans un article de Renée Nolet, intitulé Échec scolaire : que sont nos garçons devenus ? et paru dans la revue Convergences de l'UQAT en octobre 1999, elle précisait : « La fragilité biologique des garçons est très bien documentée partout dans le monde. Zazzo, notamment, soutient que de façon générale la supériorité des filles ne repose pas, comme on le laisse souvent entendre, sur leur docilité et leur conformisme, mais plutôt sur leur développement plus harmonieux et mieux assuré. Plus résistantes, moins affectées par les accidents de naissance, les filles sont mieux armées pour affronter les contraintes de l'environnement. »

...et dépression chez les filles

Mais d'autres facteurs viennent toutefois désavantager les filles sur le plan de la santé mentale. Selon Pierre Potvin : « On a découvert qu'on peut prédire les risques de décrochage d'un jeune à partir d'une vingtaine de variables dont le rendement scolaire en français et en mathématiques, la relation maître-élève, le soutien affectif des parents et... la dépression, jusque-là insoupçonnée. Or, les filles ont tendance à souffrir davantage de dépression que les gars. C'est un trouble intériorisé, plus courant chez les sujets féminins comparativement aux troubles extériorisés, typiques des hommes. La dépression pourrait aussi être liée à la puberté au cours de laquelle les filles voient leurs changements corporels de façon plus négative que les garçons. »

L'offre de l'école

C'est vrai, l'école est encore aujourd'hui plutôt monolithique. Elle privilégie un modèle de comportement unique, valorise l'ordre et la discipline, règle l'agenda de travail et écarte les divergences. « Et les filles ont effectivement les caractéristiques, les habiletés, les compétences qu'il faut pour réussir dans cette collectivité, rappelle Pierre Potvin. L'école a été en quelque sorte structurée d'une façon qui correspondrait bien au caractère des filles. »

Comme le précise Suzanne Dugré, une recherche réalisée par Jean-Pierre Terrail en 1992 mettait clairement en évidence le rapport discordant à l'école entre les deux sexes. « Quand on les invite à choisir des mots pour décrire l'école, les filles optent pour "apprendre", "réfléchir", "écouter", "découvrir". Tandis que, pour les garçons, l'école est synonyme d'"interdiction", de "corvée", d'"ennui", d'"abandon". Les garçons ne se battent même plus. Ils admettent tout simplement que les filles sont meilleures. »

Les relations maître-élève

Gérald BoutinCette notion de « club privé féminin » prend davantage de poids au regard de la prépondérance des femmes dans le personnel enseignant des premiers cycles : elles représentaient 98,4 % des maîtres au préscolaire en 1994-1995 et 84,4 % au primaire, en 1996-1997. Des facteurs économiques et sociaux - la faible reconnaissance sociale, par exemple - expliquent sans doute le désengagement des hommes au primaire, comme le note Gérald Boutin, professeur titulaire en adaptation scolaire et sociale et directeur du Bureau de la formation pratique de l'UQAM. Faut-il voir dans ce contexte un désavantage pour les garçons?

« Sincèrement, je ne crois pas que le sexe des enseignants ait une influence sur les résultats scolaires, lance Pierre Potvin. Nos analyses sur les relations maîtres-élèves, effectuées à la fin du primaire et au secondaire, montrent clairement que les attitudes des enseignants, hommes ou femmes, sont les mêmes envers les enfants. »

Richard PallascioRichard Pallascio, professeur en didactique des mathématiques et responsable de la formation des maîtres à l'UQAM en plus d'être chercheur régulier au CIRADE (Centre interdisciplinaire de recherche sur l'apprentissage et le développement en éducation), n'est pas de cet avis. « Dans les rares classes où un homme est titulaire, les garçons réagissent négativement à l'arrivée d'une femme stagiaire. Pour plusieurs, le professeur représente en effet une figure paternelle. Je crois que beaucoup plus d'hommes devraient se lancer dans l'enseignement au primaire. Pour bien des garçons, il pourrait s'agir du seul homme signifiant qu'ils vont rencontrer dans leur enfance. »

