Les effets de l'encadrement et de la collaboration sur la motivation et la persévérance
Martine Chomienne
Conseillère pédagogique
Cégep@distance
Bruno Poellhuber
Professeur adjoint
Dpartement de psychopédagogie et d'andragogie
Université de Montréal
Nouvelle page 2
Cet article a été diffusé dans la Revue
Pédagogie collégiale
de l'Association québécoise de pédagogie collégiale (AQPC) à l'Hiver
2009 (VOL.22, No2). Pédagogie collégiale est une revue
« phare » pour les acteurs de l’enseignement supérieur. Elle cherche,
notamment, à guider les intervenantes et les intervenants de la
pédagogie au collégial, à éclairer les interventions en présentant une
information riche et variée, à annoncer les changements pressentis
dans le milieu de l’éducation. Elle est aussi une revue « reflet »,
enracinée dans la réalité, témoin des pratiques des personnes qui
œuvrent dans le milieu collégial. Enfin, la revue se veut une revue
« d’animation » par la suggestion de pistes de réflexion et d’action
Le présent article présente le résumé des
résultats d'une recherche1 réalisée au
Cégep@distance de 2003 à 2006 avec
le soutien de PAREA. Cette recherche porte sur les effets de
l'encadrement et de l'apprentissage collaboratif sur la motivation et
la persévérance des élèves. Les résultats sont destinés à ceux qui
s'intéressent à l'utilisation des TIC (technologies de l'information
et de la communication) pour l'encadrement et la collaboration entre
élèves, en contexte de formation à distance ou non.
>
Contexte
La formation à distance (FAD) est offerte
au Québec depuis nombre d'années. Au collégial, c'est le Collège de
Rosemont qui s'est vu confier le mandat d'élaborer l'offre de FAD en
1991, par le biais du Cégep@distance,
où le modèle pédagogique en vigueur en est un d'apprentissage
autorythmé et synchrone (communications en différé) avec inscription
en tout temps. Il n'y a pas de groupe au sens habituel. Chaque élève
peut suivre ses cours à son rythme, tout en jouissant du soutien d'un
tuteur qu'il peut contacter par téléphone ou par la messagerie
électronique. Il doit compléter l'ensemble des devoirs et travaux
exigés à l'intérieur d'un délai de six mois, puis se présenter à un
examen final à l'intérieur des trois mois suivants.
>
Problématique
La réussite est un objet de préoccupation
constant dans le secteur de l'éducation et dont l'importance a crû au
cours des dernières années. Dans le domaine de la FAD, les problèmes
liés à la réussite prennent principalement la forme de l'abandon des
cours, un phénomène connu et documenté. Comparativement aux élèves qui
suivent des formations en classe, une proportion plus importante de
ceux inscrits en FAD ne complète pas ses cours. Différentes études
mentionnent des taux d'abandon variant de 30% et 68% (Brindley, 1987:
Zajkowski, 1997). Au Cégep@distance,
au cours des dernières années, le taux d'abandon moyen a varié entre
25% et 35%, pour se situer à 33% pour l'année 2004. Par contre les
élèves qui persévèrent jusqu'à la fin du cours le réussissent
habituellement, les taux d'échecs de ceux-ci se situant généralement
en deçà des 8% (Dorais, 2001).
Depuis peu, on a assisté à un développement important d'Internet et des
technologies de l'information et de la communication (TIC). Cette
évolution a amené une transformation des modèles pédagogiques utilisés
et du paysage de l'offre de formation en FAD. Ainsi, on est passé
d'une première génération de cours par correspondance à une deuxième
fondée sur l'utilisation des médias de communication de masse (radio,
satellite), puis à une troisième génération, où l'on a ajouté des
forums de discussion électroniques au matériel de cours, dans l'espoir
de favoriser les interactions. Une quatrième génération correspond à
l'introduction de cours conçus véritablement selon les modèles
d'apprentissage collaboratif (Thorpe, 2002).
