RÉSEAU Novembre-décembre 1997 / Magazine de l'Université du Québec
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Jocelyne Pellerin

L'exposition aux contaminants
dans l'Arctique canadien

 

ÉVALUER LE RISQUE

 

Par Jocelyne Pellerin,
Université du Québec à Rimouski

 

Les dysfonctionnements au niveau des écosystèmes, engendrés par les pressions humaines de toutes sortes, sont au coeur des préoccupations des écologistes, des groupes de pression, des gestionnaires et des scientifiques. Le Plan Vert et le programme Éco-Recherches du gouvernement fédéral sont issus de ces préoccupations et ont pour but d'estimer dans leur globalité les conséquences des perturbations générées par les activités humaines.


À PROPOS DE L'AUTEURE

Jocelyne PellerinJocelyne Pellerin est professeure au département d'océanographie de l'Université du Québec à Rimouski depuis 1993. Après un doctorat (Ph.D.) en physiologie (endocrinologie moléculaire) à la Faculté de médecine de l'Université Laval, elle complète des études postdoctorales en endocrinologie reliée à la physiologie de l'effort à l'Université du Québec à Trois-Rivières. En 1985, elle poursuit ensuite des activités en écotoxicologie marine à l'INRS-Océanologie. Le Programme d'actions structurantes du Fonds FCAR lui permet, en 1988, de développer des activités de recherche en écophysiologie des invertébrés et en écotoxicologie marine à l'UQAR.

Les domaines de recherche auxquels s'intéresse Jocelyne Pellerin portent sur l'influence de facteurs physico-chimiques en relation avec la présence de contaminants dans des écosystèmes naturels sur la physiologie de la faune marine. Elle est l'auteure de plus de 60 articles et a présenté ses résultats de recherche dans plus de 100  communications lors de congrès scientifiques. Outre ses recherches en Arctique, elle mène actuellement des études comparatives sur les modifications de la maturation sexuelle chez des invertébrés lorsque soumis à différents types et niveaux de contamination. Ces études se déroulent au Saguenay et dans l'estuaire maritime du Saint-Laurent ainsi que dans différents sites des côtes atlantiques françaises et marocaines. Ces projets sont financés, entre autres, par le CRSNG, le FICU et le FODAR (Fonds de développement académique du réseau) de l'Université du Québec.


Le programme Éco-Recherches attribué à l'équipe pluridisciplinaire dirigée par le Dr Éric Dewailly, du Centre de santé publique de Québec, et dans lequel je suis l'une des chercheuses principales, est financé par le Plan Vert, dont les fonds proviennent du Conseil de recherches médicales du Canada, du Conseil de recherches en sciences humaines et du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie. Son objectif : étudier différents aspects de la contamination de l'Est de l'Arctique canadien et combler les lacunes dans les connaissances que nous avons de la santé des populations inuites. Le concept de santé présenté ici est celui de l'Organisation mondiale de la santé, soit un état de bien-être physique, spirituel, émotionnel et social. Plus précisément, cette recherche veut estimer l'exposition des humains aux contaminants de l'Est de l'Arctique canadien, évaluer les impacts de la contamination sur le bien-être physique et mental ainsi que sur la qualité de vie des individus exposés, et développer un partenariat avec les groupes inuits pour l'implantation d'un cadre de gestion du risque.

Omble chevalier

La contamination de la chaîne alimentaire de l'Est de l'Arctique canadien a de multiples implications, la nutrition se situant à la jonction de plusieurs valeurs, de pratiques économiques, de comportements reliés à la santé et de systèmes de perception et de connaissances. Dans le cadre du programme Éco-Recherches, l'équipe de l'Université du Québec à Rimouski 1, en concertation avec les organisations inuites, a étudié différents paramètres pour estimer l'état de santé de l'omble chevalier (Salvelinus alpinus). Dans le Grand Nord canadien, on retrouve ce poisson tant en mer qu'en eau douce ; il est très prisé des autochtones et des gourmets du monde entier. À la suite des multiples interrogations des Inuits, nous avons également ajouté une étude bibliographique sur le caribou.

L'écosystème arctique

Les flèches représentent les courants atmosphériques majeurs qui transportent les contaminants
de la Russie et de l'Asie vers l'Alaska et le Canada.

