RÉSEAU Octobre 1996 / Magazine de l'Université du Québec
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Diane-Gabrielle Tremblay
Diane-Gabrielle Tremblay

Professeure et directrice de la recherche
Télé-université

Comme pour les artistes, les travaux de Diane-Gabrielle Tremblay se nourrissent de ses expériences. Elle a analysé le chômage des jeunes... et elle a chômé (pas longtemps, tout de même). Elle a étudié les changements technologiques dans le secteur tertiaire... et elle en a aussi vécu les cafouillages alors que, journaliste au quotidien Le matin, on y introduisait en 1987 l'ordinateur personnel. Elle prépare un cours sur l'articulation travail-famille... et la vit depuis l'arrivée de Marie-Agnès qui a maintenant trois ans. Spécialiste de l'économie du travail et de l'emploi, Diane-Gabrielle Tremblay est professeure et directrice de la recherche à la Télé-université. Elle a conçu et réalisé une dizaine de cours pour la Télé-université, avec les livres et les séries d'émissions télévisées qui les accompagnent.

« J'ai choisi la Télé-université parce que cela me permettait
de combiner plusieurs éléments:l'enseignement, la recherche
et mon expérience de l'écrit et des médias. »

Ses recherches portent sur l'organisation et le partage du temps de travail, la précarité, les changements technologiques, le développement économique local, la gestion des ressources humaines : des sujets qui touchent tout le monde. La chercheure diffuse d'ailleurs ses résultats à l'aide de nombreux articles et livres, mais surtout lors de conférences auprès d'organismes économiques, de groupes de femmes, de groupes en développement de l'employabilité, etc. « J'aime creuser une question, explique-t-elle, mais c'est aussi important pour moi de fournir à la collectivité, pas seulement à des collègues, des résultats, des idées ou des outils. Après tout, la recherche est surtout financée par les fonds publics ! En plus, le contact avec divers groupes ou personnes nous amène souvent des questions ou des pistes de recherche intéressantes. »

Attirée par l'écriture et le journalisme, Diane-Gabrielle Tremblay a complété un baccalauréat en traduction en 1977. C'est son premier emploi qui l'a fait bifurquer en économie : traductrice pour le Conseil économique du Canada et Statistique Canada, à Ottawa. « J'aimais mon travail, mais je ne comprenais pas tout, se rappelle-t-elle. Alors j'ai entamé des études en économie, des cours du soir à Hull... et un cours à la Télé-université. » Un présage ?

De cours du soir en cours de jour suivis lors de congés sans solde, elle complète un baccalauréat, puis une maîtrise en science économique à l'Université du Québec à Montréal. Faute d'emploi en économie, elle effectue encore de la traduction pour finalement décrocher en 1984 une bourse d'excellence du ministère québécois des Relations internationales. Son stage de recherche en France se transforme en doctorat à la Sorbonne, avec Céline Saint-Pierre comme codirectrice à l'UQAM.

De retour au Québec, en 1987, elle enseigne à l'Université de Sherbrooke. L'année suivante, elle est confrontée à un agréable choix : deux postes de professeurs lui sont offerts : l'un à Sherbrooke, l'autre à la Télé-université. « J'ai choisi la Télé-université parce que cela me permettait de combiner plusieurs éléments : l'enseignement, la recherche et mon expérience de l'écrit et des médias. »

En effet, pour payer ses études, l'étudiante se doublait d'une journaliste économique à la pige. De Paris, elle collabore aux périodiques La vie en Rose et Mouvements ainsi qu'à l'émission radiophonique Le magazine économique, de Radio-Canada. Devenue professeure, elle continue, de 1991 à 1994, comme chroniqueure économique à l'émission Questions d'argent, de Radio-Québec et, en 1993, au journal Le Devoir. Elle accorde également des dizaines d'entrevues à titre de spécialiste en économie. Cette expérience l'amène, dès son entrée à la Télé-université, à tester et à intégrer la télévision dans tous ses cours : Économie du travail, Économie du Québec, Développement économique local, etc.

Ses cours se nourrissent de sa recherche et réciproquement. Ainsi, Diane-Gabrielle Tremblay prépare actuellement un cours sur l'articulation travail-famille. Que peut-elle conseiller aux pauvres parents qui courent du matin au soir ? « Malheureusement, il n'y a pas de recette magique, avoue notre spécialiste. Les milieux de travail n'ont pas tellement évolué et l'entourage n'est pas toujours compréhensif, quoique les collègues féminines le sont davantage, du moins celles qui ont des enfants.

« Éventuellement, on va réduire le temps de travail, poursuit l'économiste. Aujourd'hui, les hommes et les femmes se préoccupent de la famille, plusieurs désirent améliorer leur qualité de vie, même au prix d'une baisse (légère) de salaire. Mais il faut aussi dire qu'il y a un blocage de la part des entreprises et de beaucoup de salariés : plusieurs entreprises refusent de modifier leur gestion des ressources humaines, des salariés ne veulent pas réduire leur niveau de vie. » De plus, le contexte économique, avec un taux de chômage élevé, empêche ou ralentit les changements, les entreprises pouvant sans peine repousser les demandes de leurs employés qui ne risquent guère d'aller voir ailleurs.

