RÉSEAU Novembre-décembre 1997 / Magazine de l'Université du Québec
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Photo thématiqueLES PÈRES FANTÔMES

Par Raynald Pepin

Les pères fantômes, les pères décrocheurs, des êtres irresponsables ? En fait, la réalité est beaucoup plus complexe. Et tous ne sont pas coulés dans le même moule. Il existerait au moins trois types de pères décrocheurs et des trajectoires qui, une fois identifiées, peuvent s'avérer fort différentes. Les parents se séparent, mais faut-il en plus que l'enfant soit irrémédiablement privé de son père ? Un espoir à l'horizon : la médiation familiale.

 

Divorce, éclatement familial, monoparentalité : la famille va chez l'diable ! Les pères sont irresponsables, ne s'occupent pas des enfants, ne paient pas la pension alimentaire. Après une séparation, de nombreux pères perdent tout contact avec leurs enfants. Des monstres, ces pères décrocheurs ?

Un instant ! D'abord, la famille ne va pas chez l'diable (elle est peut-être au purgatoire ?), mais elle se re-struc-tu-re. Depuis une trentaine d'années, sous l'impulsion du féminisme et comme conséquence de la généralisation du travail des femmes, les rôles des pères et des mères ont changé, la parentalité s'est modifiée, la famille a évolué.

Anne QuéniartC'est dans ce champ d'études fertile qu'évolue Anne Quéniart, professeure au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal et membre associée au Laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale (LAREHS). Au moment de son doctorat, la chercheuse avait étudié le sens de la grossesse et de l'accouchement chez les femmes d'aujourd'hui. Depuis, elle a analysé sous plusieurs facettes la famille, la maternité... et la paternité.

Une de ses recherches récentes porte sur les pères "décrocheurs", ces pères qui finissent par ne plus voir leurs enfants après une séparation. "On était parti avec l'image stéréotypée du décrocheur irresponsable, dit-elle. En fait, la réalité est beaucoup plus complexe. Les trajectoires de ces pères sont assez variées !"

La paternité aujourd'hui

L'idée d'analyser les trajectoires de pères décrocheurs lui est venue au cours d'une étude plus générale portant sur la paternité. Menée en collaboration avec le professionnel de recherche François Fournier, l'étude visait à cerner la paternité ou les paternités d'aujourd'hui.

"Nous cherchions à scruter non seulement la place du père dans la famille, mais aussi la place de la famille et de l'enfant dans le père, dit joliment Anne Quéniart. La plupart des études sur la paternité et l'engagement paternel abordent ces questions de façon statistique, en codant et quantifiant les comportements paternels. Nous avons opté pour une approche de type qualitatif. "

Photo thématiqueCertains pères estiment avoir été injustement projetés hors du noyau familial...

 

Anne Quéniart et François Fournier ont donc mené des entrevues de deux heures auprès d'un échantillon d'une vingtaine de pères ayant une scolarité et un revenu au-dessus de la moyenne. Ces pères vivaient diverses situations familiales : familles biparentales, monoparentales ou en recomposition. Plus de la moitié de ces pères n'avaient qu'un enfant, l'âge moyen se situant autour de 7 ans.

Le questionnaire passait en revue l'ensemble des interrogations liées à la paternité : processus décisionnel menant à la conception de l'enfant, construction du sentiment paternel, quotidien parental, autorité et éducation, place de la paternité dans la vie, etc. L'analyse des entrevues a mené Anne Quéniart à proposer trois types de pères, caractérisés par leurs rapports à la paternité. Évidemment, certains aspects pouvaient se retrouver chez plus d'un type, mais c'était le portrait global d'un père qui était considéré pour la classification.