Et si, pour changer de perspective, on examinait plutôt la question sous l'angle des relations maître-élève ? Selon Pierre Potvin, « des études menées dans différentes commissions scolaires ont mesuré le niveau de perception des enseignants envers leurs élèves. On découvre que la perception positive se présente dans cet ordre décroissant : d'abord les filles, puis les garçons, puis les filles en difficulté scolaire suivies des garçons en difficulté. Par ailleurs, on a classé les élèves selon quatre qualificatifs : les élèves attachants, les préoccupants (ceux qui demandent beaucoup de l'enseignant), les indifférents (qui passent inaperçus) et les rejetés (qui éprouvent des problèmes d'hostilité, des troubles de comportement). Partout, la proportion de filles attachantes est supérieure à celle des garçons. Inversement, beaucoup plus de garçons que de filles sont rejetés. Tout cela est affaire de comportements. Les filles sont plus attachantes parce qu'elles font ce qu'il faut pour l'être. Autrement dit, les gars sont considérés tout aussi attachants quand ils font comme les filles. Ces données s'accentuent par ailleurs en milieu défavorisé. Mais ne nous trompons pas! La majorité des enfants sont considérés comme attachants par leur maître puisqu'on compte 55 % de filles pour 45 % de garçons ».

Le rôle des parents

Il apparaît un peu trop simple de tout mettre sur le dos de l'école. Pour Suzanne Dugré, notre société matriarcale y serait pour quelque chose dans la propension des filles à mieux réussir. « Il y a encore quelques décennies, les pères faisaient beaucoup d'argent en région, dans les mines et les forêts, sans avoir à aller à l'école. L'instruction était peu valorisée. Les femmes, elles, savent qu'elles sont dans un élan d'émancipation et elles éduquent leurs petites filles en conséquence. Elles favorisent leur autonomie, les poussent à accomplir ce qu'elles-mêmes n'ont pu réaliser. »

Mère marquante, père absent

La présence marquante de la mère équivaudrait-elle, encore et toujours, à l'absence du père ? Comment les pères peuvent-ils jouer un rôle actif dans la réussite scolaire des enfants ? Peut-être, d'abord, en contribuant à dissiper les stéréotypes. « Un garçon qui n'a presque jamais vu lire son père ne dispose pas d'un modèle très fort pour l'inciter à la lecture, l'un des outils, l'une des armes de base pour apprendre, » affirme Gérald Boutin.

De façon plus large, Gérald Boutin se dit très sensible à l'influence familiale dans la quête de l'apprentissage. « La famille, aujourd'hui, est plutôt en difficulté. Les parents ont beaucoup à faire. Pourtant, on sent chez eux une grande préoccupation, un souci de préparer les tout-petits de quatre-cinq ans à l'école. L'école doit faire sentir au garçon qu'il aura le droit de jouer, de ne pas être une fille. Si le père se retire de l'éducation de son fils, en pensant qu'il sera plus intéressant d'interagir avec lui à l'adolescence, c'est perdu. J'observe un changement marqué chez les jeunes pères. Mais les pères ont besoin de soutien, d'outils, de groupes d'échange sur la parentalité, par exemple. »

Pour que l'intervention des parents soit efficace, cela dit, il faut beaucoup de tact. « Le vrai défi des parents, précise Robert Vallerand, c'est de montrer leur intérêt sans prendre les décisions à la place du jeune. D'interagir avec lui, en disant : " Ce sont tes études, tes choix et je suis là pour t'aider ". Autrement, s'installe très vite chez l'enfant un sentiment d'incompétence ou, au contraire, d'abandon. La clé, c'est le doigté. »

L'influence de la société

Danielle PageauSi on extrapole jusqu'à l'université, d'autres facteurs externes influent sur le taux de diplomation au baccalauréat. Danielle Pageau, agente de recherche à la Direction du recensement étudiant et de la recherche institutionnelle au siège social de l'UQ, vient de terminer une étude auprès des étudiants à temps plein. Elle observe « que de nombreuses variables jouent, comme les antécédents scolaires (expérience d'échec ou d'abandon, obtention d'un DEC), le fait de réussir tous les cours au premier trimestre, de viser l'obtention du diplôme à la fin du programme, de vouloir éviter les interruptions. Mais des influences externes s'exercent aussi, comme le choix de l'établissement et la situation financière de l'étudiant. Autant de conditions traditionnelles qui sont encore et toujours gages de succès et que réunissent seulement 25  % des candidats ».

