RÉSEAU Avril 1998 / Magazine de l'Université du Québec
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Pierre Bourgault

Pierre Bourgault

Prix Georges-Émile-Lapalme 1997

Depuis 40 ans, avec un brio unique, Pierre Bourgault défend la langue française, ce qui lui a valu de recevoir le Prix Georges-Émile-Lapalme 1997, le dernier-né des Prix du Québec. Sa défense est exemplaire. Non seulement pourfend-il ceux et celles qui ne la respectent pas, mais il maîtrise au plus haut point l'art de séduire et de convaincre par la seule force de la parole. Plus encore, il use de son talent avec une liberté totale, dit ce qui lui semble vrai et juste, sans se soucier de rectitude politique. Il a payé chèrement une telle liberté de parole. "J'ai gagné durement une liberté dont peu de gens jouissent. Le public s'attend à ce que je l'exerce. C'est un privilège incroyable, d'autant plus que j'ai des tribunes pour m'exprimer."

D'où lui vient son amour de la langue ? Il ne le sait pas vraiment. "C'est naturel, je pense, de vouloir maîtriser une chose pour laquelle on est doué. L'école et le collège (Brébeuf) m'ont aidé à le faire. La pratique a fait le reste." Et son entourage familial ? "Il n'était pas particulièrement favorable."

 

Pierre Bourgault est originaire des Cantons-de-l'Est. Son enfance baigne dans un milieu fortement anglophone. Ses parents, peu instruits, tiennent à ce que leurs enfants le soient. Dès l'âge de sept ans, il est envoyé au pensionnat. Solitaire au milieu de la foule, il lit beaucoup et trouve, malgré les restrictions du temps, matière à lire. "Un élève intéressé trouvait toujours des complices chez les profs", se rappelle-t-il.

Adolescent, Bourgault est fasciné par le théâtre, lieu de parole par excellence. Il joue dans les pièces que montent les étudiants de Brébeuf. Il suit l'aventure pionnière des Compagnons de Saint-Laurent. Il rêve d'être acteur... La vie en décide autrement, tout en faisant de la langue son principal instrument de travail. L'essentiel de sa carrière se résume, en effet, à parler et à écrire, sous les formes les plus diverses.

"J'invite mes étudiants à toujours vérifier si j'ai tort ou raison. Par ailleurs, je suis profondément convaincu qu'il n'y a pas de meilleure influence que celle d'un professeur passionné."

Nous connaissons tous le tribun. L'idée d'indépendance, à laquelle il adhère d'emblée dès le début des années 60, lui fournit un propos au service duquel il met son talent, d'abord au sein du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), puis aux côtés de René Lévesque. Et quel talent ! Il soulève les foules, discours après discours. Il a d'ailleurs longtemps éprouvé un immense plaisir, " jusqu'à l'extase parfois", à soulever les foules. "Je n'en ai plus, admet-il. J'ai fait énormément de discours, près de 4 000 au total et c'est devenu une routine qui m'ennuie. Je n'ai plus de défi. J'ai atteint mon sommet : quand je suis à mon meilleur, je ne peux faire mieux."

Nous connaissons tous également le journaliste : celui de la presse écrite, qui a amorcé sa carrière au quotidien La Presse, en 1959, comme grand reporter, et qui la poursuit toujours à titre de chroniqueur au Journal de Montréal ; celui de la presse électronique, qui est appelé à présenter et à commenter régulièrement l'actualité politique à la radio et à la télévision, et qui est également invité à livrer ses réflexions et ses opinions sur une multitude de questions. Il y a aussi l'auteur de plusieurs essais, écrits polémiques, textes autobiographiques et d'une grande chanson. "J'aurais aimé répéter l'exploit d'Entre deux joints, écrit pour Charlebois. Peine perdue. Je n'écris que des chansons moralisatrices et insignifiantes."

 

Nous connaissons peu, par contre, le professeur. Pierre Bourgault enseigne, en effet, au département de communications de l'Université du Québec à Montréal depuis 1976. Intra muros, sa carrière universitaire n'est pas passée inaperçue. Ce décrocheur ­ il a terminé ses études classiques en première année de philosophie ­ a fait une entrée remarquée "par la petite porte", en pleine gloire politique. "Comme il y avait, à l'époque, peu de détenteurs de doctorat dans le domaine des communications, des praticiens comme moi ont été recrutés. La porte s'est vite refermée au désavantage de la discipline, qui a ainsi été privée de professeurs fantastiques en prise avec la réalité." Avec son franc-parler et sa fougue, il provoque, volontairement bien souvent, ses collègues de la première heure, qui répliquent en lui reprochant de s'éparpiller. "Les trois ou quatre premières années, les relations ont été plutôt difficiles. Ça n'a pas duré. Lors de la campagne référendaire de 1980, ils ont consenti des aménagements pour me permettre de faire une grande tournée." Au fil des ans, il a donné plusieurs cours, dont "Communication orale", "Analyse critique de l'information", "Journalisme d'opinion", "Évolution du Québec de 1960 à aujourd'hui". Ces titres reflètent l'homme.