Ces modèles de troisième et de quatrième génération reconnaissent
l'importance des interactions entre les tuteurs et les apprenants et
des interactions entre les apprenants eux-mêmes (Garrison et Shale,
1987) et ils réintroduisent la dimension sociale de l'apprentissage en
FAD. L'apprentissage coopératif est, de manière générale, défini comme
une méthode d'enseignement selon laquelle des élèves travaillent
ensemble en petites équipes afin d'atteindre un but commun (Slavin,
1985). Il se caractérise par l'interdépendance positive entre les
pairs, l'interaction avec les pairs et le partage d'information.
L'apprentissage collaboratif se distingue de l'apprentissage
coopératif par un degré de contrôle ou d'autonomie plus élevé des
apprenants (Henri et Lundgren-Cayroll, 2001). Dans plusieurs cours
faisant appel à un modèle pédagogique fondé sur l'apprentissage
collaboratif, on a observé des taux de persévérance supérieurs à ceux
qui sont traditionnellement observés en FAD (Mayadas, 1997: Harasim,
1999). Selon Tinto (1999), il s'agit également d'un moyen efficace de
favoriser la persévérance des élèves dans leur programme.
Par ailleurs, l'intérêt pour les dispositifs d'encadrement en FAD
s'est également réaffirmé au cours des dernières années (Glikman,
2002). Les recherches portant sur les activités d'encadrement, soit
les activités d'échange avec les pairs ou le professeur (ou le tuteur)
ayant pour but l'atteinte des objectifs d'un cours (Gagné, Deschênes,
Bourdages, Bilodeau et Dallaire, 2002), ont surtout porté sur le
tutorat individuel et les contacts entre pairs (élèves suivant un même
cours au même moment). Dans plusieurs cas, les intervenants de tutorat
individuel semblent avoir un effet sur la satisfaction ou la
persévérance des apprenants, tout comme les interactions et la
collaboration entre pairs.
Dans la recherche dont le présent article rend compte, nous avons
cherché à miser sur l'encadrement et la collaboration entre élèves
(contacts entre pairs et activités d'apprentissage collaboratif) pour
favoriser la motivation ainsi que la persévérance dans des cours de
FAD.
|
Comparativement aux élèves qui suivent des formations en classe,
une proportion plus importante de ceux inscrits en FAD ne complète
pas ses cours. |
>
Cadre conceptuel
La persévérance est un phénomène complexe
qui met en jeu un grand nombre de variables interreliées, qui peuvent
être classées en différentes catégories (Bourdages et Delmotte, 2001):
variables institutionnelles (par exemple: cours, encadrement),
environnementales (par exemple: changements de vie, environnement
social), démographiques (par exemple: genre, âge) et individuelles
(par exemple: caractéristiques cognitives, motivation, etc.).
La motivation des apprenants semble jouer un rôle clé dans le
processus qui mène à la persévérance ou à l'abandon scolaire, ainsi
qu'à la réussite. Au cours des dernières années, les modèles de la
motivation ont énormément évolué. Au lieu de la considérer comme une
caractéristique interne et stable des apprenants, les modèles sociocognitivistes de la motivation scolaire nous font voir celle-ci
comme un phénomène dynamique évoluant dans le temps et qui résulte de
l'interaction entre les perceptions et les attentes des apprenants,
d'une part, et les différents éléments de leur environnement, d'autre
part. Dans cette optique, l'engagement et la persévérance des
apprenants, qui sont des indicateurs de la motivation scolaire,
résultent des conceptions, des cognitions et des attentes de ces
derniers quant à leurs capacités et quant aux caractéristiques des
tâches scolaires (Viau, 1994).
Un des concepts les plus importants des théories modernes de la
motivation est l'autoefficacité. Celle-ci a été reliée à maintes
reprises à différents aspects de la réussite et de la performance
(Graham et Wiener, 1996; Wang et Newlin, 2002; Jourdan, 2003; Joo,
Bong et Choi, 2000). Il s'agirait du construit motivationnel
permettant le mieux de prédire divers comportements en éducation comme
en psychologie (Graham et Wiener, 1996; Pintrich, 2003). L'autoefficacité
est définie comme la croyance en ses capacités d'organiser et
d'exécuter un groupe d'actions nécessaires à la gestion d'une
situation future (Bandura, 1986).