À la question « qu'est-ce qui sépare les garçons des filles ? », madame Pageau répond par une hypothèse : « Je crois qu'il existe une forme de détresse chez la jeunesse et que le manque de projection dans l'avenir est plus prononcé chez les gars. La prospérité économique n'est plus garantie. Les jeunes grandissent dans un monde différent où les maigres perspectives d'emploi sapent vite l'espoir de se tailler une place enviable. »

Des solutions : quelques pistes

Trente ans après le rapport Parent qui prônait la mixité pour augmenter le niveau de scolarité général et améliorer la scolarisation des filles, de nombreux intervenants la remettent aujourd'hui en cause. Ce sujet chaud suscite les débats. « Les garçons sont davantage dérangés par la mixité, soutient Suzanne Dugré. Ils veulent à tout prix impressionner leurs compagnes de classe tandis qu'elles, au contraire, continuent de travailler. On aurait peut-être intérêt à séparer garçons et filles au cours des trois premières années du secondaire. »

Simon PapillonUn reportage diffusé en début d'année à Zone libre, à la télé de la SRC, montrait avec éloquence à quel point l'attirance, les tactiques de séduction et les histoires d'amour risquent de faire vagabonder l'esprit bien loin des études. À côté de ceux qui revendiquent la séparation complète et des écoles distinctes pour garçons et filles, d'autres, comme Simon Papillon, sont plus nuancés. « Je pense qu'il faut plutôt rejoindre les garçons dans leurs intérêts, amorcer des projets spécifiques au groupe garçons. Masculiniser certaines activités pour que les gars se sentent eux aussi interpellés par l'école. »

À cet égard, la plupart de nos intervenants accueillent positivement l'approche par projets, prévue dans la réforme du ministre Legault. Une mesure qui aurait le bonheur de stimuler le côté physique et « concret » des garçons tout en donnant une voix aux filles pour intervenir et s'exprimer.

EnfantsPour Gérald Boutin, tout passe par l'intervention dans le milieu. « C'est certain, les programmes d'aide fonctionnent dans la mesure où les parents participent. Mais il faut mettre l'accent sur les développements physique, cognitif, affectif et social de l'enfant. Favoriser, par exemple, un dépistage en douce des problèmes d'apprentissage et de comportement qui respecte le rythme des petits sans les cataloguer. Créer des "centres d'éveil" où les parents apprendraient par le jeu à entrer en contact avec la dimension cognitive de leur enfant. De tels centres naissent dans des CLSC et certaines commissions scolaires. Mais l'idée reste encore embryonnaire. On ne sent pas, de la part du ministère de l'Éducation, un grand intérêt pour ce genre d'exercice. Il s'agit pourtant de modèles intéressants à explorer. »

Au CIRADE, on travaille depuis 1995 à mettre au point une méthode pour le moins originale, axée sur le développement de la pensée réflexive dans l'apprentissage des mathématiques : l'approche philo. Les jeunes de huit à treize ans sont ainsi appelés à aborder les maths par la lecture de romans « philosophico-mathématiques » mis au point par le centre de recherche. Les enfants choisissent les thèmes qui les intéressent et réfléchissent à des questions qui, par ricochet, les forcent à s'interroger sur leurs propres processus d'apprentissage. « On constate que les premiers à s'inscrire au projet sont les élèves en difficulté, et par voie de conséquence les garçons. Tout simplement parce qu'ils se rendent compte qu'ils ne sont pas censurés ni évalués. Ce sont les arguments des élèves entre eux qui incitent le jeune à s'autocorriger. »

Études, programmes, solutions... Chercheurs, professeurs, intervenants, acteurs et responsables gouvernementaux travaillent fort pour favoriser la réussite scolaire des garçons. Une préoccupation qui inquiète pourtant les féministes. Vrai, bien que les femmes envahissent désormais les universités, on ne peut en dire encore autant de leur présence aux grands postes de commande. Souhaitons que de ces efforts, individuels ou concertés, découlent des projets porteurs qui rendront le succès accessible à tous. Pour que le mot équité prenne tout son sens et ouvre, pour les garçons comme pour les filles, des perspectives d'avenir stimulantes. Et cela, dès les premiers stades de l'apprentissage et de l'acquisition des connaissances.


RITALIN : UN MÉDICAMENT POUR GARÇONS ?

PommeHyperactivité. Le mot est sur toutes les lèvres, surtout en ces temps où le Ritalin - le médicament psychotrope le plus utilisé dans le traitement de ce trouble de comportement - fait les manchettes avec des nombres de prescriptions records et l'existence possible d'un marché noir à l'école. Et où les médecins et les psychologues québécois viennent de publier des lignes directrices pour en encadrer l'utilisation.

Les chiffres, en effet, font frémir. Selon les données de Santé Canada, l'usage annuel du Ritalin était cinq fois plus élevé en 1997 qu'il ne l'était en 1990. Des statistiques de IMS Canada (Intercontinental Medical Statistics) montrent par ailleurs qu'entre 1990 et 2000, le nombre de prescriptions annuelles est passé au Québec de 33 000 à 247  730.

