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Être doctorante et mère : des parcours marqués par le travail, les défis et le soutien


Dominique Tanguay
Étudiante au doctorat
Sciences de l'orientation
Université Laval

Nouvelle page 2

Lors de la 5e édition du Symposium du Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT) qui s'est tenu à l'Université Laval le 11 novembre 2011,  le Comité organisateur a choisi d’adjuger le prestigieux Prix du Comité des Sages à la doctorante en sciences de l’orientation Dominique Tanguay. Et c’est un double honneur qui revient à madame Tanguay puisque le Prix du Public lui a également été décerné.
Noter que ce résumé de communication est paru dans la revue
VRC- La vie de recherche au CRIEVAT, vol. 5, no 5, pp. 5-8.


Résumé de la communication présentée le 11 novembre 2011 dans le cadre du Symposium étudiant du CRIEVAT

Résumé (PDF)

Dominique Tanguay

Peu de recherches se sont penchées sur l’articulation entre études doctorales et famille. Or, ce phénomène mérite qu’on y prête davantage attention. D’une part, les responsabilités parentales pourraient expliquer en partie les hauts taux d’abandon aux études doctorales. D’autre part, les recherches identifiant les difficultés à concilier carrière professorale et vie familiale laissent penser que les parents doctorants pourraient aussi rencontrer certaines de ces difficultés, notamment la pression à s’investir dans plusieurs projets simultanément et à produire un travail intellectuel de qualité dans des délais très serrés, ce qui laisse peu de place à la famille.

Les écrits nous révèlent peu de choses sur les parents doctorants. Les recherches quantitatives concluent que la probabilité d’abandonner les études est plus grande, qu’ils préfèrent fréquemment étudier à temps partiel et qu’ils progressent plus lentement dans leurs études. Les parents ont aussi une plus faible intégration à la vie universitaire, c’est-à-dire qu’ils participent moins fréquemment aux activités départementales et scientifiques (Nerad et Cerny 1993; Bair and Haworth 2004; Lecompte 2004).

Les recherches qualitatives menées sur ce thème sont limitées à la maternité étudiante (Sears 2001; Underwood 2002; Williams 2007; Lynch 2008). Elles sont unanimes à révéler que les mères doctorantes vivent un conflit entre leurs rôles de mère et d’étudiante et qu’elles doivent trouver un équilibre qui leur permet d’être une suffisamment « bonne » mère et « bonne » étudiante. Les contraintes de temps font en sorte qu’elles se sentent déchirées entre leur famille et leurs études. Les contraintes financières, qui les obligent à occuper un emploi afin de couvrir les frais liés à leur scolarité et à leur famille, accentuent les contraintes de temps. Ces doctorantes déplorent l’absence de services de garde abordables qui leur permettraient de consacrer plus de temps à leurs études. La clé de leur persévérance se trouve dans le soutien qu’elles reçoivent, particulièrement dans la famille. Le soutien du conjoint est jugé crucial à la persévérance.

Or, tel que mentionné plus haut, les recherches qui s’intéressent à l’effet de la parentalité sur les études doctorales sont peu nombreuses. Très peu de données québécoises sont disponibles sur cette question, alors que le Québec dispose de politiques sociales qui pourraient soutenir les parents étudiants. De plus, aucune recherche qualitative s’intéressant à la paternité étudiante n’a été recensée.

 

Projet de recherche

Notre projet de thèse vise à comprendre l’incidence de la maternité et de la paternité sur la persévérance aux études doctorales. Le cadre conceptuel retenu incorpore à la fois la persévérance aux études, considérée à travers les propos de doctorants toujours en progression, ainsi que la division sexuelle du travail, selon laquelle les hommes sont assignés prioritairement à la sphère productive et les femmes à la sphère reproductive (Kergoat 2000).

Afin de réaliser notre recherche qualitative exploratoire, nous avons réalisé des entretiens individuels avec des parents doctorants de l’Université Laval, au cours desquels nous avons abordé les différentes formes de travail effectuées, les éléments reliés aux études doctorales, les événements significatifs de leur parcours académique, le soutien reçu, les stratégies adoptées, ainsi que l’appréciation de leur expérience. Un questionnaire complémentaire, pour collecter les données sociodémographiques et celles liées au partage des tâches domestiques, a également été utilisé.

L’échantillon total regroupe onze doctorants et vingt-quatre doctorantes, qui étaient au moment de l’entretien inscrits dans un programme de doctorat à l’Université Laval depuis au moins une année ou avaient obtenu leur diplôme depuis moins d’un an. Toutes ces personnes étaient le parent biologique d’au-moins un enfant âgé entre 1 et 12 ans. Les résultats préliminaires présentés ci-dessous portent uniquement sur le groupe des mères doctorantes.