Fondée sur le modèle motivationnel de Pintrich (2003) et sur les
définitions des activités d'encadrement de Gagné et collaborateurs
(2002), notre recherche visait différents objectifs, les principaux
étant les suivants: 1. Explorer les effets du tutorat individuel sur
les attentes et la persévérance dans les cours de FAD; 2. Comprendre
les effets des contacts entre pairs et de l'apprentissage collaboratif
sur l'autoefficacité et la persévérance dans les cours de formation
ouverte et à distance (FOAD).
>
Méthodologie
La recherche que nous avons menée s'appuie
sur une méthodologie mixte faisant appel à la fois à un design quasi
expérimental et à une méthodologie qualitative reposant sur des
entrevues individuelles et une étude multi-cas2. Comme le
montre le tableau 1, c'est un total de 916 élèves, incluant ceux du
groupe témoin, qui ont participé à la recherche. Le projet a consisté
à expérimenter et à mesurer les effets de l'introduction de trois
types d'intervention: des mesures de tutorat individuel où
l'initiative des contacts est prise par les tuteurs (traitement 1)3,
des contacts entre pairs dans des cours de français et de comptabilité
(traitement 2) ainsi que des activités d'apprentissage collaboratif
dans un cours de philosophie (traitement 3).
Tableau 1
| |
les sujets en fonction
du traitement |
|
Format |
Type
de groupe |
n |
| Traitement 1:
tutorat individuel |
Correspondance |
Traitement 1 |
170 |
| Traitement 2:
tutorat individuel et
contacts entre pairs |
Correspondance |
Groupe témoin |
608 |
| Traitement 3:
tutorat individuel et activités
d'apprentissage collaboratif |
Internet |
Traitement 2 |
126 |
| |
Internet |
Traitement 3 |
12 |
| Total |
|
916 |
Présentant des taux d'abandon élevé, les
cours choisis étaient offerts sur Internet et par correspondance. Tous
les élèves s'inscrivant aux cours suivants pendant la période de
référence (avril à novembre 2004) ont constitué l'échantillon:
Philosophie et rationalité (340-103-04). Écriture et
littérature (601-101-04) et Comptabilité 1 (410-110-90 ou
410-014-FD).
Les trois tuteurs participant à la
recherche ont suivi une formation portant sur les thèmes suivants: le
rôle du tuteur en ligne, l'évolution des groupes virtuels (selon le
mode de Salmon, 2000), la conception d'activités de collaboration et
le soutien à la motivation des élèves. à la suite de la formation, les
tuteurs participants ont appliqué les interventions d'encadrement
prévues dans la recherche auprès de leurs élèves.
Le traitement 1 a consisté en
l'introduction de mesures de tutorat individuel, soit une lettre de
bienvenue personnalisée rédigée selon le modèle motivationnel ARCS4
(Keller, 1987) et une relance effectuée par le tuteur auprès des
nouveaux élèves n'ayant pas remis un premier devoir après cinq
semaines. La lettre visait à favoriser chez les élèves une perception
positive de leur autoefficacité ainsi que de la contrôlabilité et de
la valeur de la tâche. Lors de la relance de la cinquième semaine,
réalisée par téléphone ou par messagerie électronique, le tuteur
s'enquérait du cheminement des élèves tout en leur offrant son
soutien. Les taux de persévérance des élèves bénéficiant des
interventions du tutorat (traitement 1) ont été comparés avec ceux des
autres inscrits à ces mêmes cours pendant la même période (groupe
témoin).