CourantsL'Arctique était antérieurement considéré comme un environnement sain et dénué de toute contamination. L'imaginaire collectif des gens du Sud était peuplé de grandes étendues blanches, d'images de peuples ayant développé une façon de vivre intrigante à leurs yeux, où la faune était encore à l'état originel. De façon plus prosaïque, l'écosystème arctique possède des caractéristiques biologiques et physiques assez constantes au fil des ans, avec des sols gelés et réticulés, des icebergs, un climat froid, une flore et une faune bien adaptées. Malgré l'apparente exclusion d'influences extérieures, les écosystèmes en général, et l'écosystème arctique en particulier, ne sont pas isolés des systèmes adjacents ou même distants. Ils sont en interaction par le biais d'un réseau de relations différentes : des espèces fauniques arctiques comme l'oie des neiges migrent vers les régions tempérées du Sud en hiver, les eaux arctiques pénètrent dans les océans Pacifique et Atlantique, les cours d'eau de l'Arctique prennent leur source dans l'écosystème boréal, celui de la taïga ou des Prairies, les fronts météorologiques arctiques encerclent le pôle et descendent vers le Sud (voir figure).

La contamination : omniprésente

L'Arctique canadien couvre une très grande superficie et comprend six écozones qui englobent toutes ses îles et toutes ses mers ainsi que la majeure partie du continent au nord de la limite forestière. Ces écozones assurent aux Inuits du Canada leur nourriture et un revenu ; elles constituent, en outre, le fondement de la société et de la culture des Inuits. L'Arctique canadien reçoit des apports importants de rejets provenant du Sud. Les contaminants comme les BPC, le DDT, le mercure et autres métaux lourds ainsi que les substances radioactives sont rejetés par des centres industriels très éloignés et transportés vers l'Arctique sous l'effet des systèmes météorologiques et des courants océaniques mondiaux. La présence des contaminants dans l'Arctique a été découverte au début des années 70. On les retrouve désormais dans tous les secteurs environnementaux : l'air, l'eau, la neige et la glace, les sédiments et les matières particulaires en suspension dans l'eau. Les caractéristiques physiques et biologiques de cet écosystème le rendent particulièrement vulnérable : la luminosité faible, les inversions thermiques, l'importante couverture de glace et les températures froides limitent les processus de dégradation des substances chimiques. En outre, les tissus riches en lipides de la faune arctique contribuent à la bioaccumulation et à la persistance des contaminants lipophiles. La chaîne alimentaire s'est donc contaminée, des niveaux inférieurs tels les mollusques et les poissons, aux niveaux supérieurs tels les mammifères marins, les ours polaires et les humains.

Les Inuits vivant dans cet environnement et dépendant en majeure partie des produits de la chasse et de la pêche pour leur subsistance se trouvent donc exposés à des teneurs importantes de contaminants. La pêche, qui se fait principalement en juillet et en août, a toujours été une activité qui leur a permis de survivre au niveau des latitudes nordiques. En fonction des masses consommées, l'omble chevalier (Salvelinus alpinus) se situe en second après le caribou qui est chassé à l'automne, lorsque les populations sont en abondance et que les individus ont refait leurs réserves.

Le contexte est donc délicat. Les Inuits consommant ces espèces ont toutes les raisons d'être inquiets de la présence de contaminants et de parasites dans les poissons et la faune. La mauvaise qualité de la chair de ces espèces prisées par les communautés autochtones pourrait être un signe d'une menace pour les ressources traditionnelles (faiblesse physiologique des poissons, extinction des populations, etc.). C'est pourquoi une telle situation engendre beaucoup de réactions émotives et d'incertitude face aux dangers potentiels et aux bénéfices de la nourriture traditionnelle.

Le concept de santé chez les Inuits

Le concept de santé chez les Inuits est directement relié à la nourriture consommée. Leurs valeurs privilégient les aliments tirés directement de la nature. Les plus appréciés, selon la latitude et les communautés, sont les légumes, les fruits, le poisson et les viandes comme l'orignal, le canard et le caribou. Tout ce qui concerne les produits laitiers et le pain vient après, tandis que le chocolat et les croustilles arrivent en dernier dans les préférences exprimées. Les groupes d'aliments provenant d'activités artisanales ou ancestrales sont privilégiés. Cependant, les perceptions sont variables selon les classes d'âge : les adultes entre 40 et 50 ans privilégient la nourriture traditionnelle, en particulier le poisson frais ou séché et le caribou. Les personnes âgées, pour leur part, raffolent du chocolat et des croustilles, se disant que si les jeunes adolescents et les enfants en mangent, ce doit être bon pour la santé ! Les adultes de plus de 40 ans sont toutefois méfiants à l'égard des viandes cuisinées au Sud et du boeuf haché, car ils ne connaissent pas leur provenance, n'apprécient pas leur teneur en gras, la présence d'additifs et d'agents de conservation. Les Inuits considèrent qu'ils étaient en meilleure santé par le passé (moins de cancer et de maladies cardiaques) parce qu'ils consommaient seulement des aliments locaux.

