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Peu de recherches se sont
penchées sur l’articulation
entre études doctorales et famille. Or, ce phénomène mérite qu’on y
prête davantage attention. D’une part, les responsabilités
parentales pourraient expliquer en partie les hauts taux d’abandon
aux études doctorales. D’autre part, les recherches identifiant les
difficultés à concilier carrière professorale et vie familiale
laissent penser que les parents doctorants pourraient aussi
rencontrer certaines de ces difficultés, notamment la pression à
s’investir dans plusieurs projets simultanément et à produire un
travail intellectuel de qualité dans des délais très serrés, ce qui
laisse peu de place à la famille.
Les écrits nous révèlent peu de choses sur les parents doctorants.
Les recherches quantitatives concluent que la probabilité
d’abandonner les études est plus grande, qu’ils préfèrent
fréquemment étudier à temps partiel et qu’ils progressent plus
lentement dans leurs études. Les parents ont aussi une plus faible
intégration à la vie universitaire, c’est-à-dire qu’ils participent
moins fréquemment aux activités départementales et scientifiques (Nerad
et Cerny 1993; Bair and Haworth 2004; Lecompte 2004).
Les recherches qualitatives menées sur ce thème sont limitées à la
maternité étudiante (Sears 2001; Underwood 2002; Williams 2007;
Lynch 2008). Elles sont unanimes à révéler que les mères doctorantes
vivent un conflit entre leurs rôles de mère et d’étudiante et
qu’elles doivent trouver un équilibre qui leur permet d’être une
suffisamment « bonne » mère et « bonne » étudiante. Les contraintes
de temps font en sorte qu’elles se sentent déchirées entre leur
famille et leurs études. Les contraintes financières, qui les
obligent à occuper un emploi afin de couvrir les frais liés à leur
scolarité et à leur famille, accentuent les contraintes de temps.
Ces doctorantes déplorent l’absence de services de garde abordables
qui leur permettraient de consacrer plus de temps à leurs études. La
clé de leur persévérance se trouve dans le soutien qu’elles
reçoivent, particulièrement dans la famille. Le soutien du conjoint
est jugé crucial à la persévérance.
Or, tel que mentionné plus haut, les recherches qui s’intéressent à
l’effet de la parentalité sur les études doctorales sont peu
nombreuses. Très peu de données québécoises sont disponibles sur
cette question, alors que le Québec dispose de politiques sociales
qui pourraient soutenir les parents étudiants. De plus, aucune
recherche qualitative s’intéressant à la paternité étudiante n’a été
recensée.
Projet de
recherche
Notre projet de thèse vise à comprendre l’incidence de la maternité
et de la paternité sur la persévérance aux études doctorales. Le
cadre conceptuel retenu incorpore à la fois la persévérance aux
études, considérée à travers les propos de doctorants toujours en
progression, ainsi que la division sexuelle du travail, selon
laquelle les hommes sont assignés prioritairement à la sphère
productive et les femmes à la sphère reproductive (Kergoat 2000).
Afin de réaliser notre recherche qualitative exploratoire, nous
avons réalisé des entretiens individuels avec des parents doctorants
de l’Université Laval, au cours desquels nous avons abordé les
différentes formes de travail effectuées, les éléments reliés aux
études doctorales, les événements significatifs de leur parcours
académique, le soutien reçu, les stratégies adoptées, ainsi que
l’appréciation de leur expérience. Un questionnaire complémentaire,
pour collecter les données sociodémographiques et celles liées au
partage des tâches domestiques, a également été utilisé.
L’échantillon total regroupe onze doctorants et vingt-quatre
doctorantes, qui étaient au moment de l’entretien inscrits dans un
programme de doctorat à l’Université Laval depuis au moins une année
ou avaient obtenu leur diplôme depuis moins d’un an. Toutes ces
personnes étaient le parent biologique d’au-moins un enfant âgé
entre 1 et 12 ans. Les résultats préliminaires présentés ci-dessous
portent uniquement sur le groupe des mères doctorantes.
Résultats préliminaires
Le travail familial
Vingt-et-une mères font partie d’une famille biparentale et trois
mères sont cheffes de famille monoparentale. Elles ont en moyenne
deux enfants, d’âge préscolaire ou primaire. Onze de ces étudiantes
ont eu leur premier enfant avant l’admission aux études doctorales,
alors que treize ont eu leur premier enfant une fois admises. Cette
distinction s’est révélée significative au cours de l’analyse.