Dans le groupe correspondant au traitement
2, les élèves devaient se présenter virtuellement aux autres élèves,
puis fréquenter un forum de discussions structuré selon les différents
modules du cours. En ce qui concerne le traitement 3, le design du
cours a été revu de manière à y introduire deux activités
d'apprentissage collaboratif. Ces activités faisaient intégralement
partie du cours et étaient évaluées.
| [...] les
résultats de notre recherche montrent que le cote R est liée de
manière
significative à tous les indicateurs
de persévérance [...]
ainsi qu'à la réussite du cours |
>
Instruments et mesures
La persévérance au cours a été définie,
opérationnellement, comme le fait de compéter l'ensemble des travaux
et devoirs requis dans le cours et de se présenter à l'examen final.
Tous les élèves participant à l'expérimentation ont reçu un premier
questionnaire lors de leur inscription (taux de réponse de 35.7%). Les
mesures de motivation étaient essentiellement fondées sur une
adaptation d'un questionnaire évaluant la motivation et les stratégies
d'apprentissage des élèves (le MSLQ de Pintrich, Smith, Garcia et
McKeachie, 1991), sur une échelle visant à mesurer leur sentiment d'autoefficacité
envers la formation à distance (le SAFAD de Poellhuber et Chomienne,
2006) ainsi que sur une question portant sur la note qu'ils
anticipaient obtenir pour le cours.
Un deuxième questionnaire, utilisé au
terme du cours, reprenait les mesures d'autoefficacité (MSLQ et SAFAD)
et comprenait des questions portant sur la lettre de bienvenue, les
contacts avec le tuteur, les contacts entre pairs et la satisfaction
des élèves. Le volet qualificatif a reposé sur la réalisation de 22
entrevues individuelles semi-dirigées, sur les réponses aux questions
ouvertes des deux questionnaires utilisés et sur une entrevue de
groupe réalisée auprès des tuteurs. Des donnes supplémentaires ont
complété le tout: données sur les antécédents scolaires, notes prises
par les tuteurs et messages électroniques échangés entre élèves et
tuteurs. |
>
Résultats
Variables influençant la persévérance
Nous avons étudié l'effet de trois groupes
de variables mesurées dans le premier questionnaire sur la
persévérance: les antécédents scolaires (cote R, échecs antérieurs,
expérience en FAD), les variables sociodémographiques (genre, âge,
occupation, nombre d'heures travaillées) et le sentiment d'autoefficacité
(MSLQ, SAFAD, note anticipée).
- Antécédents scolaires
Les sujets avaient une cote R moyenne de
21,0, ce qui est dans la limite inférieure des cotes R considérées
comme moyennes (Collège Montmorency, 2006). Comme dans des recherches
précédentes (Terrill et Ducharme, 1994), les résultats de notre
recherche montrent que la cote R est liée de manière significative à
tous les indicateurs de persévérance (taus de remise des deux premiers
devoirs et persévérance dans le cours) ainsi qu'à la réussite des
cours.
En ce qui concerne les échecs antérieurs,
nos donnes démontrent que près du tiers (32,5%) des sujets avaient
subi antérieurement au moins un échec au cours suivi. Le fait d'avoir
échoué auparavant au cours suivi n'influence pas le taux de remise des
deux premiers devoirs, mais il influence de manière significative la
persévérance dans le cours et la réussite, surtout pour ceux qui ont
déjà échoué le cours à deux reprises ou plus. Contrairement à ce qui
était anticipé, le fait d'avoir déjà suivi un cours au
Cégep@distance n'influence aucun
des indicateurs de persévérance.
- Variables sociodémographiques
Comme l'étude Terrill et Ducharme (1993),
nos travaux montrent que les femmes persévèrent et réussissent
davantage que les hommes. L'âge est lié à la persévérance, mais pas de
manière linéaire. Dans le groupe des plus jeunes (16 à 20 ans), le
taux de persévérance est relativement élevé (58,7%). Il est plus
faible dans la catégorie des 21 à 25 ans (50,2%), se situe à environ
60% pour les 26 à 40 ans et remonte à environ 73% pour ceux âgés de
plus de 41 ans.
Le nombre d'heures consacrées à un emploi
est aussi relié à la persévérance, mais suit un pattern un peu
surprenant: ceux qui persévèrent le plus sont ceux qui travaillent
moins de 10 heures par semaine (69,5%) et ceux qui travaillent plus de
30 heures (65,7%). Le taux de persévérance de ceux qui travaillent
entre 11 et 30 heures par semaine est moins élevé (58,3%).
