RÉSEAU Mars 1997 / Magazine de l'Université du Québec
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Michel Lessard

Michel Lessard

Prix Gérard-Morisset 1996


Le Prix Gérard-Morisset

Ce Prix du Québec constitue l'une des neuf reconnaissances décernées annuellement par le gouvernement du Québec à des chercheurs et des praticiens des domaines des arts et des sciences. Créé en 1992 en hommage à Gérard Morisset, un pionnier de la connaissance et de la mise en valeur du patrimoine québécois, ce prix a auparavant été décerné à Jean-Claude Marsan, Carmen Gill-Casavant, Phyllis Lambert et Maurice Lemire.

Michel Lessard tire d'autant plus d'honneur de ce prix que Gérard Morisset était, comme lui, un diplômé du Collège de Lévis.


Ne cherchez pas Michel Lessard dans l'une des vieilles maisons qui, en 1972, ont motivé son Encyclopédie de la maison québécoise. Ne l'imaginez pas non plus entouré de bibelots et accessoires semblables à ceux qu'il présente dans son récent livre Objets anciens du Québec. La vie sociale et culturelle.

Tout savant du patrimoine qu'il soit, Michel Lessard est un homme du présent et de l'avenir. C'est l'appropriation collective des connaissances sur ce que nous sommes comme peuple qui le motive. C'est l'action qui l'intéresse. Pas étonnant que l'historien de l'art voie le Prix Gérard-Morisset davantage comme une invitation à continuer son travail que comme un couronnement. "Même si j'étais très ému et honoré lorsque j'ai reçu ce prix des mains de la ministre Louise Beaudoin, je crois que la véritable importance d'une telle reconnaissance tient au poids qu'elle donne aux interventions futures du lauréat."

C'est dans cet esprit que deux jours après avoir reçu ce Prix du Québec, Michel Lessard se présentait aux audiences du BAPE (Bureau d'audiences publiques sur l'environnement) sur le projet de harnachement de la chute de la Chaudière. "Si l'on touchait à un lobe d'une oreille de La Joconde, la planète entière hurlerait, note-t-il. Ici, au Québec, on veut réduire à un mince filet d'eau une chute d'une majesté patrimoniale de 525 millions d'années située à 10 minutes du centre de la capitale pour construire un barrage hydroélectrique. Et personne ne bouge." Michel Lessard n'est pas tendre envers les décideurs gouvernementaux qui, selon lui, abdiquent sans réflexion de fond devant le projet néolibéral de faire du monde un grand centre d'achat.

C'est que le patrimoine dont parle Michel Lessard depuis près de 30 ans n'est pas qu'objet, maison et village. "Le patrimoine, c'est tout ce qui fait l'identité d'une communauté. C'est la langue, l'histoire, la culture artistique et matérielle. Et c'est aussi le pays physique et la nature. Un peuple qui n'a pas de patrimoine n'existe pas."

 Encyclopédie de la maison québécoise  Québec  Les Livernois

 Montréal  Antiquités Objets anciens 

 

L'historien de l'art admet que ce soir-là, à Charny, pour tenter d'inverser le cours des choses, il a misé sur la crédibilité accrue que lui donnait son récent Prix du Québec. "C'était pourtant David contre Goliath, confie-t-il. Derrière les promoteurs : une équipe de professionnels consacrés au projet depuis un an et demi ; un investissement de deux millions de dollars. Nous, du Conseil des monuments et sites du Québec et du GIRAM (Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu), outre nos idées et nos convictions, avions à peine investi 100 $ en papier et photocopies."

En dépit de cette inégalité de moyens, Michel Lessard fut écouté attentivement. "Personne n'avait encore parlé aux gens du sens de la nature, du paysage et de la contemplation ; personne ne leur avait dit l'unicité de cette chute ; personne ne leur avait souligné l'aspect dérisoire des 33 000 $ annuels proposés par le promoteur pour entretenir un parc vidé de son intérêt majeur ; personne n'avait fait le calcul que les quelque 500 000 visiteurs actuels rapportent bien davantage à la région si l'on tient compte des dépenses moyennes effectuées chaque jour par un touriste."

Un mois avant son intervention pour la sauvegarde de l'intégrité de la chute de la Chaudière, Michel Lessard avait aussi haussé le ton au cimetière de Lévis pour dénoncer le saccage des cimetières-jardins du Québec. "Partout, d'opulents caveaux de famille ont été démolis ; des milliers de stèles de marbre et d'épitaphes en fonte ont été envoyées à la casse", tonnait-il devant ce vandalisme institutionnalisé cautionné par les fabriques paroissiales, théoriquement responsables de la location des lots à perpétuité.

À travers ces deux récentes prises de position, Michel Lessard réitérait ses objectifs de début de carrière : sensibiliser ses concitoyens du Québec à leur culture matérielle. Si les moyens ont varié au fil des ans et des décennies, le discours de l'historien est resté le même. En 1972, n'écrivait-il pas dans les dernières pages de l'un de ses premiers livres : "On entreprend bien des campagnes de bon parler, des campagnes de propreté, des semaines missionnaires, pourquoi n'y aurait-il pas une campagne de sensibilisation à la culture traditionnelle ou à la protection de l'environnement architectural ?"

Michel LessardPas de doute, Michel Lessard a de la suite dans les idées. Sa carrière constitue à elle seule une véritable campagne de sensibilisation aux valeurs patrimoniales du Québec. Après la publication de l'Encyclopédie des antiquités du Québec et de l'Encyclopédie de la maison québécoise, réalisées de concert avec la dessinatrice Huguette Marquis, l'historien de l'art s'est consacré à des projets de restauration et de mise en valeur de bâtiments anciens. Associé à l'architecte Gilles Vilandré, il a participé, entre autres, à la restauration de la maison Lamontagne à Rimouski, du manoir Dionne à Saint-Roch-des-Aulnaies, de la maison Sauvé à Saint-Charles-sur-le-Richelieu, de la maison Gourdeau à Saint-Jean, Île d'Orléans.