De ce concept de santé découlent les valeurs associées aux activités de recherche d'aliments naturels par la chasse et la pêche. Les Inuits identifient deux parties dans l'année, la saison sèche et la saison des pluies, le profil écologique du temps n'étant pas lié aux cycles solaires et lunaires, mais plutôt aux profils sociaux et d'exploitation des ressources. La notion de temps technique (se baser sur les heures et synchroniser les activités de plusieurs personnes à la fois) commence toutefois à remplacer la notion de temps associée à l'exploitation des ressources tels que les migrations saisonnières, le déplacement des hordes de caribou et les remontées des ombles chevaliers en rivières.

Alimentation traditionnelle vs nourriture du Sud

Les menaces

Les contaminants présents dans l'environnement affectent tant les animaux que les végétaux. Dans le milieu aquatique, la première étape d'incorporation dans la chaîne trophique pélagique se fait par le biais du phytoplancton. Les algues peuvent ainsi accumuler de fortes concentrations de contaminants, qui sont par ailleurs présents en faible quantité dans l'eau. Le phytoplancton étant à la base de la chaîne alimentaire aquatique, les contaminants peuvent dès lors être accumulés selon une courbe exponentielle dans les niveaux trophiques supérieurs qu'on appelle bioamplification. Le degré de bioamplification, par contre, dépendra de plusieurs paramètres, dont la capacité des différents organismes à dégrader et à excréter les contaminants et l'efficacité du transfert entre chaque maillon de la chaîne trophique. Le processus de bioamplification est également lié aux propriétés physico-chimiques des différentes substances. Ainsi, les hydrocarbures polyaromatiques ne sont généralement pas bioamplifiés, car ils sont rapidement métabolisés. Par contre, les organochlorés, plus ou moins biodégradables et très lipophiles, s'accumulent dans les tissus lipidiques. C'est pourquoi on retrouve de faibles concentrations de BPC dans l'eau de mer (environ <0.5-1 pg.l-1) alors que la concentration en BPC dans les ours polaires, qui sont au sommet de la chaîne trophique, peut atteindre de 1 à 10 mg.g-1, une hausse de concentration de 1 000 000 000 !

Principaux habitants des écosystèmes polaires, les Inuits dépendent en grande partie de la chasse et de la pêche pour leur alimentation, ce qui pourrait constituer une source de contamination. Pour des Inuits surtout chasseurs de phoque, de caribou et de narval, suivant un régime alimentaire traditionnel, l'ingestion serait de plus de 1 mg de BPC par kg de poids corporel. Au Canada, cela est considéré comme la limite quotidienne tolérable d'ingestion de BPC. Globalement, le niveau d'exposition des Inuits dépend donc de ou des espèces chassées, de leur niveau de contamination et de la quantité de chair consommée. Cependant, ces paramètres peuvent varier sensiblement dépendamment des communautés autochtones et des mouvements saisonniers des ressources animales exploitées.

Exposition aux contaminants et allaitement maternel

Les organochlorés dans la diète constituent une menace majeure en Arctique, car les enfants représentent une part importante de la population. S'ils peuvent dépasser les normes en tenant compte de leur faible masse corporelle, les bébés, quant à eux, font face à des intrants importants vu la présence de BPC dans le lait maternel. C'est également le cas des ours polaires !