La lettre de
bienvenue a suscité motivation et sentiment d'être bien accueilli,
en plus de mettre les élèves en confiance.
De plus, elle aurait
facilité les contacts ultérieurs [...] |
- Sentiment d'autoefficacité
Contrairement à nos attentes,
l'échelle d'autoefficacité du MSLQ n'a été reliée à aucun des
indicateurs de persévérance. Par contre, l'échelle du SAFAD l'a été à
tous ces indicateurs. La note anticipée, elle, a été reliée
positivement à la persévérance au cours. En regard de la persévérance,
le sentiment d'autoefficacité envers l'apprentissage à distance semble
donc plus important que le sentiment d'autoefficacité envers le cours
suivi. Le SAFAD est un bon instrument de mesure de cette dimension et
constitue un excellent prédicteur de la persévérance en FAD. |
|
Comme le montre le tableau 2, l'effet des
mesures de tutorat sur la persévérance dans le cours est important et
significatif. Ainsi, 72,0% des élèves faisant partie de l'échantillon
ayant bénéficié des mesures de tutorat individuel persévèrent jusqu'à
l'examen final, alors que seulement 57,2% de ceux du groupe témoin le
font.
|
Tableau 2 |
|
La persévérance dans le cours en
fonction du traitement 1 |
| |
|
|
Persévérance dans
le cours |
Total |
| |
|
|
Abandon |
Persévérance
(réussite ou échec) |
|
| Traitement |
Groupe témoin |
Effectif |
224 |
299 |
523 |
| |
|
% dans traitement 1 |
42,8% |
57,2% |
100,0% |
| |
Traitement 1 |
Effectif |
30 |
77 |
107 |
| |
|
% dans traitement 1 |
28,0% |
72,0% |
100,0% |
| Total |
|
Effectif |
254 |
376 |
630 |
| |
|
% dans traitement 1 |
40,3% |
59,7% |
100,0% |
La différence s'observe aussi dans les
taux de réussite, celui des lèves ayant bénéficié des interventions du
tutorat étant supérieur de 18,4% à celui du groupe témoin.
Des analyses supplémentaires démontrent
que la différence n'est significative que pour les élèves qui n'ont
aucun échec antérieur et que pour ceux qui ont des cotes R dans le
moyenne, ce qui semble indiquer que les interventions du tutorat
individuel sont efficaces surtout auprès de ceux qui n'ont pas
d'antécédents scolaires défavorables. Paradoxalement, les élèves qui
auraient le plus besoin de leur tuteur ne semblent pas bénéficier de
ces interventions.
Dans les entrevues, les élèves ont
abondamment parlé des rapports avec les tuteurs, et presque toujours
de façon positive. La lettre de bienvenue a suscité motivation et
sentiment d'être bien accueilli, en plus de mettre les élèves en
confiance.
De plus, elle aurait facilité les contacts
ultérieurs, ce qui est corroboré par le nombre de messages
électroniques échangés avec les tuteurs. Le nombre de contacts avec le
tuteur serait quant à lui lié à la persévérance: parmi les 22 élèves
interrogés en entrevue, les 14 élèves qui ont réussi le cours ont eu
en moyenne 20 contacts avec leur tuteur, alors que les six qui ont
abandonné le cours n'en ont en moyenne eu qu'un seul5.
Cependant, les tuteurs ne représentent pas la seule source de soutien
cognitif pour les élèves. Plusieurs d'entre eux se tournent aussi vers
leur entourage pour obtenir du soutien cognitif, c'est à dire une aide
concrète avec les tâches à réaliser dans le cours:
Ma mère, un peu. Elle
lit beaucoup et elle m'a aidé à comprendre les textes un peu. Dans
les livres, c'est difficile à comprendre. Puisqu'elle lit beaucoup,
elle avait plus de facilité là-dedans.