Rencontre des trois types

Pierre est du type 1 : une paternité tournée vers la Famille. La Famille est son repère central. Ce qu'il aime en l'enfant, c'est son incarnation de la vie familiale. Son bonheur de père s'exprime par l'orgueil, la fierté de se perpétuer, la satisfaction d'acquérir le statut social de Père de famille et de devenir quelqu'un. Son identité paternelle est évidente, fondée sur le lien biologique. Il ne sent pas qu'il a à devenir père, qu'il a à apprivoiser ce nouveau-né fragile, mais combien inconnu. Sur le plan pratique, Pierre se perçoit comme celui qui doit avoir une vision à long terme des intérêts familiaux et partage avec sa conjointe la responsabilité d'assurer la permanence du nid familial face à divers périls. Le droit au repos constituant la contrepartie de ses responsabilités familiales, il continue à se sentir libre à l'intérieur et à l'extérieur du foyer. Les rôles du père et de la mère sont par ailleurs nettement différenciés. Pierre compte sur sa femme pour les soins, l'attention et un amour plus personnalisé à l'égard de l'enfant. Son amour paternel en est plus un de la vie de famille que le résultat d'une relation personnelle avec l'enfant.

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Selon Anne Quéniart, la médiation familiale
permet dorénavant à des parents séparés
de trouver ensemble des moyens d'éviter
que l'enfant vive un divorce d'avec son père. 

 

Jean, lui, est du type 2. Il voit la paternité comme une responsabilité à partager avec la mère face aux besoins et à l'épanouissement de l'enfant. Sans que sa vie soit centrée sur l'enfant, ce dernier constitue une préoccupation quotidienne. Jean vit avec son enfant une relation personnelle et directe, proche et intense. C'est dans les hauts et les bas de cette relation que sa paternité acquiert sa signification. "Si pour le type 1, on peut considérer l'enfant comme le ciment du couple, ici il faudrait parler d'enfant-piment du couple, dit Anne Quéniart. Un piment qui relève la vie au point de la rendre parfois très piquante !" Le père de type 2 fait souvent partie d'un couple où les deux conjoints travaillent et où l'enfant constitue un défi pour la vie de couple. Sa conjointe, jamais réduite à son rôle de mère, conserve ses autres statuts d'amante, de travailleuse, etc. Pour Jean et sa conjointe, l'ensemble des tâches domestiques et parentales devient interchangeable. Jean se sent coresponsable de tout besoin de la maisonnée et de l'enfant. Comme parent, il se sent autonome. Bizarrement, Jean arrive difficilement à expliquer pourquoi il a fait un ou des enfants. Dire OUI, pour lui, fut un grand saut. Mais, une fois décidé, il fut activement présent. Dès la naissance, il considéra son enfant comme une personne. Jean recherche amour et proximité avec ses enfants, les connaît bien. "C'est lui qu'on qualifie de "nouveau père" ", commente Anne Quéniart. Contrairement à Pierre, Jean envisage sa paternité comme un changement de vie. Il accepte que la paternité envahisse sa vie et bouscule ses priorités. Il tente donc constamment de concilier les diverses dimensions de son existence : travail, amour, paternité, loisirs.

Rencontrons maintenant Jacques, notre père du troisième type. C'est un père ambivalent, sa paternité est périphérique, sporadique. Il est aux études ou en début de carrière. Souvent, il est devenu père à la suite d'une grossesse accidentelle menée à terme contre son gré ou il a accepté, de mauvaise grâce, de faire un enfant à la femme qu'il aime.

Dans un tel contexte, sa paternité est vécue sous forme d'une résistance au changement. Jacques "subit" sa paternité. L'enfant n'est pas un piment mais un irritant, un empêcheur de tourner en rond. C'est donc la mère qui a l'initiative parentale. Jacques manifeste peu d'initiative et d'autonomie sur ce plan, il est ouvert, mais peu impliqué et peu enthousiaste. En cas de séparation ou de divorce, Jacques devient généralement un père de fin de semaine plus ou moins fidèle ou carrément un père décrocheur.

