RÉSEAU Mai 1998 / Magazine de l'Université du Québec
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Photo thématique

Par Bruno Boulianne, UQAR, Gilbert Larochelle, UQAC, et Louise Vandelac, UQAM

Une équipe de recherche composée de membres de l'UQAR, de l'UQAC et de l'UQAM, subventionnée par le Fonds de développement académique du réseau (FODAR), s'intéresse aux enjeux éthiques dans l'argumentation au sein de l'espace public québécois. Leurs intérêts de recherche portent sur les débats entourant la réforme des services de santé et des services sociaux, la question nationale, l'énergie et les menaces environnementales à la reproduction humaine. Ils signent notre dossier du mois.


L'ÉQUIPE FODAR

UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À RIMOUSKI

Équipe FODAR Rimouski

Bruno Boulianne, chargé de cours au département de sciences religieuses et d'éthique et professionnel de recherche au Groupe Ethos, Pierre Fortin, professeur au département de sciences religieuses et d'éthique, responsable du projet et du volet de l'UQAR, Pierre-Paul Parent et Monique Dumais, professeurs au département de sciences religieuses et d'éthique et membres du Groupe de recherche Ethos, et Marie Beaulieu, professeure au département des sciences humaines et membre du Groupe Ethos.

UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À CHICOUTIMI

FODAR Chicoutimi

Gilbert Larochelle, professeur au département des sciences humaines et responsable du volet de l'UQAC, Alejandro Rada-Donath, professeur au département des sciences religieuses et d'éthique, et Khadiyatoulah Fall, professeur au département des arts et lettres.

UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

FODAR Montréal

Sur notre photo, dans l'ordre habituel, Jocelyne Couture, professeure au département de philosophie de l'UQAM, Louise Vandelac, professeure titulaire au département de sociologie et responsable du volet de l'UQAM, chercheure au Centre d'étude des interactions biologiques entre la santé et l'environnement (CINBIOSE) et professeure associée au département de médecine sociale et préventive de l'Université de Montréal, Christian Saint-Germain, professeur rattaché au décanat de la gestion académique, et José A. Prades, professeur à la retraite associé à l'Institut des sciences de l'environnement de l'UQAM et directeur du Groupe de recherche interdisciplinaire en gestion de l'environnement.

ASSISTANTS DE RECHERCHE

André Duhamel, Ph.D, postdoctorat, département de philosophie, UQAM, Marie-Hélène Bacon, M.A., département de sociologie, UQAM, Marie Mazalto, M.A., département de sociologie, UQAM, Anouk Desgroseillers, Bac. en sciences, technologies et société, Gregory Sloar, département de science politique, UQAM, Richard Bergeron, département de sciences économiques, Université McGill, Anne-Marie Gendron, département des sciences de l'environnement, UQAM, Natalie Tessier, étudiante à la maîtrise en éthique, UQAR, Mathieu Dugal et Frédéric Tremblay, étudiants à la maîtrise en sciences humaines, UQAC, et Maarten Buick, étudiant au doctorat en linguistique, Université Laval.


Le Québec, à l'instar des autres sociétés occidentales contemporaines, doit faire face à de nombreuses et profondes transformations qui invitent ses citoyens et citoyennes à redéfinir les paramètres de la vie collective. Ainsi, les institutions, la qualité de la vie démocratique, les relations sociales et le sens même des finalités à privilégier pour aborder les grands défis sociaux font l'objet de sérieuses remises en question. Les approches théoriques actuelles de la réalité sociale semblent souvent inadéquates pour répondre à ces nouveaux problèmes et pour fournir des instruments de réalisation de l'idéal démocratique. Or, la mise à jour des enjeux éthiques peut non seulement contribuer à une analyse plus fine des processus globaux en cours, mais nous amener à des stratégies d'intervention plus éclairées.

Quels sont les points de convergence et de fracture éthiques des propositions véhiculées par les différents acteurs sociaux appelés à se prononcer sur les grands enjeux de société comme l'avenir politique du Québec, la réforme du réseau de la santé et des services sociaux et certaines questions environnementales ? Quelles conceptions éthiques s'affrontent dans ces débats ? Quels dispositifs éthiques et quelles instances (comités, commissions, etc.) sont mis en place et quelles sont leurs fonctions ? Quelles représentations éthiques sous-tendent les décisions des pouvoirs publics ? Quels sont les principaux conflits de valeurs soulevés ? Quelles sont les perspectives éthiques en émergence ? Toutes ces questions méritent d'être approfondies pour clarifier les enjeux éthiques qui président aux choix contribuant à définir un projet de société au Québec.