Les bénéfices

Il ressort toutefois de différentes études récentes que l'on doive mettre l'emphase sur les valeurs nutritionnelles et culturelles des aliments traditionnels et de l'allaitement maternel. En fait, l'ingestion de graisses provenant de mammifères marins, d'ours polaires, de caribous et de certains poissons procure des acides gras à longue chaîne riches en oméga-3. Ces acides gras sont maintenant reconnus comme étant bénéfiques, contribuant à la prévention des maladies cardio-vasculaires. De plus, la peau de l'omble chevalier est particulièrement riche en calcium et constitue une des rares sources de calcium retrouvées dans la nourriture traditionnelle. On y trouve également des teneurs élevées en acides gras insaturés, incluant les oméga-3. Les aliments traditionnels présentant le plus de contaminants (graisse de morse et de phoque) contiennent aussi des oméga-3 en concentration suffisante pour satisfaire aux normes en une seule portion. On y trouve aussi du rétinol, un puissant antioxydant. La viande de phoque est riche en fer et les sous-produits provenant du phoque sont recommandés par les Inuits pour traiter certaines maladies ou pour les prévenir (Borré, 1994). Outre ces avantages nutritionnels, les Inuits associent le concept de santé avec l'impression de chaleur et de bien-être qui résulte de l'ingestion de ces aliments traditionnels et près de la nature. L'Inuit se perçoit comme étant en santé lorsqu'il va à la chasse, campe, sait découper une carcasse, traite les peaux, les étire et les coud, tout en travaillant fort et en étant serviable envers les autres. (Borré, 1994 ; Shea, 1991).

Le projet de recherche

Pour réaliser les objectifs du programme de recherche, une concertation était essentielle entre les acteurs décideurs de l'écosystème arctique. Des rencontres ont donc eu lieu avec des pêcheurs et des chasseurs de subsistance du Nunavik et du Labrador ainsi qu'avec tous les chercheurs engagés dans ce programme de recherche, accompagnés de représentants du réseau de la santé des deux régions. Il est clairement ressorti de ces rencontres tenues en janvier 1995, juillet 1996 et mai 1997 que les communautés inuites - et particulièrement les chasseurs et les pêcheurs de subsistance - étaient inquiètes par les malformations, la présence de contaminants dans leur nourriture, de foies bleus chez les caribous, de masses blanchâtres, de kystes et de parasites. Beaucoup de questions nous ont été posées, à savoir si les zoonoses ou malformations observées et/ou détectées chez le caribou étaient reliées à la contamination de l'environnement ; si la faune était susceptible d'être affaiblie, malade, voire moins résistante aux zoonoses en cas de contamination et s'il y avait corrélation ; si l'on pouvait être sûr de l'innocuité de la viande de caribou et de l'omble chevalier lorsque l'on observe des parasites, des kystes et des masses suspectes au niveau du foie et des muscles ; et si nous pouvions leur donner des moyens d'arrimer les connaissances scientifiques à leurs attentes et aux connaissances qu'ils ont acquises au fil des générations.

Pour répondre tout au moins en partie à ces questions, nous avons réalisé un projet de recherche afin d'estimer les variations de la condition physiologique de l'omble chevalier en fonction de la présence des parasites et du niveau de contamination. L'utilisation de paramètres histopathologiques nous a permis d'évaluer les effets de la contamination. Nous avons complété notre étude par une recension bibliographique sur les différents facteurs pouvant affecter la santé des caribous.

Plus spécifiquement, nous avions comme objectif de faire une compilation parasitaire et de déterminer la présence de zoonoses. Les parasites sont communs dans tout poisson, mais certains peuvent, à l'intérieur de leur cycle vital, engendrer des maladies chez les humains qu'on appelle "zoonoses". Ces maladies sont généralement infectieuses ou parasitaires et se transmettent naturellement des animaux vertébrés à l'homme et vice versa. La tuberculose, la rage, la brucellose sont des zoonoses.

Méthodologie

Site d'échantillonnageSite d'échantillonnage à Sapukkait :
la remontée des ombles chevaliers
en eau douce.

Les échantillonnages d'omble chevalier (Arctic charr, Salvelinus alpinus) se sont faits à la fin d'août 1994, soit pendant la période de retour en rivières. Cet échantillonnage a été rendu possible grâce à la collaboration de la Société Makivik, qui gère toutes les activités de recherche sur le territoire du Nunavik. Deux sites d'échantillonnages à l'est de la Baie d'Ungava ont été choisis en fonction des activités de pêche, artisanales ou commerciales. À Sapukkait, une barrière de comptage pour les poissons remontant la rivière était déjà installée par le ministère de l'Environnement et de la Faune (MEF), tandis qu'à George River, une pêcherie commerciale était déjà en place. La pêche des ombles chevaliers, la logistique de terrain et le transport des échantillons et du personnel du laboratoire ont été rendus possible grâce aux Inuits de Kangiqsualujjuaq, à la Société Makivik et aux employés du MEF avec qui une partie de la mission s'est déroulée.