Avec un taux de chômage élevé, il est également tentant pour les entreprises d'offrir des emplois précaires. C'est le retour du balancier. « Dans les années 50 et 60, l'essor économique, les luttes syndicales et le développement du secteur public ont favorisé la création d'emplois stables. Pour les jeunes venus après, soit dans les années 80 et 90, le marché du travail apparaît plus difficile. Mais des situations précaires, il y en avait aussi beaucoup auparavant, ne serait-ce qu'en agriculture. »

La réduction et le partage du temps de travail est une solution souvent avancée pour réduire le taux de chômage, en particulier chez les jeunes. « C'est réalisable, mais là aussi il n'y a pas de formule magique, croit Diane-Gabrielle Tremblay. Il faut trouver des formules différentes selon les secteurs. Par exemple, on peut assez facilement réduire de deux heures par semaine l'horaire de travail d'une caissière ou d'un ouvrier... bien qu'il ne soit pas assuré que cela crée de l'emploi. Pour un cadre ou un professionnel, c'est plus difficile, la tâche n'étant pas définie par une durée, mais par un contenu et des responsabilités. On peut alors considérer des congés sabbatiques ou parentaux, des vacances allongées... »

Les entreprises opposent souvent à de tels changements la complexité de la gestion requise. « Pourtant, on a souvent réorganisé le temps de travail à la demande des compagnies, quand ça faisait leur affaire », argumente la chercheure. Elle conseille aux chefs d'entreprises d'investir davantage dans leur main-d'oeuvre, dans leur formation. « Pour évoluer vers une économie à forte valeur ajoutée, assure-t-elle, il faut des emplois relativement stables, satisfaisants pour les employés ; ceux-ci s'attachent à l'entreprise qui en retire alors davantage. »

La tendance dominante en Amérique du Nord ne rejoint pas cette optique, loin de là ! Diane-Gabrielle Tremblay a étudié la situation au Japon et en Europe et est bien en mesure de faire des comparaisons. « Au Canada et aux États-Unis, on pense au profit à court terme, on tend à couper des postes. Au Japon, l'entreprise met l'accent sur le maintien de l'emploi et de ses parts de marché. En période de difficultés économiques, on investit dans la recherche et le développement, on diminue le salaire des cadres et on réduit les profits plutôt que de couper des postes. Mais il faut dire que ce sont surtout les femmes qui y assument la "flexibilité" du marché du travail et que les grands conglomérats japonais, liés avec des banques, sont moins sensibles aux variations temporaires. »

Autre exemple de prise en compte des besoins de la main-d'oeuvre, une forme de partage du travail a été introduite il y a quelques années en Suède, en situation de plein emploi, alors que les employeurs "négociaient". De nombreuses personnes y travaillent selon des horaires réduits ou à temps partiel quatre jours par semaine, avec des avantages sociaux proportionnels.

La chercheure remarque que les distinctions hommes-femmes sont loin d'être disparues du marché du travail ; c'est d'ailleurs un autre de ses sujets de recherche importants. « Dans les secteurs requérant peu de capital ou de technologies de pointe, la main-d'oeuvre est majoritairement féminine, on fait moins de formation et les salaires sont plus bas. La polarisation s'accentue au niveau du travail : certaines personnes sont peu payées et travaillent à temps partiel, d'autres travaillent plus de 50 heures par semaine, généralement des professionnels et des cadres. D'autres facteurs, comme le développement de l'économie sociale, ou les soins aux personnes âgées et aux malades, risquent d'accentuer cette tendance ; le défi consiste à éviter la généralisation des emplois précaires. »

« Mon rôle est de gérer la recherche, de conseiller et stimuler les gens,
de transmettre l'information, de favoriser les regroupements.
Comme il n'y a pas d'études aux cycles supérieurs
à la Télé-université, on essaie de travailler le plus possible
en réseau avec d'autres universités. »

Les recherches de Diane-Gabrielle Tremblay combinent revue documentaire, analyse théorique, enquêtes et entrevues sur le terrain, parfois en association avec des syndicats et des corporations de développement économique communautaire. Depuis un an, elle est aussi directrice de la recherche à la Télé-université, où une trentaine de professeurs font de la recherche. « Mon rôle est de gérer la recherche, de conseiller et stimuler les gens, de transmettre l'information, de favoriser les regroupements. Comme il n'y a pas d'études aux cycles supérieurs à la Télé-université, on essaie de travailler le plus possible en réseau avec d'autres universités. »

En ajoutant à cela sa tâche normale de professeure, Diane-Gabrielle Tremblay travaille souvent de 60 à 70 heures par semaine. En voilà une qui ne chôme plus !

Raynald Pepin

Page couv., vol. 28, no 2, oct. 1996RETOUR