Une équipe multidisciplinaire, à laquelle participent des chercheurs de trois établissements du réseau de l'Université du Québec1, tente de répondre à ces questions dans le cadre d'un projet subventionné par le Fonds de développement académique du réseau (FODAR). Ce programme de recherche vise à clarifier l'état de certains objets de discussion dans la société québécoise et à examiner, grâce à des apports théoriques appropriés, les rationalités en jeu ainsi que les discours et dispositifs éthiques à l'oeuvre afin de mieux saisir les modalités d'articulation entre éthique et démocratie.

Le programme de recherche comporte trois volets complémentaires : l'analyse des discours éthiques sous-jacents aux débats relatifs à la réforme des services de santé et des services sociaux au Québec, sous la responsabilité de l'Université du Québec à Rimouski ; l'analyse des discours éthiques sous-jacents aux débats sur les travaux de la Commission nationale sur l'avenir politique du Québec, sous la responsabilité de l'Université du Québec à Chicoutimi ; et l'analyse des discours, des instances et des dispositifs relatifs à deux problèmes environnementaux : l'énergie et les risques environnementaux pour la reproduction humaine, sous la responsabilité de l'Université du Québec à Montréal.

Identifier les discours et les dispositifs éthiques

L'objectif général de ce programme de recherche est d'identifier les discours et les dispositifs éthiques à l'oeuvre dans les débats publics et dans l'élaboration des politiques québécoises touchant de grands enjeux de société.

C'est à partir de la constitution d'un corpus lié à ces trois champs de débats que nous comptons atteindre cet objectif. Nous tenterons, notamment, de mettre en évidence les valeurs évoquées dans ces débats ainsi que les discours qui soutiennent les différentes stratégies d'intervention proposées. Nous serons alors en mesure d'esquisser les conceptions éthiques qui s'en dégagent, leurs points de convergence et de fracture et les enjeux éthiques qu'ils soulèvent. Enfin, nous proposerons, pour chacun des chantiers de recherche, des éléments d'analyse théoriques et pratiques relatifs à une meilleure articulation de l'éthique et de la démocratie. Nous espérons ainsi élaborer de nouvelles perspectives concernant ces problématiques, lesquelles s'ouvriraient sur des solutions démocratiques adaptées aux enjeux éthiques soulevés.

 

Volet 1

Les enjeux éthiques présents dans le débat actuel sur la réforme des services de santé et des services sociaux

En 1971, à la suite de la Commission Castonguay-Nepveu, le Québec se dotait d'un système public de services de santé et de services sociaux qui fut structuré à partir d'institutions privées et communautaires déjà existantes. Ce système devait répondre aux besoins de l'ensemble de la société en matière de santé et de services sociaux. L'augmentation des coûts du système et des demandes multiples de services a conduit le gouvernement du Québec à instaurer une Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux en 1985 (Commission Rochon) afin d'en revoir le fonctionnement et les structures. Ce système fait aujourd'hui l'objet d'une remise en question structurelle, qui s'accompagne d'une diminution du budget qui lui est alloué, et dont les conséquences peuvent parfois s'avérer particulièrement graves.

Par ailleurs, la restructuration du réseau de la santé et des services sociaux ne se déroule pas sans heurts et ne fait pas l'unanimité dans la population. Dans plusieurs régions du Québec, on assiste à des changements de vocation pour quelques hôpitaux, alors que d'autres doivent fermer leurs portes. Cela entraîne des coupures de postes, de l'insécurité chez le personnel et certains risques pour la population, desservie jusqu'alors par des établissements situés près de leur milieu de vie. Le virage ambulatoire vient également transformer la gestion des services de santé et apporter des changements dans les habitudes de la population. Pendant que la redéfinition budgétaire suit son cours, nous assistons à un large débat, tant au sein de la population qu'au sein de la communauté scientifique qui s'intéresse de près aux questions de santé et de services sociaux. Ce débat fait ressortir de nombreux enjeux politiques, économiques et sociaux. Quant aux enjeux éthiques qui y sont liés, ils restent plutôt dans l'ombre.