Site échantillonnageSite d'échantillonnage à George River :
un estuaire en eaux saumâtres.

Immédiatement après la prise des poissons avec des filets, les ombles étaient anesthésiés et les tissus appropriés étaient fixés pour les études histopathologiques. Les poissons entiers étaient par la suite congelés et apportés au laboratoire de l'UQAR pour déterminer les indices de condition et réaliser les compilations parasitaires. Pour les non-initiés aux analyses de laboratoire, 62 poissons rapportés du Grand Nord représentent peu de travail en perspective ! Toutefois, la réalité est tout autre : chaque branchie et chaque morceau de foie prélevés sur le terrain étaient alors traités dans des bains successifs, enrobés dans une résine de méthacrylate et dans de l'Epon, coupés à différents niveaux du tissu, mis sur des lames et colorés. L'observation au microscope suivait ces procédures, avec mesures micrométriques des cellules, prises de photos et interprétation. Pour les compilations parasitaires, chaque omble chevalier était scruté à la loupe, chaque organe disséqué, les parasites identifiés, comptés et gardés dans une solution de formol. La réalisation de toutes ces analyses représente plus de deux ans de travail en laboratoire !

L'omble chevalier ne représentant pas une espèce antérieurement très étudiée, aucune comparaison n'était dès lors possible avec des études histologiques d'ombles du Grand Nord. Nous avons donc utilisé des ombles provenant de la Station aquicole de Pointe-au-Père, ces ombles servant aux études en aquaculture. Nous ne pouvions en outre utiliser des ombles venant d'un site contrôle de l'Arctique, car, comme nous l'avons vu précédemment, la contamination est omniprésente et diffuse dans tout cet écosystème.

Les résultats

Les foies des ombles chevaliers des sites étudiés présentaient beaucoup d'anomalies au niveau des tissus. Toutefois, trois anomalies étaient spécifiques aux poissons de l'Arctique et étaient observables dans les deux sites. On a pu ainsi constater la présence de kystes gras, lesquels sont des agrégations de vacuoles lipidiques provenant d'hépatocytes détruits. Cette pathologie n'est pas normalement reliée à la présence de contaminants, mais à une faiblesse des membranes cellulaires due, dans certains cas, à une déficience en choline, une vitamine de type B. Des séparations cellulaires ont également été observées. Elles résultent de la perte de l'adhésion entre les cellules et mettent au défi la structure du tissu et le fonctionnement cellulaire. Nous croyons que cette anomalie résulte de la destruction du tissu conjonctif, dont les causes ne peuvent encore être identifiées. Finalement, des inclusions de glycogène au niveau du noyau cellulaire ont été observées dans 75 % des cas à Sapukkait et dans 50 % des cas à George River. Cette anomalie est considérée comme étant sérieuse si la fréquence est élevée. Chez les mammifères, ces inclusions indiquent qu'il y a des problèmes d'entreposage de glycogène hépatique à la suite d'un diabète. Toutefois, les études étant encore très rares chez les poissons, aucun point de comparaison n'est possible ; ces résultats nous indiquent tout de même une déficience physiologique éventuelle.

Comme il fallait s'y attendre, la condition physiologique des poissons provenant de la station aquicole de Pointe-au-Père était supérieure. On peut observer, dans la figure ci-contre, la grande variabilité des indices de condition de l'omble chevalier selon les sites. Toutefois, il ressort clairement que les poissons de référence ont de meilleurs indices de condition que ceux provenant de Sapukkait et de George River. Les poissons de ce dernier site ont d'ailleurs des indices de condition supérieurs à ceux de Sapukkait. Cela pourrait s'expliquer par des variations dans le stade reproducteur ou d'état nutritionnel, les poissons remontant en rivières cessant de s'alimenter, ce qui était le cas pour les poissons de Sapukkait. Ceux de George River, pour leur part, étaient encore dans l'estuaire lors de leur prise.

