RÉSEAU ÉTÉ 2002 / Magazine de l'Université du Québec
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Entrevue

Jean-Pierre DésaulniersPour une critique du star system

La culture de masse est-elle bienfaitrice ? S'agit-il au contraire d'un mal nécessaire ? Faut-il être pour ou contre le star system ? Certains, en effet, le vénèrent. D'autres le condamnent. Jean-Pierre Désaulniers, professeur au Département de communications de l'UQAM et grand observateur de la culture québécoise, répond à nos questions.

 PROPOS RECUEILLIS PAR CAROLE SCHINCK

Réseau : Selon vous, le star system favorise-t-il la culture ou contribue-t-il plutôt à la pervertir ?

Jean-Pierre Désaulniers : Au Québec, il n'y a pas de vrai star system mais bien un système de vedettariat. Chez nous, les gens populaires sont en réalité des vedettes plutôt que des stars, puisqu'il existe ici un phénomène de proximité. La star occupe un créneau divin tandis que la vedette est beaucoup plus proche des gens. Le cinéma, par exemple, fabrique des stars. La télé, elle, produit des vedettes. Même Céline Dion, quand elle revient au Québec, retrouve son statut de vedette. Elle redevient la petite Céline qui chantait La colombe. De la même façon, Ginette Reno est une vedette puisqu'elle reste très accessible. Pascale Bussières est l'une des rares qui puissent avoir des prétentions de star, puisque les gens la connaissent surtout par ses rôles au cinéma.

Par ailleurs, les intellectuels se plaisent à voir le star system comme un processus d'aliénation des gens, l'instrument de leur perte d'autonomie. Or, les gens sont beaucoup plus autonomes que cela. Ils sont beaucoup moins enferrés qu'on pense dans cette conception d'envoûtement magique. Ils n'aiment pas leurs vedettes pour des strictes raisons d'idolâtrie.

Réseau : À quoi servent les vedettes, alors ?

Jean-Pierre Désaulniers : À faire parler, à donner des références, des pivots, des modèles et des antimodèles. En fait, tout cela crée du collectif. Véronique Cloutier, par exemple, est une rassembleuse. Elle contribue à briser l'isolement. Des gens comme elle aident leurs contemporains à se retrouver, à partager des sentiments. Les artistes servent donc à faire de la communauté, le star system fabrique de la culture. Et à quoi sert la culture ? À reconstruire des liens au sein de la société.

Sur le plan individuel, les vedettes nous fournissent une manière de nous évaluer, de nous soupeser. Quand deux artistes qui formaient un couple se séparent, les gens en discutent. Chacun considère le bien-fondé de ce geste. Les artistes connus nous inspirent. Ils nous permettent de nous projeter dans notre propre vie, de vivre par procuration en quelque sorte.

En même temps, ils nous mentent. Ils nous font croire à des vies dorées alors que leur existence est le plus souvent tout à fait banale. Ils l'interprètent comme une aventure, pleine de rebondissements, nous font croire à une vie royale. En fait, le miroir qu'ils nous tendent nous montre une image grossie, nettement exagérée.

Réseau : Quels effets la « marchandisation » de la culture peut-elle avoir sur le public ?

Jean-Pierre Désaulniers : Chose sûre, on risque d'homogénéiser l'imaginaire des gens. À la base, la culture se fonde sur un processus de distinction. À la longue, la « marchandisation » aboutit à une fatigue, à une saturation par rapport à certains courants. Il y a donc un grand mouvement, celui de la grosse machine. En parallèle, se développent des pratiques extrêmement résistantes, vivaces, puissantes, comme le western ou la danse moderne. On assiste ainsi à l'éclosion de plein de petits mouvements. La grande peur, c'est que tout l'art soit télécommandé. Mais nous ne sommes pas en U.R.S.S. Il existe des mouvements dominants, des enjeux sociaux importants. Cependant, ça n'étouffe pas tout.

Il faut en effet tenir compte de la démocratisation de la culture. Autrefois, par exemple, on m'imposait mes lectures. Depuis longtemps, je n'ai plus besoin d'un curé pour me dicter quoi faire, lire ou penser. De ce fait, je considère qu'endurer une surconsommation de la culture et un déploiement de tendances est un moindre mal. J'ai beau entendre parler du poulet frit Kentucky depuis cinquante ans, par exemple, il n'empêche que je n'ai jamais mis les pieds dans l'un des établissements qui en font le commerce. Les gens sont libres d'adhérer ou non aux divers courants culturels. Il faut y voir des alternatives plutôt que de mettre le bon peuple en garde contre les méfaits de la culture de masse. Cessons d'agiter les épouvantails. Nous appartenons à une société démocratique.