Des enjeux éthiques majeurs en santé

Les premières analyses réalisées en regard de ce volet du programme de recherche ont permis de dégager cinq enjeux éthiques majeurs ; ils font l'objet d'investigations spécifiques.

La réorganisation du réseau de la santé et des services sociaux renvoie à une redéfinition des paramètres sociopolitiques, alors que le projet de société élaboré durant les années 60 autour de l'État providence est remis en question. Cela constitue un premier enjeu éthique, puisque la réforme en cours déborde la dimension strictement administrative et risque de remettre en question les valeurs qui faisaient l'objet d'un certain consensus dans la population québécoise.

Un second enjeu réfère à la conception de la santé véhiculée dans l'espace public par cette réforme. On entend passer d'une stricte conception biomédicale de la santé, réduite pour une bonne part au dysfonctionnement sans accorder toute l'attention requise à ses dimensions anthropologiques et sociales, à une approche plus globale de la santé. Cette nouvelle conception est élaborée en relation étroite avec l'environnement et favorise la responsabilisation non seulement des "usagers" mais de toute la communauté. Cela exige donc une réorganisation de l'organisation et de la dispensation des services et un travail en profondeur sur la demande de services.

En lien avec le projet de société à définir se profile un impératif pour l'État, soit la responsabilisation des usagers du réseau et le partenariat avec des groupes communautaires. Ce troisième enjeu éthique constitue l'une des pierres angulaires de la réforme, à savoir : la responsabilisation des usagers du réseau et des groupes communautaires, là où le citoyen est défini à la fois comme usager, décideur et payeur. Cette manière particulière de concevoir le citoyen permet à l'État de redéfinir la place de ce dernier dans le système et l'autorise à lui rappeler qu'il doit en assumer les coûts. Ainsi, comme usager, le citoyen se voit reconnaître des droits, dont le respect implique des responsabilités pour les dispensateurs de services. En tant que décideur, il est associé à l'administration du système, entre autres dans les régies régionales. Enfin, en tant que citoyen-payeur, il a une responsabilité économique non équivoque. Quelle responsabilité sera privilégiée ? Comment le citoyen peut-il exercer ses responsabilités s'il ne lui reste plus qu'à appliquer ou à se soumettre aux décisions dictées par l'État ? Quant à la reconnaissance des groupes communautaires comme dispensateurs de services, elle fait d'eux des partenaires du réseau institutionnel. Qu'en est-il alors du respect de la mission spécifique de ces organismes ? Ne risque-t-on pas de voir ces derniers devenir des appendices du réseau institutionnel, permettant alors à l'État d'offrir des services à moindre coût ? Faut-il revoir le pacte social ? Comment se fera le partage des responsabilités entre les milieux institutionnel et communautaire ?

Pour répondre à ces questions, trois thèses peuvent être élaborées concernant l'arrimage de ces milieux : celle de la complémentarité, celle de la récupération et celle de la "concertation conflictuelle" entre l'État et les organismes communautaires.

La gestion est un point nodal de la réorganisation du réseau, puisqu'elle constitue le cadre concret dans lequel s'effectue la réforme. Lors de la Commission d'enquête sur les services de santé et les services sociaux, la gestion du réseau, considérée comme responsable de la démotivation du personnel et d'un ensemble de problèmes affectant les ressources humaines, a été critiquée avec vigueur. L'État, prenant acte de ces critiques, a élaboré une nouvelle philosophie de gestion axée sur la participation des membres du personnel à la gestion des institutions. Elle visait également trois valeurs reconnues fondamentales : la qualité de vie au travail pour le personnel, la qualité des soins et des services pour les usagers ainsi que l'efficience et la rentabilité pour les structures institutionnelles. Ces trois valeurs devaient être tenues en tension pour la réussite de la réforme. C'est là un enjeu éthique important puisque, en valorisant l'un des pôles de cette tension, on met les deux autres pôles en danger. Or, les difficultés que traverse actuellement le réseau de la santé ne sont-elles pas liées à l'occultation de cet enjeu, la recherche de l'efficience et de la rentabilité se faisant au détriment de la qualité de vie au travail et de la qualité des soins et des services offerts ?