RECHERCHONS PÈRES AYANT PEU OU
PAS DE CONTACTS AVEC LEURS ENFANTS

Des entrevues poignantes

C'est par cette annonce, placée dans le quotidien La Presse, l'hebdomadaire Voir et des hebdos de quartier, qu'Anne Quéniart et François Fournier ont recruté des pères pour une étude sur les pères "décrocheurs". "En fait, le terme décrocheur n'est pas idéal, commente la sociologue. Il faudrait peut-être plutôt parler de pères "désengagés". "

La douzaine de pères rencontrés (sur quelques dizaines d'appels) constitue un échantillon assez homogène. La plupart sont peu scolarisés, ont un faible revenu et font partie des classes populaires. "Il existe probablement des pères décrocheurs dans tous les milieux, commente Anne Quéniart, mais la méthode de recrutement n'a pas permis de rejoindre les autres."

Lors des entrevues, certains hommes déballaient leur vie après une seule question alors qu'il fallait tirer les vers du nez à d'autres. "Beaucoup avaient une vie très difficile, certains se vidaient le coeur et étaient très agressifs envers les femmes, d'autres pleuraient parce que les blessures étaient encore douloureuses. Les entrevues étaient souvent exigeantes émotivement, on avait envie d'en assommer quelques-uns ou d'en prendre d'autres dans nos bras pour les consoler." La plupart des hommes étaient très francs et n'ont pas essayé de cacher des choses ou d'embellir la réalité. Certains ont même parlé de menaces de mort proférées envers leurs ex-conjointes.

Les entrevues ont touché diverses questions : enfance du père, vie conjugale, place de l'enfant dans la vie du père avant, pendant et après la séparation, processus de séparation conjugale et familiale, soutien de l'entourage. On demandait, par exemple, aux pères de décrire une journée-type de leur vie avec l'enfant. Toutes ces données ont montré que les pères ne se désengagent pas tous pour la même raison et ont permis d'identifier, là aussi, trois parcours types.

Pas tous dans le même moule

La première trajectoire est celle de l'homme dont le sentiment de paternité est carrément absent. Ce père, appelons-le Jean-Luc, est davantage préoccupé par sa liberté. La séparation conjugale le délivre, à la fois du rapport conjugal et de la responsabilité parentale. "Après la rupture, de tels pères ne cherchent pas à revoir leurs enfants : ils assument ou non l'obligation alimentaire à court ou à moyen terme, mais pas les droits d'accès. Souvent assez jeunes, ils n'éprouvent ni forte culpabilité ni désir nostalgique de revoir leurs enfants", commente Anne Quéniart. Avant la séparation, certains de ces pères ont "accroché", voulaient et ont essayé d'inclure l'enfant dans leur vie, mais n'ont pu supporter le changement de vie et les responsabilités nouvelles. D'autres n'ont jamais accroché, par exemple ceux devenus pères à la suite d'une grossesse accidentelle non acceptée.

Les deux autres trajectoires, celles de - appelons-les - Jean-Paul et Jean-Pierre, ont un point en commun. La rupture conjugale et parentale est vécue comme une catastrophe, comme une perte de repères stables de l'existence : elle a un retentissement psychologique profond. Contrairement au cas de Jean-Luc, le désengagement est plus ambivalent. Le sentiment paternel se maintient, mais le comportement paternel est inconstant, le père s'éloignant et se rapprochant alternativement de l'enfant. La majorité des pères désengagés se retrouve dans cette situation.Photo thématique

Si la garde était alternée,
certains pères auraient moins
le risque de décrocher.
"C'est parce que ces pères avaient développé
un lien personnel avec l'enfant qu'ils décrochent,
poursuivre cette relation semblant
irréalisable ou douloureux",
soutient la chercheure.