Malgré le fait que la qualité du matériel
de cours soit évaluée positivement par les élèves, ceux-ci éprouvent
presque tous à un moment ou à un autre de leur cheminement des
difficultés de compréhension. Ces dernières semblent entraîner une
baisse de la motivation, du sentiment d'autoefficacité et de
l'engagement lorsqu'elles demeurent irrésolues, d'où l'importance du
soutien cognitif. Le résultat au premier devoir a aussi un effet
démobilisateur s'il est inférieur à la note anticipée, ce qui indique
qu'il s'agit d'une étape cruciale dans un cours. |
Effets des contacts entre pairs
(traitement 2)
Pour évaluer l'effet des contacts entre
pairs sur la motivation et la persévérance, nous avons comparé la
persévérance des élèves incités à collaborer entre eux dans les forums
de discussion (traitement 2 dans le tableau 1) avec celles des élèves
du groupe témoin, c'est à dire ceux qui suivaient les mêmes cours avec
les mêmes tuteurs par correspondance (traitement 1 dans le tableau 1).
Contrairement à ce qui était attendu, les
élèves du groupe témoin se montrent plus persévérants que ceux qui ont
bénéficié des contacts entre pairs pour tous les indicateurs de
persévérance. les analyses démontrent toutefois que ce dernier groupe
étaient défavorisés dès le départ sur plusieurs variables mises en
lien avec la persévérance: l'âge, les antécédents scolaires (échecs
antérieurs) et un sentiment d'autoefficacité plus faible.
Par ailleurs, dans le groupe d'élèves
ayant reçu le traitement 2, le niveau des contacts entre pairs est
demeuré trop bas pour qu'on puisse véritablement en mesurer les
effets. Ainsi, parmi les 19 élèves ayant répondu au deuxième
questionnaire, seulement quatre ont répondu avoir eu des contacts avec
leurs pairs et les données qualitatives indiquent que les
interventions directes des élèves dans les forums de discussion ont
été plutôt rares: plusieurs envoyaient leurs questions aux tuteurs qui
les recopiaient dans les forums de discussion, d'autres posaient
directement des questions dans le forum de discussion, mais les élèves
ne sont généralement pas intervenus pour tenter de répondre aux
questions posées. Par contre, plusieurs se sont présentés à leurs
pairs dans les forums de discussion prévus à cet effet et ont en
quelque sorte commencé à se sentir membres d'un groupe:
Au début lorsqu'on se
présentait, on disait notre nom, qu'est-ce que nous faisions dans la
ie. C'est sûr que ça m'aidait de savoir qu'est-ce que les autres
étudiants faisaient dans la vie parce qu'il y en avait qui étaient
en éducation en enfance comme moi. (Une étudiante du cours de
français)
Même si peu d'élèves sont intervenus
directement dans les forums où se trouvaient les questions sur le
contenu du cours et les réponses, plusieurs les ont consultés:
Par rapport aux
questions, il y a des gens qui posaient des questions dans les
forums, alors, quelquefois, je m'y référais par rapport à la
réponse. C'est sûr que c'est plus rapide que d'attendre la réponse
du courriel.
Après une certaine phase d'élaboration, où
certains élèves évoquent le manque de contenu, lorsqu'un forum se
remplit, ces derniers se montrent désireux de le consulter. Si les
forums de discussion n'ont pas vraiment permis de contacts entre
pairs, ils ont été utilisés comme un moyen d'encadrement collectif
pour les communications entre le tuteur et un groupe d'élèves. |
Effets de l'apprentissage collaboratif
(traitement 3)
Sur les 110 élèves inscrits au cours de
philosophie pendant la période de référence, seulement 12 ont choisi
de s'inscrire à la version "collaborative" du cours. La réingénierie
du cours a donné lieu à l'introduction de deux activités
collaboratives notées, faisant
|
Si les
forums de discussion n'ont pas vraiment permis des contacts
entre pairs,
ils ont été utilisés comme un moyen d'encadrement collectif
pour les communications entre le tuteur et un groupe d'élèves. |
passer le nombre de devoirs de trois à
cinq, ce qui a pu être perçu comme une exigence supplémentaire. Le
faible taux d'inscription à ce cours pourrait aussi être considéré
comme l'indicateur d'un intérêt mitigé pour les activités
d'apprentissage collaboratif, d'autant plus que la première des
raisons du choix d'un cours à distance est la flexibilité (Poellhuber,
2005).