Garçon = hyperactif ?

En fait, ce qu'on appelle en termes scientifiques le « trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité » (THADA, TDA/H ou TDAH selon les auteurs) n'est pas un phénomène nouveau. Mais on le connaît sous ce nom depuis les années 80, au moment de son apparition dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le fameux DSM. C'est le trouble de développement le plus fréquent chez les enfants. En gros, trois caractéristiques permettent de le reconnaître : l'inattention, l'agitation et l'impulsivité. Bref, l'enfant a du mal à se concentrer et à terminer exercices et devoirs (comme si le moindre facteur extérieur le faisait constamment décrocher) ; il est fébrile, bouge, parle vite, dérange; il a des réactions spontanées, agit avant de penser...

Dans un article publié sur le Site de l'adaptation scolaire et sociale de langue française, auquel collabore le réseau de l'UQ, Jean-Marie Honorez énonce que la forme pure du TDHA, sans trouble associé, toucherait au Québec une population de 7 500 à 12 500 élèves. Et qu'à cela s'ajouterait un groupe de 22 500 à 37 500 élèves souffrant de la forme pure de THADA associée à d'autres troubles mentaux. Donnée cruciale, de six à neuf garçons pour une fille, dans la population en général, sont étiquetés THADA. Et les enfants touchés ont le plus souvent entre cinq et douze ans.

Des causes multiples

Pourquoi tant d'enfants atteints ? On n'a pas encore de réponse claire et précise. Le Collège des médecins du Québec et l'Ordre des psychologues du Québec attribuent la situation « à la grande variabilité dans les critères diagnostiques, des critères en constante évolution. » Il est vrai qu'en dehors du DMS, il n'existe pas de définition de l'hyperactivité à l'école. Une étude effectuée auprès de médecins et publiée par Santé Canada en 1999 mentionnait pour sa part que certaines des raisons expliquant l'augmentation de l'usage du Ritalin comprenaient : « Les pressions exercées pour prescrire le médicament; une plus grande sensibilisation de la population à l'égard de l'usage des médicaments en guise d'alternative ; [...] trop peu de ressources pour des approches alternatives ; une plus grande acceptation des médicaments, et un manque de discipline à la maison et à l'école ».

L'incidence de la biologie et de la génétique

Suzanne LavigueurChose sûre, les garçons sont les plus touchés. Voilà de quoi soulever une fois encore les questionnements. « En ce qui concerne le déficit d'attention, on reconnaît de plus en plus une problématique reliée à l'absence d'inhibition associée à l'impulsion et au contrôle de l'attention », explique Suzanne Lavigueur, professeur au Département de psychoéducation et psychologie de l'UQAH. « Or, culturellement ou génétiquement, les filles semblent avoir plus de facilité à contrôler leur comportement. Les garçons, eux, apparaissent souvent moins conformistes, moins sensibles aux normes sociales. Ainsi il serait possible que des filles souffrent du même déficit mais que des éléments protecteurs, leur plus grand conformisme, par exemple, les aident à composer avec la situation plus longtemps et que des problèmes apparaissent parfois plus tard, vers la 5e ou la 6e année, ou encore que, dans les cas plus légers, le TDAH puisse passer davantage inaperçu que chez les garçons. »

L'hérédité semble jouer un rôle majeur sur l'incidence des symptômes 1. « On n'a pas encore réussi à identifier les marqueurs génétiques en cause, précise Suzanne Lavigueur, mais on est sûr qu'il y a des prédispositions héréditaires. Dans environ 80 % des cas étudiés, on observe d'autres cas de déficit d'attention/hyperactivité dans la famille. »

Pierre ParadisPierre Paradis, professeur en sciences de l'éducation à l'UQAR et responsable de la thématique Hyperactivité et déficit d'attention du Site de l'adaptation scolaire et sociale de langue française, avance d'autres hypothèses : « Comme l'indique le United States National Institute of Health, il se pourrait qu'une plus grande proportion de filles appartiennent au groupe inattentif des " lunatiques et rêveurs ", l'autre pôle du déficit d'attention, celui sans hyperactivité. Il s'agit d'enfants qui n'arrivent pas à fixer leur attention mais qu'on ne remarque pas outre mesure puisqu'ils ne dérangent pas les autres. Jusqu'à présent, on ne tient pas compte de ce groupe dans les statistiques. »