Enfin, la réorganisation du réseau oblige à redéfinir les pratiques elles-mêmes. Plusieurs groupes professionnels doivent dorénavant faire face aux exigences technocratiques qui viennent remettre en cause leur autonomie professionnelle. Assistons-nous à une certaine standardisation des différentes pratiques professionnelles qui pourrait conduire à une "technicisation" des professions ? De plus, l'intégration des groupes communautaires aux structures institutionnelles accélère une certaine tendance à la professionnalisation du bénévolat. Quels impacts auront ces transformations sur les services et les clientèles ? Voilà des questions qui restent à résoudre.

 

Volet 2

Les enjeux éthiques dans le débat sur la question nationale : analyse des représentations politiques et des débats démocratiques

Photo thématiqueLa question nationale au Québec occupe les devants de la scène politique depuis plusieurs années. À la suite de l'échec du renouvellement de la Constitution canadienne (accord du Lac Meech en 1990) le gouvernement du Québec, en septembre de la même année, créait une commission nationale dont le mandat était "d'étudier les options disponibles et de proposer des solutions pour l'avenir constitutionnel du Québec". Or, la Commission nationale sur l'avenir du Québec a été l'occasion pour les Québécois de toutes les couches de la société, animés par des préoccupations très diverses allant au-delà de l'agenda politique proposé, d'apporter leur témoignage, sans médiation institutionnelle, sur le projet de société qu'ils privilégient pour l'avenir. À cet effet, les mémoires présentés à la Commission, en comparaison avec ses rapports et la couverture journalistique, offrent un échantillon fort riche pour comprendre la dynamique de la démocratie, de la représentation politique et des éthiques véhiculées au sein de la société.

Trois niveaux de réflexion complémentaires sont retenus pour ce volet. Le premier niveau de réflexion est épistémologique et contribue à la définition des cadres d'analyse des discours éthiques ainsi qu'à l'étude de leur justification dans la pratique pour comprendre et expliquer la prise de décision. Le deuxième est sociohistorique et sert à identifier le cheminement et la diffusion de l'information à travers les dédales technocratiques et, le cas échéant, les processus de prise de décision. Le troisième est opérationnel et veut dégager les enjeux éthiques dans la mise en place des instances concrètes (comité, commission, etc.) pour influencer la prise de décision dans l'espace public. Les résultats de ce volet sur les débats démocratiques seront discutés au sein de l'équipe de recherche afin de contribuer à une meilleure compréhension de la démocratie au Québec.

Résultats des analyses sur la question nationale

Les réflexions relatives au débat sur la souveraineté du Québec débordent largement la discipline des études constitutionnelles, où les experts et les hommes politiques ont eu trop souvent tendance, depuis 30 ans, à enfermer le débat. Plusieurs signes indiquent, en effet, que la réflexion sur la souveraineté est indissociable du débat relatif à un projet de société, voire d'une nouvelle conception de l'espace public. L'expérience des commissions sur l'avenir du Québec, conduites avant le référendum d'octobre 1995, a donné l'occasion de recourir à des pratiques délibératives dérogeant aux formes classiques de la représentation héritées des Lumières. Elle visait à susciter une véritable prise de parole collective et à dissiper le brouillard constitutionnel plus ou moins dense qui entoure ces questions depuis 1867 et qui s'est davantage opacifié à la suite du rapatriement unilatéral de la constitution en 1982.

Déplaçant le débat vers un large public, le procédé avait l'avantage de cumuler, en premier lieu, les vertus du régime en vigueur au Canada : l'inspiration démocratique de la méthode, l'élargissement de la discussion publique à tous les échelons de la hiérarchie sociale, la circulation verticale et horizontale de l'information, l'accueil des doléances collectives lors des audiences d'individus et de divers groupes sociaux, la valorisation d'une représentation ascendante des intérêts, etc. Une telle méthode constituait autant une stratégie d'écoute attentive de la population qu'une démarche proactive servant à fournir l'information pertinente en vue de l'échéance référendaire.

La pédagogie de l'expérience des commissions sur l'avenir du Québec, calquée sur le modèle des États généraux, mérite d'être analysée afin de pouvoir appréhender l'analyse de ce débat constitutionnel au-delà des polarisations coutumières auxquelles les acteurs politiques nous ont habitués. D'ailleurs, une des premières observations que l'on peut formuler sur les dimensions éthiques et les formes d'engagement de ces commissions, c'est bien que le sens de cet événement dépassait de loin les cantonnements partisans, la population semblant incapable de concevoir le projet de souveraineté dissocié d'un idéal intégrateur, bref, d'une éthique collective.

