RÉSEAU Septembre 1997 / Magazine de l'Université du Québec
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Laurier Lacroix

Laurier Lacroix

Professeur, département d'histoire de l'art
Université du Québec à Montréal

Il répond aux questions d'une voix feutrée, quasi recueillie. Son propos, empreint d'un profond respect et d'une sollicitude presque tendre, incite à fréquenter les artistes québécois contemporains et à revisiter ceux du siècle dernier. Ceux que l'histoire a retenus, mais aussi les nombreux oubliés qui lui ont échappé et qui, bien souvent, détiennent les clés de l'interprétation du passé. Dans son bureau du département d'histoire de l'art de l'Université du Québec à Montréal, Laurier Lacroix rêve d'entreprendre, avec une équipe, bien sûr, la synthèse de ce que les historiens de l'art ont mis au jour depuis 25 ans et de publier une nouvelle histoire complète de l'art au Québec.

L'homme est discret, un peu effacé même, mais déterminé et tenace. À preuve, il a mis 11 ans à défendre un projet de programme de doctorat en histoire de l'art qui vient tout juste de voir le jour. "J'étais encore professeur à Concordia lorsque l'idée a été lancée de créer un premier doctorat francophone conjoint en histoire de l'art. Quatre universités, Laval, Montréal, Concordia et l'UQAM, se sont finalement entendues pour offrir un programme extrêmement riche puisque 25 professeurs y sont associés."

Les huit premiers étudiants, dont deux de l'UQAM, ont commencé en janvier dernier à accumuler les 90 crédits requis, 30 pour la scolarité et 60 pour la thèse. Ce nouveau programme remonte le temps de l'Europe et de l'Amérique jusqu'au Moyen Âge, s'intéressant à l'architecture et aux arts. Les populations amérindiennes font tout naturellement partie de ce corpus. Le programme vise une clientèle très diversifiée : les détenteurs d'une maîtrise dans une discipline jugée pertinente, mais aussi les enseignants, les médiateurs et agents culturels, les conservateurs et les professionnels des galeries. Quatorze nouveaux étudiants, dont six de l'UQAM, sont inscrits au doctorat pour la présente session. Selon Laurier Lacroix, c'est là un point de départ "plus qu'honorable".

 

Ses recherches doctorales portaient sur le Fonds Desjardins, un fonds de 180 tableaux européens apportés au Québec en 1816 et 1820 par l'intermédiaire de deux prêtres français, Philippe et Louis-Joseph Desjardins. Ces derniers avaient séjourné ici durant la Révolution française. Les oeuvres ont été acquises lors des ventes aux enchères des tableaux saisis durant la révolution et dont le musée du Louvre ne voulait pas.

L'ensemble, "qui n'est pas une collection puisqu'il s'agit essentiellement d'un processus d'achat-revente", prend soin de préciser Laurier Lacroix, comprend des toiles françaises, flamandes et italiennes des 17e et 18e siècles. Ces oeuvres ont été rachetées par une trentaine de fabriques du Bas-Canada, de même que par l'archevêché, les Ursulines et les Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Québec. Laurier Lacroix a patiemment identifié 167 des 180 oeuvres qui composent le Fonds Desjardins, dont beaucoup ont été perdues, brûlées, vendues dans des marchés aux puces ou des ventes de garage. Mais, au début du 19e siècle, leur présence ravive l'engouement pour la peinture religieuse que les premières années de la conquête avaient quelque peu étouffé. Les fabriques, qui ne peuvent se payer une pièce originale, commande des copies.

Les travaux exhaustifs de Laurier Lacroix ont rétabli les faits concernant le Fonds Desjardins et son influence sur la peinture québécoise. "Le contact avec ces oeuvres importées d'Europe a enrichi la pratique et l'imaginaire des artistes d'ici. Le Fonds Desjardins a eu une valeur pédagogique certaine. Les artistes, toutefois, se sont progressivement approprié ce patrimoine, pour finalement signer des oeuvres personnelles."

"On pourrait penser que les étudiants d'aujourd'hui sont favorisés parce qu'ils appartiennent à une culture de l'image. Or, ils ne sont pas très critiques. Ils ont de la difficulté à faire l'analyse symbolique et formelle de ce qu'ils voient. (...)"

 

On a déjà dit de Laurier Lacroix qu'il avait "décolonisé" l'histoire québécoise de l'art. "Je crois important, en effet, de comprendre le contexte dans lequel les oeuvres naissent. De connaître la nature de la production et les enjeux de l'époque ainsi que les conditions dans lesquelles l'artiste travaille. Je cherche à recréer l'atelier du peintre avec sa lumière, sa température, les matériaux dont il dispose, etc. Tous ces éléments mettent en perspective l'évaluation de l'oeuvre d'un artiste lorsqu'on la compare, selon des critères communs et reconnus, aux artistes de la même époque d'autres pays." C'est dans ce même esprit de décolonisation qu'il s'intéresse de plus en plus à l'art amérindien, dont il veut "retrouver la vie propre", avant de se pencher sur l'influence encore méconnue qu'a eue cet art sur les peintres québécois.

