Les logiques socioéconomiques de la réussite au collégial
Jacques Roy
Professeur
Techniques de travail social
Cégep de Sainte-Foy
Jacques Roy
Membre-chercheur
Observatoire Jeunes et Société
Nouvelle page 2
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L’objet du présent texte porte sur les
logiques socioéconomiques de la réussite en milieu collégial. Afin
d’établir un portrait de la réalité socioéconomique des étudiants en
lien avec leurs études, nous avons puisé aux résultats d’une récente
étude intitulée : Étude comparée sur la réussite scolaire en milieu
collégial selon une approche d’écologie sociale (Jacques Roy,
Nicole Mainguy, avec la collaboration de
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Madeleine Gauthier et
Lise Giroux, Sainte-Foy, Cégep de Sainte-Foy/Observatoire Jeunes et
Société). Cette réalité socioéconomique des jeunes collégiens est
examinée ici au regard de son influence sur la réussite scolaire et
sur la base de deux dimensions, soit la situation financière des
étudiants et la dualité travail rémunéré-études pendant l’année
scolaire.
La recherche qui nous sert de base pour cet article, a été réalisée
auprès d’un échantillon représentatif de 744 étudiants provenant de
trois cégeps situés dans des milieux sociologiques différents : le
Cégep de la Gaspésie et des Îles, le Cégep de Sainte-Foy et le Cégep
du Vieux Montréal. Elle comporte deux volets : dans un premier temps
(première année) un volet quantitatif, complété à partir d’un
questionnaire d’enquête traduisant le modèle d’écologie sociale
retenu. Dans un second temps (deuxième année), un volet qualitatif,
effectué par l’intermédiaire de focus groups (60 étudiants ont
participé à des rencontres de groupes). Soulignons que le volet
qualitatif a permis d’approfondir certaines dimensions mises en
évidence par l’enquête par questionnaires.
L’objectif principal de la recherche était d’identifier les principaux
facteurs sociaux qui peuvent conditionner la réussite scolaire.
L’origine de cette préoccupation tient au fait que l’on ne peut
réduire la problématique de la réussite qu’aux seuls facteurs internes
au milieu de l’éducation et qu’il importe d’avoir un cadre global pour
mieux comprendre l’agencement des facteurs sociaux externes au cégep
ainsi que leur influence sur la trajectoire scolaire des élèves. La
contribution principale de la recherche consiste à fournir une
documentation sur des facteurs sociaux associés à la réussite afin que
les cégeps s’en réapproprient l’analyse pour intégrer ces facteurs
dans leurs plans de réussite et dans leurs pratiques locales. Portons
maintenant notre regard sur les principaux résultats liés à l’univers
socioéconomique des étudiants.
L'impact de la situation financière
Si, globalement, les étudiants sont satisfaits de leur situation
financière, près du tiers (30 %) sont néanmoins " peu " ou " pas "
satisfaits de leur condition à ce titre. Le lien avec la situation
financière et la réussite scolaire est bien établi. Ainsi, les
étudiants qui sont insatisfaits de leur situation financière sont plus
nombreux que les autres étudiants à enregistrer de moins bons
résultats scolaires (P = .008) et ils songent à abandonner leurs
études (P = .000). Soulignons ici que les étudiants qui apprécient le
soutien des parents sont en proportion deux fois plus satisfaits de
leur situation financière et à considérer que cette situation ne nuit
pas à leurs études. Rappelons que la " prise de température " a été
effectuée à l’automne 2004, soit avant la décision du ministère de
l’Éducation, du Loisir et du Sport de modifier à la baisse son
Programme d’aide financière aux étudiants. Notons cependant que nous
avons pu observer que les étudiants en provenance des régions
périphériques, telle que la Gaspésie par exemple, sont davantage
susceptibles de ressentir les impacts de toute modification du régime
des prêts et bourses car cette source de revenu est plus significative
dans leur budget personnel.
La nouvelle réalité du travail rémunéré
Le phénomène du travail rémunéré a connu une évolution fulgurante
depuis la fin des années soixante-dix : en 1977, 17 % des étudiants
occupaient un emploi rémunéré pendant l’année scolaire comparativement
à 34 % en 1988 et à 69 % en 2004 selon nos travaux (Roy et al., 2005).