Nous constatons, au plan des modes d'argumentation, que la souveraineté comme champ notionnel semble avoir été investie, développée et thématisée différemment de la façon dont on la concevait habituellement dans l'espace public. En second lieu, l'insertion de la souveraineté, dans la perspective d'un projet de société à caractère éthique, paraît avoir singularisé la facture de ces débats et fourni, en concomitance, les raisons mêmes de leur incompréhension dans l'arène politique. Loin d'avoir été l'indice d'une incapacité du peuple de procéder à une délibération disciplinée autour du thème proposé par le Gouvernement, la tenue de ces audiences enseigne peut-être qu'une procédure de légitimation de la souveraineté est en train de se forger en marge du seul dispositif nationaliste. À preuve, le thème de la décentralisation des régions y fut plus souvent débattu que celui de la souveraineté de la nation.

Les présents travaux achevés, il faudra identifier les mécanismes de reconfiguration de l'espace public, dont les débats ont annoncé la revendication, sinon rappelé l'exigence pour le renouvellement de la démocratie par un élargissement de la participation. De même, il sera important de répondre à certaines interrogations : pourquoi la disparité entre les régions et les centres urbains se révèle-t-elle si importante dans l'argumentation des commissaires et des citoyens sur le projet politique de la souveraineté ? Quelle image des commissions fut proposée par les médias ? Ces interrogations permettront de tenter de prendre la mesure de la souveraineté comme projet politique, non pas à partir de ceux qui la défendent ou la condamnent sur la place publique, mais plutôt en fonction des citoyens qui célèbrent ou s'alarment face à la possibilité de son avènement dans leur quotidienneté.

 

Volet 3

Analyse des discours et des dispositifs éthiques dans deux débats environnementaux : l'énergie et les menaces environnementales à la reproduction humaine

Les questions environnementales, entendues comme menaces de dégradation des écosystèmes et comme atteinte à la santé et à la sécurité des êtres vivants et des sociétés humaines préoccupent grandement l'opinion publique. À la suite, notamment, de la Conférence des Nations unies tenue à Stockholm, en 1972, au Sommet de la Terre de Rio, en 1992, où débuta l'opération "Agenda 21" (XXIe siècle) et des multiples interventions des groupes écologistes au cours des dernières décennies, aucun pays n'échappe désormais à ces brûlants débats. Ainsi, au cours des années 80, le Québec a joué un rôle clé en Amérique du Nord en regard des pluies acides, un dossier qui reste d'actualité. Récemment, après des débuts difficiles, la Table de consultation du débat public sur l'Énergie a remis un rapport situé à l'avant-garde de la lutte aux gaz à effet de serre et à la prise en compte des coûts environnementaux de divers projets. Nous avons étudié de façon systématique et critique les positions et les conceptions éthiques sous-jacentes des différents types d'intervenants dans cet important domaine.

Par ailleurs, depuis plusieurs années déjà, on s'inquiète sérieusement des impacts de certains contaminants sur les espèces vivantes, la santé et la reproduction des êtres humains étant, entre autres, menacées. Ainsi, en 1992, une équipe danoise (Skakkebaek et al) a publié une méta-analyse de 61 études portant sur l'analyse du sperme de 15 000 hommes provenant de 20 pays d'Amérique, d'Europe, d'Amérique du Sud, d'Asie, d'Afrique et d'Australie, qui mettait en évidence que le nombre et la qualité des spermatozoïdes avait chuté de moitié en 50 ans. En 1995, en France, une étude rétrospective sur 20 ans (Auger, 1995) présentait une baisse de près de 2 % par année de la concentration de spermatozoïdes, ce qui pourrait nous conduire d'ici 70 à 80 ans au seuil zéro !

Double paradoxe, une telle menace à la fertilité et à la santé génésique semble largement ignorée, tant des pouvoirs publics que des spécialistes en éthique médicale et en éthique de l'environnement, alors que leurs impacts sur l'être humain, sur sa conception, voire sur la survie de l'espèce sont considérables, notamment à cause de l'emprise technique sur la reproduction qui risque fort d'en découler. Cela pose avec acuité la nécessité d'articuler les réflexions sur les technologies de reproduction à l'éthique de l'environnement et de la santé, ainsi qu'aux analyses critiques sur les dispositifs d'évaluation scientifique, éthique et sociale de ces technologies.