Serait-il justifié, par ailleurs, de mettre en cause l'environnement, le contexte structurel et social de l'école ? Pierre Paradis répond : « Beaucoup de parents disent que l'école fait pression sur eux pour inciter leurs enfants à prendre du Ritalin. Les médecins en prescriraient plus parce que les enseignants référeraient davantage de cas. Or, ce sont des femmes qui enseignent au primaire. Des commentaires écrits et d'autres diffusés à la radio soulignent que les hommes accepteraient davantage le comportement désorganisé des garçons. Les enseignantes sont-elles plus intolérantes ? Faut-il voir là une démonstration de la velléité de la gent féminine à dominer l'homme, comme certains le prétendent ? » Reste que l'étude de Santé Canada auprès des médecins est claire : « En général, 39 % des répondants qui ont traité le THADA ont déclaré avoir, souvent ou toujours, subi des pressions de la part des enseignants pour prescrire le Ritalin et 16 % ont, souvent ou toujours, subi des pressions de la part des parents. »

Que faire ?

Pour Suzanne Lavigueur, la solution passe souvent par des approches éducatives appropriées, un encadrement adéquat, un travail concerté. « C'est trop simple de dire que si l'on avait des écoles parfaites, il n'y aurait pas de Ritalin. Il faut sortir du débat " pour ou contre " le Ritalin et se demander si l'enfant est heureux dans la classe et avec ses pairs. Lui offre-t-on les mesures éducatives dont il a besoin ? Lui propose-t-on un travail stimulant ? Bénéficie-t-il de toutes les ressources qu'il lui faut pour réussir à l'école ? Tous ces enfants pour qui l'école est difficile sont pénalisés par le manque de ressources. J'ai vu trop de parents se sentir coupables, humiliés, jugés par l'entourage. L'école est plus difficile pour un enfant qui souffre du déficit d'attention et qui doit prendre du Ritalin que pour un autre. Tout comme la vie est plus difficile pour un enfant asthmatique qui doit prendre du Ventolin que pour un autre. Avec la médication et les moyens d'apprentissage appropriés, je crois que l'enfant peut apprendre. » Dans cet esprit, Mme Lavigueur prône des stratégies éducatives d'inspiration behaviorale pour agir et non réagir, fondées sur la règle des quatre C : Compenser les déficits, Clarifier les demandes, Construire sur le positif et Contrecarrer l'inacceptable. Dans les cas plus sévères, la médication devient parfois un complément utile pour soutenir ces approches.

De son côté, le gouvernement québécois a voulu fournir des pistes aux nombreux intervenants du système. Le ministère de la Santé et des services sociaux du Québec a ainsi financé les travaux d'un comité conjoint formé du Collège des médecins du Québec et de l'Ordre des psychologues du Québec. Ce comité publiait en septembre dernier Le Trouble déficit de l'attention/hyperactivité et l'usage de stimulants du système nerveux central, des lignes directrices visant à fournir aux médecins et aux psychologues un cadre de référence en matière de dépistage, d'évaluation, de diagnostic, d'intervention et de traitement des jeunes en âge scolaire (5-18 ans) aux prises avec le TDAH ou en présentant les symptômes. Pierre Paradis commente : « Les connaissances des médecins sont peu évoluées sur le sujet. Le document propose des approches multimodales. Dans les faits, les psychologues seront prêts à diagnostiquer tandis que les médecins vont prescrire. Il s'agit là d'un mariage de raison où chacun va combler les limites de l'autre. » Reste à voir ce que réserve l'avenir.

1 C'est aussi vrai pour les filles que pour les gars...

 PLUS DE GARÇONS SE SUICIDENT

Michel TousignantPeut-on établir un lien entre échec scolaire et suicide ? Rien n'est aussi simple. Pourtant, on comprend facilement qu'un décrocheur scolaire présente plus de risques que les autres de devenir décrocheur social. Au Québec, quatre fois plus de garçons que de filles mettent fin à leurs jours, six fois plus en Abitibi-Témiscamingue... Michel Tousignant, professeur au Département de psychologie de l'UQAM et chercheur au Centre de recherche et d'intervention sur le suicide (CRISE), a accepté de partager quelques réflexions sur le sujet :

« On l'a dit déjà, les problèmes de comportement des garçons sont plus visibles, plus extériorisés. Tout comme l'hyperactivité dérange la classe, le suicide, à sa façon, est spectaculaire. Deux facteurs expliquent toutefois le taux de suicide plus élevé chez les hommes : une plus grande impulsivité agressive (les hommes commettent davantage d'actes de violence, de crimes) et l'abus d'alcool et de drogues (plus important chez les garçons).