Quelques années plus tard, il revient à la vulgarisation culturelle en réorientant sa carrière vers le cinéma documentaire. L'ethnohistorien travaille alors avec des réalisateurs comme Fernand Dansereau, François Brault, Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Lefebvre. Concepteur-scénariste et coréalisateur, il signe une cinquantaine de films produits par Radio-Canada et l'Office national du film. La série de 29 demi-heures Un pays, un goût, une manière sera diffusée à trois reprises en cinq ans avec des cotes d'écoute moyennes de plus de 500 000 téléspectateurs. La campagne de sensibilisation de l'historien du patrimoine faisait feu de tout bois et de tout média.

"Le patrimoine, c'est tout ce qui fait l'identité d'une communauté. C'est la langue, l'histoire, la culture artistique et matérielle. Et c'est aussi le pays physique et la nature. Un peuple qui n'a pas de patrimoine n'existe pas."

À la fin des années 70, Michel Lessard devient professeur au département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal, puis à la maîtrise conjointe UQAM/Université de Montréal en muséologie. Pendant toutes ces années d'enseignement, il poursuit son activité de recherche et de communication. La muséologie québécoise lui doit notamment l'implantation du Musée des religions de Nicolet ; sa recherche sur le patrimoine photographique donnera lieu à une grande rétrospective de l'oeuvre des Livernois présentée, entre autres, au Musée du Québec. Tout cela, sans négliger son chantier de publication. Prochainement paraîtra ainsi le troisième volume de la trilogie Les objets anciens du Québec, ce dernier consacré à l'histoire du meuble. À côté de ces ouvrages imposants, Michel Lessard n'a cessé d'écrire des articles savants et des textes de vulgarisation. Qui ne se souvient d'avoir lu ses articles dans le magazine Réseau ?

"On entreprend bien des campagnes de bon parler, des campagnes de propreté, des semaines missionnaires..., pourquoi n'y aurait-il pas une campagne de sensibilisation à la culture traditionnelle ou à la protection de l'environnement architectural ?"

Si Michel Lessard est un savant populaire, il est aussi un savant multiplicateur. Tous ses travaux associent de jeunes chercheurs, et les importants projets qu'il mijote pour les prochains mois et les prochaines années ne font pas exception. "Je travaille actuellement avec Télé-Québec à la préparation d'une grande série sur l'architecture domestique et la conservation du paysage bâti au Québec, annonce-t-il. Il est urgent d'agir si l'on veut que les villes et les villages du Québec conservent leur caractère identitaire. Il n'est pas minuit moins le quart, il est minuit moins une."

Le chercheur-communicateur avoue s'inspirer de l'initiative du ministre Jean Garon qui, il y a une quinzaine d'années, créait le programme "Villes et Villages fleuris". "L'émulation a été formidable, les pépinières se sont multipliées, des revues d'horticulture sont nées et toutes les chaînes de télé ont désormais leur émission sur le jardin", s'enthousiasme-t-il. Ce phénomène de masse pourrait s'appliquer à la maison qui est un grand livre d'histoire, croit le professeur. "Par exemple, une maison des années 50, c'est extraordinaire et nous le dirons. Nous parlerons aussi aux Québécois des caractères architecturaux de chaque époque, des couleurs, des textures, des matériaux, des techniques de restauration qui conviennent aux différents types de maisons et d'accessoires."

Pour donner à son projet l'ampleur médiatique que nécessite l'urgence de la situation, Michel Lessard compte sur la collaboration des marchands de matériaux de construction et de bricolage qui, bien sûr, y trouveront leur intérêt. Non, le chercheur n'est pas a priori contre le commerce, le profit et le capital. "C'est contre les aberrations, notamment les aberrations administratives, que je m'élève", précise le professeur dont la critique n'épargne pas ses collègues universitaires. Selon lui, une grande partie des écarts et du laxisme que l'on constate au niveau gouvernemental et en regard des valeurs de notre société vient de l'absence des universitaires dans les débats. Michel Lessard pointe directement les quelque 5 000 ou 6 000 professeurs réguliers que comptent les universités et qui, à son avis, manquent souvent d'esprit critique et d'engagement social. "Les Lauzon1 sont trop rares, déclare-t-il. Pourtant, nous, les professeurs d'université, sommes actuellement les seuls dans la société à jouir de la liberté d'action qui permette d'analyser une question de façon éthique à partir de connaissances disciplinaires et méthodologiques reconnues."

Michel LessardQue l'on parle d'urbanisme, d'architecture, de sociologie ou d'économie, demain, notre société va poser des questions et demander des comptes aux universitaires, prévient-il. À Charny, tout le monde était d'accord avec le projet du promoteur jusqu'à ce que Michel Lessard parle clairement de la disparition de la chute. "C'est uniquement de la centrale à aménager qu'on les entretenait."

Ces interventions, Michel Lessard les voit comme un tiers de sa mission d'universitaire. "Je ne fais la charité à personne quand je me déplace et lorsque j'étudie une question du genre, conclut-il. Je fais le travail pour lequel je suis payé. Le service à la collectivité, c'est cela."

1 Léo-Paul Lauzon est professeur au département des sciences comptables de l'École des sciences de la gestion de l'UQAM et titulaire de la nouvelle Chaire d'études socioéconomiques. Le professeur Lauzon est notamment reconnu pour son engagement social.

Élaine Hémond

 

Page couv., vol. 28, no 6, mars 1997 RETOUR