Vers une nouvelle éthique environnementale, économique et sociale

Nous avons donc poursuivi nos travaux sur les trois composantes centrales de notre projet de recherche, soit les questions d'énergie et de pollution, le concept critique de dispositif éthique et, enfin, l'analyse de la littérature spécialisée reliée au problème des menaces environnementales à la reproduction humaine.

En ce qui concerne le volet "débats environnementaux sur l'énergie", portant sur l'analyse de contenu du corpus du Rapport de la table de concertation du débat public sur l'énergie, il ressort que, bien que les acteurs sociaux engagés dans ce débat se réclament du bien commun pour défendre leurs priorités et leurs intérêts, cette position est insuffisante en regard des changements structurels colossaux qui s'imposent, considérant la gravité des problèmes planétaires en jeu. Se présente donc l'exigence d'une nouvelle éthique environnementale, économique et sociale (Prades, L'éthique de l'environnement et du développement, Paris, 1995), à laquelle devront collaborer différentes forces sociales (entreprises, gouvernements, associations civiques, milieux universitaires, etc.). Ce travail d'élaboration d'une nouvelle éthique environnementale, dans une perspective de développement sociétal soutenable et équitable, est orienté non pas vers le moralement "permis" mais vers "ce qui doit être fait". Cette étape fera l'objet d'une enquête Delphi, destinée à cerner les consensus intellectuels et pratiques, en vue d'accélérer le développement d'une nouvelle éthique sociétale capable de répondre aux défis environnementaux, économiques et sociaux propres à notre temps.

Photo thématiqueQuant à l'équipe travaillant sur les menaces environnementales à la reproduction humaine, la vaste et systématique revue de littérature en éthique biomédicale et environnementale a d'abord permis de confirmer, de façon éloquente, l'hypothèse d'une absence complète de considération des risques environnementaux pesant sur la conception humaine et sur ses conséquences éventuelles sur la "technicisation" de la reproduction. Or, non seulement ce silence est-il pour le moins embarrassant, puisque c'est l'existence même du sujet de l'éthique qui est compromise, mais il interroge les discours éthiques et les instances éthiques préoccupées de bioéthique et d'environnement ; cela incite à réexaminer leurs prémisses, leurs conceptions ainsi que les pratiques qui en découlent, ce travail étant largement amorcé à travers l'analyse de textes majeurs dans ces domaines. Autrement dit, cette absence d'interface entre les discours actuels de la bioéthique, de l'éthique environnementale et les menaces environnementales à la reproduction humaine donne largement à penser quant au degré d'acuité des discours éthiques en semblable matière.

En ce qui à trait au concept de dispositif éthique, nous en avons d'abord examiné les articulations philosophiques (Deleuze, Foucault) afin d'en évaluer la pertinence pour le présent contexte, et ce, par divers essais d'applications à des éléments du corpus constitué, éléments reliés aux deux autres composantes de notre recherche. Le travail sur le concept de dispositif éthique a permis de mettre à jour le régime fallacieux d'argumentation qui entretient la confusion entre normativité et normalisation. C'est à la faveur de cette confusion que s'instaurent et prolifèrent les éthiques sectorielles qui, trop souvent, déjouent d'autres mécanismes de concertation et de contrôle, tels que l'évaluation scientifique et sociale des technologies et certains projets de loi ou de réglementation qui seraient souvent beaucoup plus appropriés.


POUR EN SAVOIR PLUS

Les recherches en cours ont donné lieu à plus d'une cinquantaine de communications dans divers séminaires, colloques et congrès scientifiques au Québec et à l'étranger. Chaque équipe a également développé des liens de recherche avec des équipes au plan national et international. Les textes produits dans le cadre de cette recherche sont publiés dans différentes revues scientifiques ou encore sous forme de livres.


1 Il s'agit de l'Université du Québec à Rimouski, de l'Université du Québec à Chicoutimi et de l'Université du Québec à Montréal.

Page couv., vol. 29, no 8, mai 1998RETOUR