« Les développements cognitifs et affectifs ne sont pas en interrelation. Ce n'est donc pas parce qu'on réussit bien à l'école qu'on est en meilleure santé mentale... »

NOMBRE DE DÉCÈS PAR SUICIDE

 Sexe masculin    Pour le groupe d'âge de 10-14 ans
 En 1977

 672

   1977

 5

 En 1998

  1 058

   1998

 11

 Pour le groupe d'âge 15-19    Taux par 100 000 personnes en 1996-97-98
 1977

  48

   Sexe féminin

8, 4

 1998

  71

   Sexe masculin

 30,4


LE FÉMINISME :

LE BACKLASH

ClochePlus rien n'arrête les filles dans leur promotion individuelle et sociale. Même celles qui obtiennent des résultats scolaires sous la moyenne veulent faire des études universitaires en plus grand nombre que les garçons obtenant les mêmes notes ! Les impacts du mouvement féministe sur la motivation des filles pour les études et leurs possibilités d'accès à toutes les professions sont clairs et reconnus. Mais peut-on retourner l'énoncé et mettre en cause le féminisme dans la vraisemblable démotivation des garçons pour les études ?

PAR ÉLAINE HÉMOND

IllustrationC'est la faute des féministes

M.-P. Desaulniers« Si elle est rarement soulevée clairement, la mise en cause du féminisme n'est jamais très loin, constate Marie-Paule Desaulniers, professeure au Département des sciences de l'éducation à l'UQTR. Même si les avantages des filles en termes de réussite scolaire et de diplomation s'étiolent dès leur arrivée sur le marché du travail, le malaise des garçons à l'école est parfois présenté comme un backlash du féminisme, du moins dans l'opinion publique. » Mme Desaulniers, comme d'autres éducatrices, perçoit plutôt le backlash dans l'exploitation antiféministe de l'écart entre le succès des filles et celui des garçons dans le système scolaire.

« Bien sûr, dit-elle, le rattrapage spectaculaire des femmes sur tous les plans depuis trente ans peut paraître menaçant ! Mais il faut surtout chercher la cause du désarroi des garçons, et d'un certain nombre d'hommes, dans des problématiques sociales plus larges reliées, entre autres, à l'ouverture rapide du Québec à la modernité. Le mouvement de prise d'autonomie de la femme n'est pas venu seul », rappelle la professeure qui enseigne l'éducation sexuelle aux futurs enseignants et aux futures enseignantes. Ce mouvement s'est notamment conjugué avec la perte de pouvoir du clergé et avec des changements juridiques (contraception, divorce...) qui allaient bouleverser la vie de famille et la vie de couple. Pas de doute, le quotidien des hommes et des femmes, mais aussi les valeurs et les attentes ancestrales liées au statut de l'homme dans la société ont été touchées.

Le succès pour tous

Louise LafortuneLa mathématicienne Louise Lafortune, également professeure en éducation à l'UQTR, pousse les hauts cris lorsque l'on insiste sur la performance supérieure des filles à l'école : « En sciences et en mathématiques, au Québec, les résultats sont identiques pour les garçons et les filles chez les jeunes de 3e secondaire, dit-elle en se référant à la Troisième enquête internationale sur les mathématiques et les sciences (TEIMS-99). Dans cette étude internationale réalisée en 1999, les jeunes Québécois et Québécoises affichent des résultats supérieurs aux élèves des autres provinces, mais des résultats qui, en termes absolus, sont déplorables. En effet, malgré des résultats supérieurs à l'échelle canadienne, nos jeunes échouent et abandonnent trop ces disciplines. Ils sont ceux qui aiment le moins apprendre les mathématiques. »

Pour Louise Lafortune, des questions plus globales doivent être posées au sujet de la réussite scolaire. La professeure estime qu'en se penchant trop exclusivement sur les problèmes des garçons, une nouvelle situation désastreuse risque d'être créée. « Il faut plutôt rechercher des solutions ailleurs. Je crois plus à la pédagogie de l'équité qu'à la pédagogie différenciée, dit-elle. En misant sur le développement de la métacognition, nous aurions davantage de chances de permettre à chaque personne d'apprendre en développant sa créativité, sa propre autonomie et ses propres stratégies. Pour ma part, je ne favorise pas des stratégies qui incitent à la différenciation au départ, autant pour les types d'intelligence que pour les styles d'apprentissage ou les genres. Je crains trop que l'on catégorise les élèves. »