Toutes les étudiantes qui ont eu un enfant au cours du doctorat ont
mentionné que leur grossesse était désirée. Certaines étudiantes
inscrites dans les disciplines des sciences pures ont planifié leur
grossesse de façon à éviter d’être enceintes durant la collecte de
données. Entre autres, elles redoutaient les conséquences
potentielles liées à la manipulation de substances toxiques sur leur
foetus. À l’inverse, les étudiantes des programmes des sciences
humaines ont planifié leurs échéanciers d’études en fonction de la
date prévue d’accouchement.
Toutes les mères ont affirmé que leur famille est leur priorité.
Celles qui étaient mères au moment de l’admission auraient reporté
leurs études plutôt que de réduire le temps consacré à la famille à
un niveau qu’elles jugeaient inacceptable. Celles qui n’avaient pas
encore d’enfant planifiaient toutes en avoir et refusaient de
retarder la grossesse après la diplomation, craignant les problèmes
d’infertilité liés à l’âge. Ces femmes se sont assurées d’avoir le
soutien de leur direction de thèse dès le départ, en annonçant leur
intention d’avoir un enfant.
En ce qui a trait au partage des tâches domestiques et des soins aux
enfants, les étudiantes qui étaient mères à l’admission sont
généralement satisfaites, qualifiant la division du travail familial
avec leur conjoint d’« équitable ». Par contre, celles qui sont
devenues mères au doctorat ont dû mettre en place cette « mécanique
du quotidien ». Plusieurs ont affirmé avoir connu des discussions,
voire des négociations, avec leur conjoint à la suite de la
naissance du premier enfant, ainsi qu’une période d’ajustement d’une
durée variant entre six mois et un an.
Les mères ont exprimé de l’insatisfaction liée au rôle de « première
répondante ». Elles sont généralement responsables de la plus grande
part de ce travail familial ponctuel et souvent urgent, qui bouscule
l’horaire et nécessite une intervention. Le temps et les
préoccupations associés notamment aux soins d’un enfant malade ou à
la fermeture du service de garde, ont grugé de précieuses minutes de
travail qui ont parfois causé des délais importants.
Le travail universitaire
Dix-huit doctorantes sont inscrites à un programme lié aux sciences
humaines, alors que les six autres sont inscrites à un
programme lié aux sciences pures ou de la santé. Leur parcours
doctoral est bien entamé; seulement quatre n’ont pas complété
le séminaire de doctorat. La moitié des étudiantes ont interrompu
leurs études doctorales au moins une session et toutes, sauf
une, l’ont fait pour un congé de maternité.
Les mères affirment que les responsabilités familiales sont le
principal frein à leur progression, causant inévitablement un
allongement des études. La collecte des données est associée à
certaines difficultés logistiques, car elle exige parfois des
journées de travail prolongées ou des déplacements à l’extérieur de
la région, ce qui bouscule la routine familiale. La rédaction
est aussi problématique, car elle exige de longues périodes de
concentration, alors que les enfants imposent des journées
plus courtes et parfois interrompues.
Les défis
Le premier défi identifié par les mères étudiantes a trait à la
gestion du temps. Les mères doctorantes ont un horaire limité
au temps où leurs enfants sont à la garderie ou à l’école. L’âge des
enfants a un effet sur l’organisation du travail académique.
Les mères d’enfants d’âge préscolaire effectuent une longue journée
d’études, selon les heures d’ouverture du service de garde.
Celles qui ont un enfant d’âge scolaire préférent souvent abréger
leur journée de travail pour récupérer leur enfant à la
sortie des classes, histoire de faire les devoirs tôt et reprendre
les études en soirée. Les mères réduisent aussi leur
engagement universitaire, de façon à maximiser le temps consacré à
la thèse. Certaines mères étudient davantage chez elles, de
façon à sauver le temps de transport.
Le second défi est la précarité financière. Vingt-deux étudiantes
sont boursières d’un organisme subventionnaire et sept sont
rémunérées par un projet subventionné directement lié à leur thèse,
dont les deux qui ne sont pas boursières. Ce portrait
s’explique par leur refus de se retrouver dans une « trop grande
précarité ». Pour certaines, l’engagement aux études
doctorales était conditionnel à l’obtention d’une bourse. Pour les
autres, la bourse est un facteur de progression, car elle
leur a permis de réduire le temps consacré à un emploi. La majorité
des mères ont occupé un emploi au cours de leurs études, que
ce soit un poste d’assistante de recherche ou d’enseignement ou un
emploi hors campus. La principale stratégie pour réussir à
concilier études, famille et emploi consiste à alterner les périodes
consacrées à l’emploi et aux études. Les mères « font des
rush » pendant lesquels elles travaillent intensément à leur emploi,
mettant la thèse en veilleuse, pour ensuite revenir à la
thèse à temps plein.