Résultats préliminaires

Le travail familial

Vingt-et-une mères font partie d’une famille biparentale et trois mères sont cheffes de famille monoparentale. Elles ont en moyenne deux enfants, d’âge préscolaire ou primaire. Onze de ces étudiantes ont eu leur premier enfant avant l’admission aux études doctorales, alors que treize ont eu leur premier enfant une fois admises. Cette distinction s’est révélée significative au cours de l’analyse.

Toutes les étudiantes qui ont eu un enfant au cours du doctorat ont mentionné que leur grossesse était désirée. Certaines étudiantes inscrites dans les disciplines des sciences pures ont planifié leur grossesse de façon à éviter d’être enceintes durant la collecte de données. Entre autres, elles redoutaient les conséquences potentielles liées à la manipulation de substances toxiques sur leur foetus. À l’inverse, les étudiantes des programmes des sciences humaines ont planifié leurs échéanciers d’études en fonction de la date prévue d’accouchement.

Toutes les mères ont affirmé que leur famille est leur priorité. Celles qui étaient mères au moment de l’admission auraient reporté leurs études plutôt que de réduire le temps consacré à la famille à un niveau qu’elles jugeaient inacceptable. Celles qui n’avaient pas encore d’enfant planifiaient toutes en avoir et refusaient de retarder la grossesse après la diplomation, craignant les problèmes d’infertilité liés à l’âge. Ces femmes se sont assurées d’avoir le soutien de leur direction de thèse dès le départ, en annonçant leur intention d’avoir un enfant.

En ce qui a trait au partage des tâches domestiques et des soins aux enfants, les étudiantes qui étaient mères à l’admission sont généralement satisfaites, qualifiant la division du travail familial avec leur conjoint d’« équitable ». Par contre, celles qui sont devenues mères au doctorat ont dû mettre en place cette « mécanique du quotidien ». Plusieurs ont affirmé avoir connu des discussions, voire des négociations, avec leur conjoint à la suite de la naissance du premier enfant, ainsi qu’une période d’ajustement d’une durée variant entre six mois et un an.

Les mères ont exprimé de l’insatisfaction liée au rôle de « première répondante ». Elles sont généralement responsables de la plus grande part de ce travail familial ponctuel et souvent urgent, qui bouscule l’horaire et nécessite une intervention. Le temps et les préoccupations associés notamment aux soins d’un enfant malade ou à la fermeture du service de garde, ont grugé de précieuses minutes de travail qui ont parfois causé des délais importants.

Le travail universitaire

Dix-huit doctorantes sont inscrites à un programme lié aux sciences humaines, alors que les six autres sont inscrites à un programme lié aux sciences pures ou de la santé. Leur parcours doctoral est bien entamé; seulement quatre n’ont pas complété le séminaire de doctorat. La moitié des étudiantes ont interrompu leurs études doctorales au moins une session et toutes, sauf une, l’ont fait pour un congé de maternité.

Les mères affirment que les responsabilités familiales sont le principal frein à leur progression, causant inévitablement un allongement des études. La collecte des données est associée à certaines difficultés logistiques, car elle exige parfois des journées de travail prolongées ou des déplacements à l’extérieur de la région, ce qui bouscule la routine familiale. La rédaction est aussi problématique, car elle exige de longues périodes de concentration, alors que les enfants imposent des journées plus courtes et parfois interrompues.

Les défis

Le premier défi identifié par les mères étudiantes a trait à la gestion du temps. Les mères doctorantes ont un horaire limité au temps où leurs enfants sont à la garderie ou à l’école. L’âge des enfants a un effet sur l’organisation du travail académique. Les mères d’enfants d’âge préscolaire effectuent une longue journée d’études, selon les heures d’ouverture du service de garde. Celles qui ont un enfant d’âge scolaire préférent souvent abréger leur journée de travail pour récupérer leur enfant à la sortie des classes, histoire de faire les devoirs tôt et reprendre les études en soirée. Les mères réduisent aussi leur engagement universitaire, de façon à maximiser le temps consacré à la thèse. Certaines mères étudient davantage chez elles, de façon à sauver le temps de transport.