Les parasites chez l'omble chevalier

Les compilations parasitaires effectuées ont démontré l'absence de zoonoses. Les parasites retrouvés chez l'omble chevalier, dans le cadre de notre étude, ne constituent pas un danger pour les humains, ce qui s'avère une heureuse nouvelle pour les Inuits. De plus, même si nous avons trouvé des quantités importantes de parasites, les poissons se portent très bien, ce qui signifie une très bonne acclimatation de l'omble chevalier à ces invités indésirables. Les poissons de George River étaient plus en chair et plus âgés, renfermaient de plus grandes quantités de parasites, particulièrement les plus gros comme Bothrimonus sturionis, Echinorhynchus gadi (Acanthocéphale atteignant 3 cm et vivant dans l'intestin) et Salmincola carpionis. B. sturionis, est un cestode d'une vingtaine de centimètres qui se retrouve dans l'estomac et l'intestin, tandis que Salmincola est un copépode de 1 cm vivant fixé sur les branchies,Hemiurus levinseni les opercules et la bouche de son hôte. Pour la première fois à notre connaissance, cette étude nous a permis de trouver chez l'omble chevalier de la Baie d'Ungava les parasites Myxobolus arcticus et Hemiurus levinseni. Le premier est un protozoaire de très petite taille, environ 10-15 mm, vivant dans le cerveau des poissons. Il n'a jamais été rapporté comme pathogène ou néfaste pour les poissons. Hemiurus levinseni (photo), pour sa part, est un digénien de très petite taille, environ 2 mm, vivant dans la partie antérieure de l'estomac de l'omble chevalier. Hemiurus levinseni peut se retrouver avec plus de 20 000 congénères dans l'estomac !

Graphique

Facteurs de condition des ombles chevaliers de Sapukkait, de George River et de la Station aquicole de Pointe-au-Père.

 

La santé du caribou vs
la santé des humains

La revue de littérature que nous avons complétée en tenant compte des remarques et des observations recueillies chez les Inuits nous montre que la santé du caribou est le résultat de l'interaction de nombreux paramètres, tout comme chez les autres mammifères et les humains.

Parmi les parasites retrouvés chez le caribou pouvant représenter un danger pour les humains, on retrouve Echinoccus granulosus. Les humains qui ingèrent accidentellement des oeufs ou des segments du ver peuvent s'infecter. L'humain est sensible à la forme intermédiaire du ver, appelée kyste hydatique, présent chez les caribous, les orignaux, le cerf de Virginie et les ruminants domestiques. Les hôtes finaux d'Echinococcus sont les carnivores comme le loup, le chien et le coyote. Si le caribou infesté par ce parasite ne montre aucun signe de maladie, l'ingestion de cette viande représente, par contre, un risque sérieux pour les Inuits, quand on sait que 21 % des carcasses examinées à Kangiqsualujjuak et Umiujaq en 1995 renfermaient des kystes hydatiques et que le foie cru est considéré comme un mets de choix dans ces communautés. Les kystes sont toutefois facilement détectables dans le poumon et le foie du caribou, lesquels doivent être bien cuits pour détruire le parasite. Certaines bactéries, comme le Brucella suis biovar 4, peuvent causer de sérieux problèmes de santé chez ceux qui ingèrent de la viande de caribou. De la fièvre, des courbatures et des sueurs, en plus de symptômes nerveux et gastro-intestinaux, accompagnent cette infection qui peut devenir chronique chez les humains. L'infection entraîne des avortements chez le caribou femelle et des modifications du tractus génital chez le mâle. Face à cette sérieuse menace, la société Makivik a entrepris, il y a deux ans, une vaste campagne de dépistage de la brucellose chez les caribous amenés aux abattoirs, ce qui devrait réduire le risque pour les communautés inuites.Aperçu

Un aperçu des ombles chevaliers échantillonnés lors de la mission de recherche à Baie Déception, en juillet 1996.