Pour tenter de comprendre les effets de
cette intervention, nous nous sommes basés essentiellement sur huit
entrevues semi-dirigées avec les élèves.
Si l'activité de présentation initiale a
été réalisée par presque tous les élèves, le forum réservé à la
socialisation a, quant à lui, généré peu d'interactions. Des problèmes
logistiques sont apparus dès la première activité. Le fait d'avoir à
attendre la production des autres a notamment contraint certains
élèves à freiner leur rythme. Plusieurs élèves ont également fait face
à des obstacles logistiques lors de la réalisation de la deuxième
activité (un travail d'équipe). De plus, dans certains cas, le tuteur
a dû jouer le rôle revenant normalement aux coéquipiers ou accepter de
remplacer le travail d'équipe par la lecture des travaux des autres.
En fait, dans ce volet de l'expérience.
les moyens de communication qui étaient à la disposition des élèves et
du tuteur ont plutôt été utilisés pour les contacts et la
collaboration entre pairs ainsi que le tutorat individuel que pour la
réalisation d'activités d'apprentissage de type vraiment collaboratif.
Toutefois, plusieurs lèves ont apprécié ce type de collaboration et le
tutorat. Une fois réalisées, les activités ont donné lieu à de
nouveaux questionnements de la part des élèves, qui s'apercevaient
souvent qu'ils n'avaient pas vu toutes les facettes d'un problème.
L'encadrement du tuteur est devenu plus
important dans ce volet de l'expérience, partiellement en raison des
difficultés logistiques. Les contacts entre tuteurs et élèves ont été
nombreux et semblent avoir influencé la persévérance de ces derniers:
si, sur les 10 élèves ayant maintenu leur inscription au cours, quatre
avaient des antécédents scolaires défavorables (une cote R <20 et des
échecs antérieurs au cours), trois de ces quatre élèves ont eu un
grand nombre de contacts avec le tuteur (20 ou plus) et ont réussi
leur cours. |
|
>
discussions et conclusions
Il semble donc possible de prévenir en
partie le phénomène de l'abandon en FAD par l'introduction de mesures
de tutorat individualisé mises en place avant la réalisation d'un
premier devoir. Le tutorat a permis de "briser la glace", de favoriser
une perception positive du tuteur et de faciliter les contacts
ultérieurs, qui ont été nombreux pour ceux qui ont réussi le cours.
C'est au moment où les élèves éprouvent des difficultés de
compréhension que ces contacts deviennent cruciaux en permettant de
maintenir la motivation. Lorsqu'ils éprouvent ces difficultés,
certains lèves se tournent plutôt ou aussi vers leur entourage. Il est
difficile de les considérer comme étant démotivés, car ils prévoient
investir un nombre d'heures considérable dans l'étude et remettent
souvent un premier devoir malgré leurs difficultés.
Certains élèves (notamment ceux qui ont
des antécédents scolaires défavorables) n'arrivent pas à adopter des
comportements de demande d'aide efficaces, peut-être parce que faire
une telle demande menacerait leur sentiment d'efficacité. Selon Ryan
et Pintrich (1998), cette capacité fait partie des stratégies
d'autorégulation des apprentissages. Les élèves qui auraient le plus
besoin de soutien sont paradoxalement les plus difficiles à aider.