Que faut-il voir de mal si les gens trouvent dans la culture populaire des solutions aux problèmes de la dépression, de la solitude et de la mort ? Si les Guy Cloutier et René Angélil nous déplaisent, prenons tout simplement leur place. Comment prétendre les censurer alors qu'ils plaisent à un tas de monde ?

Réseau : Quelles pratiques culturelles marginales se démarquent particulièrement au Québec ?

Jean-Pierre Désaulniers : Il existe un tel foisonnement ! Je suis en contact constant avec des jeunes de vingt ans. En matière de musique, de cinéma, de littérature, il faut voir comme cela « rebondit ». À la librairie, il existe des monceaux de livres. Je n'aurais pas assez de mille ans pour tous les lire. Je ne me sens donc pas forcé de puiser au mainstream. C'est pareil pour le cinéma, la télé. L'émission La vie, la vie, à titre d'exemple, a renouvelé le genre. On peut dire la même chose de Deux frères, de Un gars, une fille, de Quatre et demi, de Fred-dy... En ce qui concerne cette dernière émission, certains aspects n'ont pas été compris du public, comme les monologues de Mona. Voilà tout le travail de la culture : susciter l'implication.

Au Québec, c'est connu, nous sommes des maniaques de culture. Il faut comprendre que nous sommes issus d'une culture mystique. Pendant deux cents ans, les curés nous ont raconté des histoires à propos de Jésus, de la Sainte Vierge, des noces de Cana... Même si la religion n'est plus présente, nous sommes restés façonnés par l'imaginaire. La culture a donc été pendant longtemps notre ciment social, elle a compté énormément. D'où notre emportement à son égard et par rapport à tous les modes d'expression. Il n'existe donc pas de trous dans notre culture. On apprécie autant la musique électroacoustique que la danse moderne ou le théâtre expérimental. Chez nous, se déploie l'ensemble de l'éventail culturel.

Réseau : Comment la culture québécoise peut-elle se défendre contre l'impérialisme américain ?

Jean-Pierre Désaulniers : L'avez-vous remarqué : il n'y a jamais eu aussi peu d'émissions américaines à la télé québécoise ? On ne peut combattre une culture par son interdiction. Mais on peut la contrecarrer par une autre culture, plus vivante, plus forte. Et c'est ce qu'on fait présentement. Il existe un gros risque, cependant, de succomber à un processus d'enfermement de soi, de repli sur une génération, celle des gens de quarante ans, par exemple.

Plus jeune, j'écoutais les chansonniers français et je regardais des films américains. Il n'existait aucune culture locale en dehors de Félix. Notre culture a pris forme progressivement avec les Vigneault et Ferland. Petit à petit, nous avons repris confiance en notre parlure, par l'entremise de nos chanteurs. Nous avons appris à nous regarder à travers Mon oncle Antoine. Le star system a contribué à maintenir cette vitalité. Dans les années 30, l'archevêché de Montréal a eu beau demander à l'abbé Gadouas d'écrire un livre de chansons pour combattre la culture américaine, Les cahiers de la bonne chanson sont tombés dans le folklore. La solution, au contraire, c'est de se mettre en avant, d'être à l'écoute du monde. Chez nous, les artisans sont compétents. On ne fait rien en amateur.

Réseau : Que penser de la place énorme que prend l'humour dans la culture québécoise ?

Jean-Pierre Désaulniers : Faire de l'humour, c'est être corrosif, attaquer. On dénonce les autres par le biais du ridicule. Il y a toujours une victime, un plan d'attaque. L'humour est normatif en ce sens qu'il établit des normes morales. Il dit : « Si tu fais ceci ou cela, tu auras l'air fou ». Et ce discours moral a remplacé celui des curés.

De nos jours, on apprend tout sur le tas, au fur et à mesure. Il n'existe plus de manuel de bienséance dans notre société et plus de curés pour donner l'absolution. Mais on a besoin de barèmes pour trouver le droit chemin. Dans La petite vie, tout le monde comprend que Réjean, c'est le parasite. Que Thérèse, c'est celle qui n'écoute pas. Que Karo se perd dans ses excès, ses « trips », ses excentricités. Ces personnages complètement asociaux illustrent la bêtise, l'inconscience. Ils dénoncent. Et ils font rire.

L'humour a donc une fonction purgative et normative. Ce besoin pour les humoristes va se perpétuer de génération en génération. Les jeunes ont aujourd'hui besoin de consignes. Voilà qu'arrivent les jeunes humoristes. Tout comme Deschamps nous a appris à vivre, à nous tenir debout, à refuser d'être colonisés, de jeunes humoristes vont proposer à leur tour à leurs contemporains un nouveau discours moral.

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