Les impacts selon les genres, oui

Les inventaires sexués, non

Anita CaronLa tendance à l'inventaire des réussites des garçons et des filles à l'école indispose aussi la chercheure Anita Caron, pionnière de l'Institut d'études féministes de l'UQAM. « Toute étude qui établit de la sorte une différenciation des sexes, des ethnies et des religions mène à l'impasse, dit-elle. C'est très vicieux de faire ainsi des catégories. C'est aussi dangereux, car si l'on établit que les filles sont meilleures que les garçons, évidemment que les gars ne seront pas bons ! »

Si Mme Caron se réjouit que les filles bénéficient maintenant d'un accès plus généralisé aux études et d'une ouverture à différentes professions et métiers, elle ne voit pas en quoi le féminisme serait la cause de l'insuccès des garçons. « Il faut regarder d'autres éléments, croit-elle. Par exemple, l'école qui n'a pas su s'adapter et répondre aux attentes des garçons... L'absence d'un projet de société qui aurait su répondre aux jeunes des deux sexes... En effet, même s'il est évident que le combat des femmes a contribué à changer les règles du jeu en ce qui concerne l'accès à de nombreuses professions, dit la professeure, il n'a pas changé les conditions sociales et économiques qui prévalent dans la société. Ce combat n'a pas changé non plus les modalités de l'éducation dans les écoles et dans les familles. » Selon Mme Caron, les stéréotypes « homme » et « femme » sont toujours bien présents dans la société et continuent à dicter les comportements et les attitudes.

Non sans sourire, Mme Caron s'étonne du peu d'inventaires des postes et des réussites qui étaient faits quand les hommes étaient partout. Maintenant, on fait ce décompte, car c'est dérangeant de voir des femmes accéder à tous les postes. « Il faut reconnaître qu'à l'heure actuelle des entreprises délibérées cherchent à maintenir des préjugés sociaux à l'encontre de l'égalité des personnes, admet-elle. Je crois que le vrai backlash, c'est là qu'il se situe. »

Du travail et du stress

Louise VandelacParmi les arguments invoqués pour expliquer le désarroi des enfants et adolescents, notamment des garçons : l'absence de la mère au foyer. Selon Louise Vandelac, professeure titulaire au département de sociologie de l'UQAM et à l'Institut des sciences de l'environnement : « Sans doute vaudrait-il mieux parler de la faible disponibilité des parents découlant largement des modalités de restructuration du marché du travail, ayant pour effets la nécessité du double revenu et des horaires de travail de plus en plus atypiques. Au début des années 1990, selon les statistiques canadiennes, il fallait entre 75 et 80 heures de travail par semaine pour faire vivre une famille moyenne, deux adultes et deux enfants. Vingt ans plus tôt, en 1970, il en fallait entre 35 et 40. En 20 ans, on a donc doublé le temps de travail requis pour le même revenu familial. En outre, cette contrainte économique s'est accompagnée d'une intensification du rythme de travail et d'horaires de plus en plus atypiques, irréguliers, à contretemps des rythmes sociaux.

« On estime, en effet, qu'au-delà des deux tiers des familles canadiennes sont à double revenu et que dans plus des deux tiers des cas, les conjoints travaillent à des horaires autres que de neuf à cinq du lundi au vendredi. En clair, précise la sociologue, les enfants sont davantage laissés à eux-mêmes et doivent épouser les rythmes des parents, eux-mêmes de plus en plus débordés, voire épuisés par des exigences professionnelles plus lourdes. Tout cela augmente, bien sûr, le stress et l'anxiété de tout le monde et réduit le temps de disponibilité véritable pour les enfants. » [...]

Du bonheur d'être fille

Le bien-être des filles dans le système scolaire actuel, comme dans la société en général, est en train de devenir une légende urbaine. Lorsque l'on s'attarde aux problèmes de décrochage, de comportement et de démotivation qui affectent davantage les garçons, un effet de comparaison simpliste peut laisser croire que les filles évoluent désormais dans la vie comme des poissons dans l'eau. « Il est faux de croire que les filles ont gagné une assurance à toute épreuve, dénonce Marie-Paule Desaulniers. La conscience de leur vulnérabilité est très présente chez les filles, et leur travail à l'école, et même à l'université, est en grande partie lié à cette insécurité. Elles savent notamment que pour réussir dans la vie, elles devront être plus performantes et mener la double fonction de mère et de travailleuse. »