Certains autres parasites, bactéries, protozoaires et virus peuvent affaiblir et affecter la santé des caribous, sans toutefois menacer la santé humaine. Le danger est alors au niveau des populations de caribou et de leur habileté à surmonter les faiblesses qui résulteraient de telles infections. Plus le caribou est l'hôte de vecteurs infectieux, plus il est susceptible d'être vulnérable aux conditions environnementales difficiles retrouvées dans l'Arctique. Un bel exemple se trouve dans les cas de parasitisme par Fascioloïdes magna, communément appelé "Douve du foie". Les kystes, replis de liquide noirâtre, renferment de 2 à 3 de ces vers plathelminthes de 2,5 à 8 cm et causent des lésions importantes du foie. L'incidence varie entre 35 et 50 % des caribous examinés lors des abattages entre 1979 et 1995. La santé du caribou peut en être affectée s'il est en état de malnutrition. Ainsi, les caribous identifiés par les chasseurs comme étant à la remorque du troupeau, incertains sur leurs membres, souffrent probablement de malnutrition associée à des infections parasitaires ou autres qui les affaiblissent. Si les hivers sont particulièrement rudes, le lichen sera moins disponible pour les caribous qui pourraient mettre bas plus tard en saison. Les jeunes auraient alors moins de temps pour entreposer des réserves énergétiques.

Filet de pêcheJocelyne Pellerin avait la tâche
de tendre le filet de pêche
pendant que les pêcheurs inuits
le mettaient en place.

Jusqu'à ce jour, il n'existe pas d'évidence d'un lien causal entre la présence de contaminants et l'incidence de zoonoses et/ou de malformations chez le caribou et l'omble chevalier. Étant au milieu de la chaîne alimentaire, les concentrations en contaminants de ce dernier sont relativement faibles et ne représentent pas une menace pour les Inuits. Le Centre de santé publique de Québec a d'ailleurs recommandé aux femmes enceintes de s'alimenter préférentiellement avec de l'ombre chevalier lors de leur grossesse, vu les faibles teneurs en contaminants et la qualité nutritionnelle de ces poissons. Même si le caribou contient des quantités détectables de cadmium et d'éléments radioactifs comme le Cesium 137, il n'y a pas lieu de s'inquiéter pour la santé humaine, les concentrations étant inférieures aux normes permises pour la consommation. Rares sont chez le caribou les parasites qui présentent un danger pour les humains. Une bonne observation de la carcasse et un dépeçage soigné lors de l'abattage, combinés à une cuisson adéquate des viscères, réduiraient à néant les probabilités d'infection pour l'homme2. Cet écosystème rude possède bien d'autres caractéristiques qui mettent au défi la faune arctique.


BIBLIOGRAPHIE

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Borré, K., 1994. "The healing power of the seal : the meaning of Inuit health practice and beliefs". Arctic Anthropology, 31 (1) : 1-15.

Dewailly, É., P. Ayotte, S. Bruneau, C. Lalibert, D.C.G. Muir et R.J. Norstrom, 1993. "Inuit exposure to organochlorines through the aquatic food chain in Arctic Quebec". Environmental Health Perspective, 101 (7): 618-620 .

Kinloch, D., H. Kuhnlein et D.C.G. Muir, 1992. "Inuit foods and diet : a preliminary assessment of benefits and risks". The Science of the Total Environment, 122  : 247-278.

Schaefer, O., 1977. "Changing dietary patterns in the canadian North : Health, social and economic consequences". Journal of the Canadian Dietetic Association, 38 (1) : 17-25.

Shea, E., 1991. "The concepts of health of young Inuit adolescents". Arctic Medical Research, Suppl. : 309-312.



1 Cette étude n'aurait pu être réalisée sans l'aide et le soutien scientifique de Céline Audet, professeure à l'INRS-Océanologie, pour le volet histopathologie, et de Véronique Hiriart, qui a choisi ce projet de recherche pour ses études de maîtrise en océanographie ; Richard Arthur, de l'Institut Maurice- Lamontagne (Pêches et Océans Canada, Mont-Joli), nous a initiés aux compilations parasitaires et à la taxonomie des parasites retrouvés chez les poissons ; Yves Desdevises a réalisé les compilations parasitaires en tant que coopérant en Service national de la France ; Élaine Albert,de l'IML, a contribué aux aspects techniques de la parasitologie, tandis que Daniel Leclair, du Centre de recherches Makivik à Kuujjuak, Geneviève Rousseau, du MAPAQ, et Denise Bélanger, de la Faculté de médecine vétérinaire de l'Université de Montréal ont contribué à cette étude par leur expertise concernant le caribou.

2 Jean-Louis Fréchette, 1986. Guide pratique des principaux parasites et maladies de la faune terrestre et ailée du Québec. Saint-Hyacinthe, Distributions Pisciconsult inc., 280 pages.


Page couv., vol. 29, no 3, ov.-déc. 1997RETOUR