Le troisième défi rencontré a trait à la santé. Les symptômes liés à
la grossesse ont parfois forcé les futures mères à amener
certains ajustements à leur horaire de travail, par exemple se lever
plus tard ou étudier moins longtemps pour dormir davantage.
La fatigue et le stress sont mentionnés fréquemment par les mères.
Afin de demeurer en santé et de gérer le stress, la plupart
d’entre elles réservent du temps dans leur horaire pour une activité
physique, car cela préserve « leur équilibre mental » et «
leur niveau d’énergie ».
Le soutien
Les formes de soutien les plus importantes identifiées par les mères
étudiantes sont le conjoint, la direction de thèse, ainsi que
les bourses. Le soutien du conjoint peut prendre plusieurs
formes. Il peut encourager moralement l’étudiante et s’impliquer
davantage dans la vie familiale afin de libérer du temps pour
les études. En fin de thèse, certaines étudiantes dont le
conjoint a un revenu suffisamment élevé acceptent leur soutien
financier, afin de compléter la thèse plus rapidement.
Les mères étudiantes recherchent auprès de leur direction de thèse
du soutien intellectuel, moral et financier, mais aussi du
soutien « humain ». Cette relation est cruciale à la persévérance
des mères, qui veulent se sentir libres de parler de leurs
contraintes familiales à une personne « ouverte », « compréhensive »
et « respectueuse ».
Les bourses, tel que discuté précédemment, sont la solution
privilégiée pour assurer une certaine protection contre la
précarité financière. D’autres sources de soutien logistique
sont importantes. Les places subventionnées en services de garde
permettent aux mères de bénéficier de services abordables et
de qualité, libérant du temps pour les études. Un espace de travail
adéquat, au domicile ou sur le campus, est également nécessaire
à la progression aux études.
Conclusion
La maternité a une incidence sur la persévérance aux études
doctorales. Les mères doctorantes ont une progression plus
lente, marquée par des défis supplémentaires et nécessitant du
soutien tant sur le campus qu’à la maison. Or, elles
identifient des avantages à avoir une famille, notamment de pouvoir
« décrocher » du monde universitaire et d’être plus motivées
à terminer leur projet. Il serait toutefois très pertinent, dans les
recherches ultérieures, de comparer ces discours à ceux de
mères qui ont abandonné les études doctorales, de façon à comprendre
ce qui fait la différence entre la persévérance et l’abandon
des études.
Références
Bair, C. et J. Haworth (2004). Doctoral Student Attrition and
Persistence : A Meta-Synthesis of Research. Higher Education :
Handbook of Theory and Research. J. C. Smart. New York: Agathon
Press. XIX: 481-534.
Kergoat, D. (2000). Division sexuelle du travail et rapports sociaux
de sexe. Dictionnaire critique du féminisme. H. Hirata, F. Laborie,H.
Le Doaré and D. Senotier. Paris: Presses universitaires de France:
35-44.
Lecompte, F. (2004). L'abandon des études doctorales à l'Université
Laval : Facteurs associés et motifs de départ. Département de
psychologie. Québec, Université Laval. Mémoire de maîtrise.
Lynch, K. D. (2008). "Gender Roles and the American Academe : a Case
Sstudy of Graduate Student Mothers." Gender and Education 20(6):
585-605.
Nerad, M. and J. Cerny (1993). From Facts to Action : Expanding the
Graduate Division's Educational Role. Increasing Graduate Student
Retention and Degree Attainment. L. L. Baird. San Francisco: Jossey-Bass.
80 p.
Sears, A. L. (2001). Of Diapers and Dissertation : The Experiences
of Doctoral Student Mothers Living at the Intersection of Motherhood
and Studenthood. Faculty of Education. Vancouver, University of
British Columbia. Thèse de doctorat: 273 p.
Underwood, S. (2002). Mothers of Invention : Developing a Better
Understanding of Mothers' Doctoral Persistence. College of Education,
University of Oregon. Thèse de doctorat: 189 p.
Williams, S. (2007). Graduate Students/Mothers Negotiating Academia
and Family Life : Discourses, Experiences, and Alternatives.
Department of Communication, University of South Florida. Thèse de
doctorat: 201 p.
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