Pierre Bourgault s'est immédiatement senti à l'aise dans une salle de cours. "J'ai probablement enseigné toute ma vie. Lorsque je prononçais des discours, j'enseignais. Je donne des cours magistraux et je le fais bien, de sorte que je trouve cela agréable et que mes étudiants apprécient. C'est très gratifiant d'avoir l'impression, illusion ou pas, de transmettre quelque chose de fondamental à quelqu'un." Ce "quelque chose", c'est d'abord le doute et la passion. "J'invite mes étudiants à toujours vérifier si j'ai tort ou raison. Par ailleurs, je suis profondément convaincu qu'il n'y a pas de meilleure influence que celle d'un professeur passionné." Il s'efforce de leur faire partager le plaisir qu'il éprouve à bien parler et à bien écrire, un "plaisir qui réside d'abord et avant tout dans la clarté, dans cette capacité de dire exactement ce que l'on veut dire".

Le professeur adore échanger avec ses étudiants. Il s'insurge, toutefois, contre toute forme de démagogie, et particulièrement contre ce diktat, faussement pédagogique et qui a la vie dure, qui veut qu'on ne traumatise pas les enfants. "Résultat : tout le monde devient beau, fin et merveilleux et les notes sont normalisées. Si un étudiant dit une stupidité, je lui demande de s'expliquer. Lorsqu'un jeune n'a pas de talent pour l'écriture ou la communication, je le lui dis. C'est cruel de laisser quelqu'un se bercer d'illusions pendant des années. Je suis souvent le premier à avoir cette honnêteté que les étudiants apprécient."

 

La situation de la langue, par contre, n'a rien de désespérant. Comme la plupart des Québécois et des Québécoises, les étudiants parlent deux langues : un français correct dans les cours et le joual dans les corridors. "En cela, ils imitent les gens des médias et les humoristes qui savent tous parler correctement, mais adoptent une langue populaire, les premiers hors d'onde, les seconds sur scène. Je suis intraitable pour ceux qui font métier de parler et d'écrire et qui ne respectent pas la langue. Cela dit, il est faux de prétendre que nous parlions et écrivions mieux lorsque nous étions jeunes. Il y a aujourd'hui plus de gens qui parlent et écrivent mieux. L'environnement est plus français qu'il ne l'était, notamment à Montréal. La musique francophone a droit de cité. Moi, jusqu'à l'âge de 25 ans, je n'ai écouté que de la musique américaine !" Mais il n'est pas inquiet de l'avenir du français au Québec : "Les réflexes de résistance sont très aiguisés."

À 64 ans, Bourgault avoue être mûr pour la retraite. C'est avec enthousiasme qu'il s'est inscrit au "plan pour se débarrasser des vieux ", image-t-il, pince-sans-rire, et qu'il a accepté l'offre de l'université de réduire progressivement sa charge. D'ici le 1er juin 2000, date de son départ définitif à la retraite, il n'enseignera qu'au trimestre d'automne. "Ça ne pouvait arriver à un meilleur moment. Mes affaires vont bien. L'argent rentre, de sorte que je vais pouvoir payer mon loft avant d'arrêter."

Pierre Bourgault

"[...] J'ai eu une vie passionnante, très dure à certains moments,
mais qui m'a fait ce que je suis aujourd'hui, un être serein et comblé.
Si je n'avais pas été applaudi toute ma vie,
je courrais après les applaudissements.
Si je n'avais pas ce que j'ai matériellement et intellectuellement,
je courrais après. Je n'ai plus de besoins...
que de vagues désirs. [...]"

Profite-t-il de sa semi-retraite pour écrire un nouvel ouvrage, tâter de la fiction, par exemple ? "J'ai quelques projets en chantier. Je pense aussi à une sorte de journal. C'est une forme d'écriture qui convient bien à un paresseux. J'ai déjà écrit le premier chapitre d'au moins sept ou huit romans, fort bons ma foi ! C'est une écriture tout à fait différente, où je peux me laisser aller complètement. Mais le roman est un projet de longue haleine qui exige beaucoup trop de travail... L'essentiel de mon temps, je préfère le passer à digérer... les millions de connaissances que je n'ai pas encore traitées. C'est maintenant le temps de m'asseoir et de le faire."

 

Bourgault trace un bilan extrêmement positif de sa vie. "J'ai fait ma vie selon mes talents, mes forces, mes faiblesses. Selon les circonstances aussi. C'est par hasard que j'ai fait de la politique, que je suis devenu professeur. Rien de tout cela n'était prévu. Quand je cessais d'aimer une chose, je passais à une autre. J'ai eu une vie passionnante, très dure à certains moments, mais qui m'a fait ce que je suis aujourd'hui, un être serein et comblé. Si je n'avais pas été applaudi toute ma vie, je courrais après les applaudissements. Si je n'avais pas ce que j'ai matériellement et intellectuellement, je courrais après. Je n'ai plus de besoins... que de vagues désirs. C'est ce qui m'arrive de plus extraordinaire. J'ai toujours désiré avec une fébrilité épouvantable, état que je n'ai jamais aimé. Je vis désormais dans la sérénité la plus totale, en accord avec ce que je suis : un homme de réflexion et de contemplation."

La solitude est pour lui un bienfait lorsqu'elle se vit dans un cadre agréable. Il a transformé un immense atelier de couture en loft, qui se prolonge en une terrasse, où il s'adonne aux joies du travail manuel, un contrepoids qu'il juge essentiel à un intellectuel. Dans ce décor magnifique, Bourgault n'a pour seuls compagnons que Beau Bonhomme, son chien schnauzer, et un perroquet gris d'Afrique, très volubile, répondant au nom d'Isabelle, les réflexions que lui inspire sa riche expérience de vie et les mots...

Jeanne Morazain

Page couv., vol. 29, no 7, avril 1998RETOUR