 

C'est en 1976 qu'il commence sa carrière de professeur à l'Université Concordia, qu'il quitte en 1988 pour joindre les rangs du corps professoral de l'UQAM. Son rôle d'enseignant se résume en quelques mots : développer le sens critique des étudiants. "On pourrait penser que les étudiants d'aujourd'hui sont favorisés parce qu'ils appartiennent à une culture de l'image. Or, ils ne sont pas très critiques. Ils ont de la difficulté à faire l'analyse symbolique et formelle de ce qu'ils voient. Je veux leur donner les outils qui leur manquent, les sensibiliser à la tradition dont ils héritent, leur enseigner l'analyse de la matière et l'analyse visuelle des oeuvres, les rendre moins naïfs par rapport aux documents qui permettent d'écrire l'histoire. J'ai donné, pour la première fois l'an dernier, un cours sur les écrits et les textes d'artistes. Je crois que c'est important."

Son statut de spécialiste de l'art d'ici et son travail d'enseignant lui permettent d'accepter des offres pour agir comme commissaire d'exposition. "J'associe la plupart du temps mes étudiants au projet d'exposition. C'est un exercice pédagogique très riche." C'est avec ceux de Concordia qu'il a monté sa première exposition sur Ozias Leduc, en 1978. Subventionnée par les Musées nationaux du Canada et le Conseil des arts du Canada, cette exposition a fait connaître dans tout le Canada les dessins inédits du peintre de Saint-Hilaire. Suivront, au fil des ans, des expositions sur François Baillargé, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté, Irène Whittome, les peintres de la Montée Saint-Michel (Montréal entre 1915 et 1930) et de nouveau Ozias Leduc, dont il signa la grande rétrospective, commandée conjointement par le Musée des beaux-arts de Montréal et le Musée du Québec, qui fut présentée au printemps 1996. "Une exposition de cette ampleur n'aurait pas été possible sans la mise en commun des ressources des deux musées", souligne Laurier Lacroix. Cette exposition exceptionnelle consacrée à Ozias Leduc s'est ensuite rendue au Musée des beaux-arts de l'Ontario, à Toronto, où elle s'est poursuivie jusqu'à la mi-janvier dernier.

 

L'histoire d'amour entre Laurier Lacroix et Ozias Leduc remonte aux années d'études à la maîtrise du professeur de l'UQAM, dont le mémoire portait spécifiquement sur la décoration, par le peintre de Saint-Hilaire, de la chapelle épiscopale du diocèse de Sherbrooke. "Pour moi, Leduc est une figure emblématique du Québec catholique et rural. Il représente bien le Québécois de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Il représente également une certaine permanence de la culture québécoise. Il n'incarne pas la modernité, mais a permis qu'elle émerge ; il est, pour lui-même, un peu passéiste, mais, en même temps, il soutient les jeunes, même lorsqu'ils sont en rupture ouverte comme Borduas." Laurier Lacroix reconnaît aussi à Ozias Leduc de grandes qualités de peintre. "C'est un bon dessinateur et un excellent coloriste. Leduc aime la matière avec laquelle il travaille et il l'explore."

Le souci de démocratiser l'art, d'en favoriser la diffusion la plus large possible, imprègne tout le travail de Laurier Lacroix et, particulièrement, celui qu'il fait comme commissaire. "Ce que je sais, je l'ai appris durement, sans soutien familial et sans bagage scolaire : mes racines sont terriennes et j'ai fait mon primaire dans une école de rang d'un village isolé. C'est sans doute ce qui explique mon besoin de rester près des oeuvres, du concret, et mon profond désir de rejoindre le plus grand nombre de gens possible. J'utilise des outils de diffusion de masse comme la vidéo ou les revues de vulgarisation. J'écris des textes courts pour expliquer dans une langue simple et claire les artistes d'hier ou la production contemporaine. Je me définis d'abord comme un diffuseur, pas comme un théoricien."

L'opposition publique de Laurier Lacroix à l'acquisition de la collection Lavalin par le Musée d'art contemporain relève de ce souci de rapprocher l'art des gens. Il explique : "Incorporer la collection Lavalin à celle du Musée ne faisait que doubler sa collection sans vraiment en rehausser la qualité. On aurait mieux fait, à mon avis, de la partager entre quatre ou cinq musées régionaux, ce qui aurait eu le double effet d'enrichir les régions et de diffuser cette collection auprès d'un public beaucoup plus large. La mémoire de l'ensemble de la collection pouvait facilement être préservée sur papier."

Depuis plus de 25 ans qu'il enseigne l'histoire de l'art, Laurier Lacroix a été le témoin d'une heureuse évolution qui a rendu notre patrimoine visuel plus accessible. Il se réjouit d'avoir participé à ce qu'il appelle "un dépoussiérage" et qui s'est traduit par la mise en place d'équipements muséaux plus adéquats, par une meilleure maîtrise de tout ce qui touche à la conservation des oeuvres et par l'émergence d'un public plus sensible à l'art et mieux préparé à regarder les oeuvres des artistes qui ont fait hier et font encore aujourd'hui l'histoire de l'art.

Jeanne Morazain

Page couv., vol. 29, no 1, septembre 1997RETOUR