Le second défi est la précarité financière. Vingt-deux étudiantes sont boursières d’un organisme subventionnaire et sept sont rémunérées par un projet subventionné directement lié à leur thèse, dont les deux qui ne sont pas boursières. Ce portrait s’explique par leur refus de se retrouver dans une « trop grande précarité ». Pour certaines, l’engagement aux études doctorales était conditionnel à l’obtention d’une bourse. Pour les autres, la bourse est un facteur de progression, car elle leur a permis de réduire le temps consacré à un emploi. La majorité des mères ont occupé un emploi au cours de leurs études, que ce soit un poste d’assistante de recherche ou d’enseignement ou un emploi hors campus. La principale stratégie pour réussir à concilier études, famille et emploi consiste à alterner les périodes consacrées à l’emploi et aux études. Les mères « font des rush » pendant lesquels elles travaillent intensément à leur emploi, mettant la thèse en veilleuse, pour ensuite revenir à la thèse à temps plein.

Le troisième défi rencontré a trait à la santé. Les symptômes liés à la grossesse ont parfois forcé les futures mères à amener certains ajustements à leur horaire de travail, par exemple se lever plus tard ou étudier moins longtemps pour dormir davantage. La fatigue et le stress sont mentionnés fréquemment par les mères. Afin de demeurer en santé et de gérer le stress, la plupart d’entre elles réservent du temps dans leur horaire pour une activité physique, car cela préserve « leur équilibre mental » et « leur niveau d’énergie ».

Le soutien

Les formes de soutien les plus importantes identifiées par les mères étudiantes sont le conjoint, la direction de thèse, ainsi que les bourses. Le soutien du conjoint peut prendre plusieurs formes. Il peut encourager moralement l’étudiante et s’impliquer davantage dans la vie familiale afin de libérer du temps pour les études. En fin de thèse, certaines étudiantes dont le conjoint a un revenu suffisamment élevé acceptent leur soutien financier, afin de compléter la thèse plus rapidement.

Les mères étudiantes recherchent auprès de leur direction de thèse du soutien intellectuel, moral et financier, mais aussi du soutien « humain ». Cette relation est cruciale à la persévérance des mères, qui veulent se sentir libres de parler de leurs contraintes familiales à une personne « ouverte », « compréhensive » et « respectueuse ».

Les bourses, tel que discuté précédemment, sont la solution privilégiée pour assurer une certaine protection contre la précarité financière. D’autres sources de soutien logistique sont importantes. Les places subventionnées en services de garde permettent aux mères de bénéficier de services abordables et de qualité, libérant du temps pour les études. Un espace de travail adéquat, au domicile ou sur le campus, est également nécessaire à la progression aux études.

Conclusion

La maternité a une incidence sur la persévérance aux études doctorales. Les mères doctorantes ont une progression plus lente, marquée par des défis supplémentaires et nécessitant du soutien tant sur le campus qu’à la maison. Or, elles identifient des avantages à avoir une famille, notamment de pouvoir « décrocher » du monde universitaire et d’être plus motivées à terminer leur projet. Il serait toutefois très pertinent, dans les recherches ultérieures, de comparer ces discours à ceux de mères qui ont abandonné les études doctorales, de façon à comprendre ce qui fait la différence entre la persévérance et l’abandon des études.

 

Références

Bair, C. et J. Haworth (2004). Doctoral Student Attrition and Persistence : A Meta-Synthesis of Research. Higher Education : Handbook of Theory and Research. J. C. Smart. New York: Agathon Press. XIX: 481-534.

Kergoat, D. (2000). Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe. Dictionnaire critique du féminisme. H. Hirata, F. Laborie,H. Le Doaré and D. Senotier. Paris: Presses universitaires de France: 35-44.

Lecompte, F. (2004). L'abandon des études doctorales à l'Université Laval : Facteurs associés et motifs de départ. Département de psychologie. Québec, Université Laval. Mémoire de maîtrise.

Lynch, K. D. (2008). "Gender Roles and the American Academe : a Case Sstudy of Graduate Student Mothers." Gender and Education 20(6): 585-605.

Nerad, M. and J. Cerny (1993). From Facts to Action : Expanding the Graduate Division's Educational Role. Increasing Graduate Student Retention and Degree Attainment. L. L. Baird. San Francisco: Jossey-Bass. 80 p.

Sears, A. L. (2001). Of Diapers and Dissertation : The Experiences of Doctoral Student Mothers Living at the Intersection of Motherhood and Studenthood. Faculty of Education. Vancouver, University of British Columbia. Thèse de doctorat: 273 p.

Underwood, S. (2002). Mothers of Invention : Developing a Better Understanding of Mothers' Doctoral Persistence. College of Education, University of Oregon. Thèse de doctorat: 189 p.

Williams, S. (2007). Graduate Students/Mothers Negotiating Academia and Family Life : Discourses, Experiences, and Alternatives. Department of Communication, University of South Florida. Thèse de doctorat: 201 p.
 

Février 2012

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