Il semble donc possible de prévenir
en partie le phénomène de l'abandon en FAD
par l'introduction de mesures de tutorat individualisé mises en
place
avant la réalisation d'un premier devoir. |
La situation n'est pas tellement
différente avec les mesures d'encadrement offertes dans le contexte de
la formation en classe (disponibilités des enseignants, consultation
des centres d'aide). ces mesures, souvent facultatives, ne sont pas
nécessairement utilisées par les élèves qui en auraient le plus
besoin. En ce sens, des mesures dans lesquelles les enseignants
prennent les devants pourraient être plus efficaces, un soin
particulier devant cependant être apporté à la manière de les
réaliser, pour ne pas diminuer davantage un sentiment d'autopefficacité
déjà faible. Une attention particulière pourrait être portée à l'effet
d'une première note sur le sentiment d'autoefficacité, cette étape
apparaissant comme cruciale pour la persévérance des élèves.
En ce qui concerne les contacts entre
pairs et la réalisation d'activités d'apprentissage collaboratif, les
résultats de la recherche ne sont pas concluants. Le modèle
pédagogique en vigueur entraîne des difficultés logistiques dans la
réalisation de ces activités. Les élèves n'ont peut-être pas
suffisamment eu d'interactions pour percevoir véritablement la
présence des autres élèves à distance. Les logiciels sociaux, outils
du Web 2.0 qui offrent de nouvelles formes de collaboration à
distance (tels que les blogues et wikis et les sites
tels que Facebook ou ELGG), pourraient peut-être jouer
un rôle de soutien technologique sur le plan des contacts entre pairs.
À la suite de la recherche, le modèle du
minibus a été expérimenté dans un cours au Cégep@distance. Ce modèle
fait en sorte que l'on attend que quatre ou cinq élèves soient
inscrits au cours avant de le démarrer, ce qui facilite la
collaboration tout en préservant les avantages du modèle autorythmé
sur le plan de la flexibilité.
Même si l'intérêt de certains élèves pour
la collaboration est faible, pour d'autres, il est élevé. Les
activités de présentation auraient pu être davantage structurées et
les technologies utilisées différemment, pour favoriser plus
d'échanges initiaux et permettre la perception de la présence des
pairs. Si ces élèves s'étaient connus davantage et avaient été perçus
comme facilement accessibles, il y aurait peut-être eu davantage
d'entraide, puisque le fait que plusieurs aient eu recours à de l'aide
dans leur entourage semble indiquer qu'ils se dirigent vers les
ressources qui sont les plus facilement accessibles pour eux. Une
partie de la solution pourrait résider dans l'utilisation des TIC pour
des activités de collaboration, auxquelles participeraient
volontairement les élèves qui le souhaitent, et dans une adaptation du
modèle du minibus.
Par ailleurs, l'encadrement collectif
permis par les forums de discussion est une mesure efficace et peu
coûteuse. Les enseignants des collèges auraient peut-être aussi
intérêt à miser sur ces mesures et à habituer leurs élèves à utiliser
régulièrement en environnement d'apprentissage tel que DECclic
ou Moodle.
La recherche future devrait s'intéresser
aux moyens de rendre les pairs plus facilement perceptibles par le
biais des technologies et aux moyens de faire en sorte que les élèves
ayant des antécédents scolaires défavorables apprennent à recourir à
des stratégies de demande d'aide efficaces. |
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Références
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1 |
Le rapport de recherche intégral peut être
consulté sur le site du Centre de documentation collégial, [En ligne]
http://www.cdc.qc.ca/parea/RapportPAREAPoellhuberChomienne0306Final.pdf |
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2 |
Cette étude multi-cas
n'est pas couverte par le présent article, mais peut être consulté
dans le rapport
de recherche complet. |
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3 |
Les recherches consultées montrent que les
élèves trouvent intimidant de faire les premiers pas (Gibson, 1996) et que
les disponibilités des tuteurs sont parfois peu exploitées. |
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4
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Le
modèle ARCS est un modèle de motivation utilisé dans le processus de
design pédagogique de cours qui met en évidence les composantes suivantes: Attention,
Relevance (pertinence),
Competence (compétence) et Satisfaction. |
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5
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Il est à noter que
deux des 22 élèves interrogés ont échoué leur cours. Un de ces deux
élèves a eu un seul contact avec son tuteur, et l'autre en a eu 21. |
Février 2009
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