Louise CossetteLouise Cossette, professeure au Département de psychologie de l'UQAM, abonde dans le même sens : « Les filles agissent comme si elles savaient qu'une femme non scolarisée s'en tire moins bien qu'un homme non scolarisé sur le marché du travail, dit-elle. Un homme sans diplôme trouvera du travail mieux payé qu'une femme dans la même situation. À l'inverse, il faut bien constater qu'à niveau de scolarité égal, les plus hautes fonctions sont toujours occupées par les hommes et le seront sans doute encore pour un bon moment, compte tenu des choix familiaux que font les femmes et que continueront à faire les femmes. » Tout comme Marie-Paule Desaulniers, Louise Cossette se fonde, entre autres, sur la conscience de ces réalités qu'ont les filles pour expliquer leurs efforts en classe.

Enfin, dans la série (à écrire) Il est temps que Calamity Jane rentre à la maison, on dit aussi que les filles réussissent mieux à l'école parce qu'elles sont plus obéissantes que les garçons. Ouf ! Heureusement, là encore, la recherche en éducation apporte des arguments de réflexion. Dans son Avis Pour une meilleure réussite des garçons et des filles, le Conseil supérieur de l'éducation fait ressortir que les élèves les moins conformes aux rôles sexuels traditionnels réussissent mieux que les autres à l'école. L'Avis cite la professeure Pierrette Bouchard, de l'Université Laval, dont les recherches démontrent que plus un élève (garçon ou fille) adhère aux stéréotypes propres à son sexe, plus cet élève se retrouve à distance du monde scolaire. Inversement, plus l'élève résiste à cette assignation sociale, telle que véhiculée par les rapports sociaux de sexe, plus il (ou elle) est en situation de proximité scolaire. De manière attendue, les chercheurs ont vérifié que les garçons, plus que les filles, manifestent leur conformité aux stéréotypes.

Pas de pitié pour les garçons ! Les féministes ont réponse à tout, diront leurs détracteurs à la fin de cet article. Pourtant, ces professeures et chercheures sont les premières à dénoncer le poids mis sur les épaules de nos garçons et plusieurs d'entre elles cherchent des solutions. Louise Lafortune est de celles-là. Toute mathématicienne qu'elle soit, elle avance l'idée qu'« une valorisation de la réflexion, de la créativité et de l'autonomie pour tous et toutes pourrait soutenir le succès de la trajectoire scolaire des filles comme des garçons. » On a sans doute fait jouer aux sciences et aux maths, traditionnellement perçues masculines, un rôle disproportionné dans le succès des études et l'accession à l'université. Parallèlement, on a aussi accepté un peu trop facilement que les aptitudes et le goût pour la lecture et l'écriture soient des histoires de filles. Pourtant, selon Statistique Canada, ce sont les échecs en langue d'enseignement qui empêchent les jeunes d'accéder aux études universitaires, pas les échecs en mathématiques.

Pour les chercheures féministes, reconnaître les effets des rôles sociaux de sexe et de socialisation, ce n'est pas les entériner. Au contraire, leur reconnaissance serait plutôt un préalable vers une éducation enfin équitable. Plus personne ne veut d'une société où les destins sont joués à la naissance !

 Des aspirations et des faits

pomme- Dès le début des années 60, la proportion des garçons aspirant à des études universitaires a considérablement augmenté pour se stabiliser dans les années 70 autour de 37 %. (Asope 1972 : 35 %, Perron 1997 : 37 % - aspirations mesurées en 5e secondaire)

- Chez les filles, le mouvement vers des études universitaires s'est amorcé dans les années 70 et s'est poursuivi. (Breton 1965 : 10 %, Perron 1997 : 45 % - aspirations mesurées en 5e secondaire)

La proportion de garçons entrant à l'université a cessé de croître vers la fin des années 70 et est demeurée stable depuis. En 2001, au premier cycle, il y a 60 % de filles au Québec

- Ces phénomènes ne sont pas spécifiques au Québec, ils s'étendent à l'Amérique du Nord

- Parallèlement, la proportion des sans diplôme du secondaire (décrocheurs) est restée stable depuis la fin des années 70

- La plus grande scolarisation des mères ne serait pas déterminante pour la motivation des filles à faire des études plus poussées. En effet, la proportion des enfants (garçons et filles) qui aspirent à des études universitaires est plus élevée quand le père a fait des études universitaires que lorsque la mère a fait des études universitaires

Données tirées d'une présentation faite au congrès de l'ACFAS en 2001 par le groupe de recherche Ergosum de l'Université Laval et de la Téluq.

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