Cette progression en masque une autre : le nombre d’heures moyen,
accordé au travail rémunéré, n’a cessé de s’accroître, tant chez les
filles que chez les garçons, pour atteindre une moyenne de 15 heures
par semaine. Enfin, le seuil critique à partir duquel le travail
rémunéré devient un facteur de risque à la réussite scolaire s’est
déplacé de 15 heures par semaine qu’il était au début des années 90 à
25 heures en 2003 sur une base hebdomadaire. Mieux encore : les
étudiants consacrant de 15 à 19 heures sont ceux qui enregistrent la
moyenne scolaire la plus élevée. Ce constat est révélateur d’une
nouvelle capacité d’adaptation des étudiants puisqu’ils ne réduisent
pas substantiellement le nombre d’heures de cours auxquels ils sont
inscrits pour mieux concilier le travail et les études. Le tableau
suivant en témoigne, il reproduit le profil des étudiants selon le
nombre d’heures accordées au travail rémunéré, le nombre d’heures de
cours inscrits et consacrés aux études, enfin leur moyenne scolaire
cumulative.
TABLEAU
Nombre d’heures de cours, d’heures accordées aux études sur une base
hebdomadaire
et moyenne scolaire cumulative, par catégories d’étudiants,
selon qu’ils occupent ou non un emploi rémunéré pendant les études,
pour les trois cégeps. |
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Catégorie d'étudiants selon le
nombre
d'heures accordées au travail
rémunéré par semaine |
Moyenne du nb
d'heures |
Moyenne
scolaire
cumulative |
|
De cours
par semaine |
Consacrées aux
études par
semaine |
| Étudiants n'ayant pas
d'emploi |
24,7 |
13,4 |
73,6 % |
Étudiants accordant de
1 à 14 heures
à un emploi rémunéré |
24,1 |
13,4 |
74,3 % |
Étudiants accordant de
15 à 19 heures
à un emploi rémunéré |
23,3 |
12,9 |
75,1 % |
Étudiants accordant 20
heures et plus
à un emploi rémunéré |
21,3 |
12,0 |
73,3 % |
| Moyenne totale
(l'ensemble des étudiants) |
23,6 |
13,0 |
74,0 % |
En opérant certains
calculs, on obtient que les étudiants accordant 20 heures et plus par
semaine à une activité rémunérée (19 % de l’ensemble des étudiants)
ont des semaines de 57 heures en combinant le temps de travail, la
présence en classe et le temps d’études. C’est appréciable! Réagissant
à ces résultats, certains intervenants anticipent une nouvelle
génération de workaholic pour demain. Les paris sont ouverts.
Néanmoins, le travail rémunéré n’est pas considéré en soi comme un
obstacle aux études par les étudiants. Dans les entrevues de groupe,
les collégiens nous ont même signifié que, pour eux, ce travail est
une source de développement personnel, qui offre à l’occasion des
compléments de compétence à leur programme d’études. Cet emploi
rémunéré est également considéré comme un moyen pour se donner une
meilleure qualité de vie matérielle pour compléter leurs études.
Celles-ci sont nettement prioritaires au travail rémunéré dans leur
esprit. Une fois encore, c’est " l’excès " sur le plan des heures
consacrées à un emploi (25 heures et plus par semaine et pas
nécessairement pour tous ces étudiants) qui peut mettre en péril le
point d’équilibre entre le travail et les études.
Conclusion
Les conditions socioéconomiques des étudiants interfèrent bien sûr sur
la réussite et la persévérance scolaires. En particulier, la situation
financière (surtout lorsque les parents ne contribuent pas
financièrement aux études) et le travail rémunéré lorsque celui-ci
excède 25 heures par semaine pendant l’année scolaire. Cependant, nos
résultats nous invitent à nuancer cet impact, tout particulièrement au
chapitre du travail rémunéré qui, à l’occasion et selon certaines
conditions, peut même s’avérer être un facteur pouvant concourir aux
succès dans les études. De plus, l’évolution du travail étudiant n’est
pas sans être un témoin des mutations sociales et culturelles qui
s’opèrent chez les nouvelles générations. Enfin, la problématique du
travail rémunéré est étroitement associée à celle des valeurs des
jeunes dont les aspirations pour demain et les comportements actuels
sont principalement conditionnés par une pensée utilitaire et
fonctionnelle. Dans ce contexte, le travail rémunéré est considéré
comme un " moyen " pour la réussite scolaire qui, elle-même, n’est pas
une fin en soi mais un moyen pour avoir accès dans l’avenir à une
qualité de vie personnelle et de vie professionnelle.
Bibliographie
Rapport synthèse de l'étude |
Septembre 2005
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