 

Dans un cas comme celui de Jean-Paul, l'effondrement conjugal entraîne la rupture du lien paternel à l'enfant, sans compter de nombreux problèmes personnels (dépression, alcoolisme). "Ces hommes avaient besoin d'une femme pour être père, analyse Anne Quéniart. Ayant conçu leur paternité comme une responsabilité et un amour à l'égard de la famille en général, ils n'avaient pas établi une relation vraiment personnelle avec leur enfant." Ce que le père aimait en l'enfant, c'était la vie familiale et l'ancrage social qu'il lui procurait. Souvent, ces pères estiment avoir été injustement projetés hors du noyau familial et entretiennent pendant un certain temps l'espoir d'une reprise du lien conjugal. Les droits de visites sont alors moins vécus dans l'esprit de poursuivre ou de reconstruire un lien avec l'enfant que comme une occasion de réconciliation conjugale et familiale. Avec le temps, cette illusion s'estompe, les hommes en viennent à se sentir étrangers vis-à-vis de leurs enfants. Ils espacent visites et paiements jusqu'au "décrochage" de fait. Ils continuent à s'identifier comme pères, mais vivent cette paternité de façon surtout imaginaire et nostalgique.

Pour Jean-Pierre, notre troisième type de père, la rupture parentale liée à la séparation est vécue comme une rupture amoureuse. Ce type de père était plus présent à la maison et avait développé une relation paternelle autonome. Après la séparation, c'est généralement la mère qui a la garde de l'enfant et le père cherche à poursuivre la relation avec l'enfant dans un nouveau cadre, souvent en voyant l'enfant une fin de semaine sur deux. Malheureusement, cette relation s'enlise pour diverses raisons : tensions avec l'ex-conjointe, judiciarisation de la garde, présence d'un nouveau conjoint, insatisfaction liée à la dynamique du droit de visite... "Ces pères se sentent incapables de vivre leur paternité dans un tel cadre, rapporte Anne Quéniart. Ils se découragent et finissent par se désengager. En fait, c'est parce que ces pères avaient développé un lien personnel avec l'enfant qu'ils décrochent, poursuivre cette relation semblant irréalisable ou douloureux. Si la garde était alternée, les pères de ce type ne décrocheraient probablement pas."

L'étude d'Anne Quéniart et François Fournier montre ainsi que les pères décrocheurs ne sont pas tous coulés dans un même moule. "Le décrochage paternel n'est pas uniquement le résultat d'une fuite des engagements relationnels par les hommes. Il résulte aussi des significations différentes de la famille et de l'enfant pour le père."

Anne Quéniart précise, qu'heureusement, ces trois trajectoires ne sont pas les seules qui s'ouvrent aux pères séparés. "De plus en plus, en particulier avec la médiation familiale1, des parents séparés trouvent ensemble des moyens d'éviter que l'enfant vive un divorce d'avec son père."

Il serait d'ailleurs bon que les tribunaux s'ajustent. "La famille s'est transformée mais les juges en ont encore un modèle très traditionnel. Actuellement, la mère obtient la garde de l'enfant dans la majorité des cas (environ 85 %) passant en justice, le père étant limité à un droit de visite une fin de semaine sur deux. Or, certaines études montrent qu'environ la moitié des pères non-gardiens perdent rapidement tout contact significatif avec leur enfant après une séparation. L'attribution des droits de garde devrait être plus souple, surtout que les besoins peuvent changer en fonction de l'âge de l'enfant."

Anne Quéniart s'intéresse maintenant aux familles dont les deux parents sont des lesbiennes. Quel est leur vision de la maternité ? Le statut du lien avec l'enfant ? Comment se vit le partage de la responsabilité parentale ? Une nouvelle fois, elle explore les frontières d'une vieille institution en rapide évolution.


1 Pour avoir plus d'informations sur la médiation familiale, on peut s'adresser au ministère de la Justice de sa région, au Barreau du Québec (514 954-3458 ou, sans frais, 1 800 361-8495, poste 458), à la Chambre des notaires du Québec (514 879-1793 ou, sans frais, 1 800 263-1793), à l'Ordre professionnel des conseillers et conseillères d'orientation du Québec (514 737-4717 ou, sans frais, 1 800 363-2643). Sur le réseau Internet du ministère de la Justice : http://www.justice.gouv.qc.ca

Page couv., vol. 29, no 3, nov.-déc. 1997RETOUR