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Le cheminement scolaire jusqu'aux études universitaires de personnes issues d'un milieu socio-économique défavorisé


Annick Robertson
Étudiante au doctorat et chargée de cours
Département des sciences de l'éducation et de psychologie
Université du Québec à Chicoutimi

Nouvelle page 2

Introduction

Le 2 octobre 2007, le CAPRES a rencontré Mme Annick Robertson, étudiante au doctorat en éducation (programme réseau UQAC / UQAM), concernant les résultats d’un projet de recherche réalisé dans le cadre de sa maîtrise, intitulé : «  Le cheminement scolaire jusqu’aux études universitaires de personnes issues d’un milieu socio-économique défavorisé». Madame Robertson s’intéresse actuellement, dans le cadre de ses études doctorales, aux stratégies développées par les étudiants des milieux défavorisés pour réussir au secondaire et à la manière dont ils expliquent leur succès. Mme Robertson a bien voulu nous accorder une entrevue.
 

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser aux étudiants issus d’un milieu défavorisé?

Étant moi-même issue d’un milieu défavorisé, j’ai constaté, dès mon très jeune âge, qu’il existait une différence culturelle entre la maison et l’école. Mais c’est lors de mon entrée à l’université que mon intérêt et mon désir d’approfondir ma réflexion ont pris forme véritablement. Dans un cours de baccalauréat de sociologie de l’éducation, un professeur avait fait état des faibles possibilités pour une personne issue d’un milieu socioéconomique défavorisé, de poursuivre des études universitaires. Cette affirmation a été un élément déclencheur qui a motivé ma démarche jusqu’à ce jour.

Rapidement mon intérêt s’est précisé autour des parcours scolaires de ces étudiants. Je désirais connaître les motivations qui les poussaient à poursuivre des études au niveau universitaire. Quels étaient les éléments favorisant leur persévérance? Comment les étudiants expliquaient-ils leur propre cheminement scolaire ?

Comment avez-vous procédé pour recruter les étudiants?

La principale méthode de recrutement que j’ai privilégiée fut le bouche à oreille. J’ai également diffusé quelques annonces dans les journaux des collèges et des universités et fait l’envoi de courriels aux étudiants de l’UQAC. Au départ, je désirais rejoindre des personnes issues de familles vivant d’aide de dernier recours ou si vous préférez d’aide sociale mais le recrutement fut difficile. Finalement, mon échantillon fut formé de 12 personnes, 7 femmes et 5 hommes, âgés entre le début de la vingtaine et la fin de la cinquantaine vivant « sous le seuil de la pauvreté » au cours de leurs études. Cet échantillon m'a permis d’observer une certaine saturation des données. Condition essentielle d’une recherche qualitative-interprétative.

Ainsi, les douze personnes retenues étaient titulaires d’un baccalauréat ou en voie de l’obtenir. Certaines détenaient une maîtrise, voire même un doctorat. C’est là, je crois, toute l’originalité de cette recherche, c’est-à-dire que contrairement à plusieurs recherches portant sur les facteurs expliquant l’abandon des études, celle-ci s’intéresse plutôt aux motifs de persévérance.

Les parcours scolaires des personnes rencontrées étaient linéaires ou, à l’inverse, parsemés d’abandons et de retours aux études. Quelques personnes provenaient de familles monoparentales, d’autres de familles très dysfonctionnelles (alcoolisme, maladie, etc.). Devant l’hétérogénéité de mon échantillon, je me suis demandée si j’arriverais à obtenir des résultats. À ma grande surprise, lorsque j’ai analysé les entrevues (sous forme de récits de vie scolaire), j’ai dégagé certaines récurrences intéressantes.

Comment les entrevues se sont-elles déroulées?

Deux étapes précédaient l’entrevue. D’abord un contact téléphonique était établi avec chaque personne et un questionnaire lui était ensuite acheminé. Ce questionnaire avait pour objectif de faciliter la remémoration de certains aspects de leur histoire de vie. L’entrevue de type semi-dirigée avait lieu la plupart du temps dans leur domicile. Elle était construite de manière à ce que les personnes racontent leur parcours par ordre chronologique des études (primaire, secondaire…) et en fonction de thèmes précis : par exemple, les opportunités rencontrées, le rôle de la mère et du père, celui de la famille, les contraintes, les aspirations.

Plusieurs personnes avaient déjà fait une bonne analyse de leur cheminement. L’on a pu noter implicitement chez certains un sentiment de trahison, de culpabilité envers leur famille. Certains ont insisté sur l’importance de préserver la confidentialité de l’entrevue. Dans certains cas, il a fallu convenir d’une procédure à suivre si quelqu’un arrivait à la maison inopinément ou si le téléphone sonnait.


Quels éléments vous ont le plus étonnée?

C’est d’abord de constater que bien que le primaire avait fait une différence sur leur intérêt à l’égard des études et que le secondaire avait fait de même pour leur choix de carrière, l’école n’était pas la principale source d’influence sur leur persévérance scolaire. Cette dernière s’expliquait davantage par le désir de s’en sortir, vouloir réussir, obtenir un diplôme universitaire, avoir un travail satisfaisant, mais surtout « faire différent » de leurs parents. Ils étaient donc les premiers porteurs de leur propre réussite.

Une personne faisait exception. Après avoir travaillé dans un domaine très lucratif, son retour aux études s’expliquait par le besoin de se réaliser en s’inscrivant au baccalauréat en service social. Malgré tout, il affirmait avoir eu un sentiment de trahison et de culpabilité envers sa famille, relié au fait de détenir un diplôme universitaire.

Comment expliquez-vous ce sentiment?

À la lumière de mes lectures, ce sentiment de trahison peut s’expliquer probablement par le phénomène de la « triple autorisation » tel que décrit par Rochex (1995). En fait, pour qu’un sujet trouve sa voie, sa propre identité trois étapes dites « d’autorisations » doivent être franchies. Une première consiste à ce que l’individu s’autorise lui-même d’être différent de ses parents en ne reproduisant pas leur histoire; une deuxième est d’autoriser les parents à différer de lui-même tout en reconnaissant leur histoire et leurs pratiques; et finalement, les parents doivent autoriser symboliquement leurs enfants au droit à la différence.

Dans cette étude, la plupart des personnes rencontrées s’autorisaient et même désiraient cette différence tout en respectant la situation familiale. Le sentiment de trahison était relié à la difficulté des parents d’accepter que leurs enfants choisissent des chemins différents. Certains étaient devenus les moutons noirs de leurs familles.

Comment expliquez-vous le fait que ces étudiants aient poursuivi leurs études malgré tout?

Ils ont recherché des modèles signifiants dans leur entourage immédiat. Par exemple, des amis issus de milieux plus favorisés, la famille d’une amie dont la mère devenait une source de motivation, un oncle éloigné qui avait réussi des études supérieures. Ces personnes devenaient une source d’inspiration à laquelle ils tentaient de s’identifier.

La présence d’ « anti-modèles » tels que leurs parents peu scolarisés, un cousin décrocheur, des voisins vivant dans la pauvreté et éprouvant plusieurs difficultés de tous ordres, etc., étaient une source de motivation, par le fait de refuser de reproduire la situation de ces individus jugée peu enviable.

Dans la majorité des entretiens, les personnes ont exprimé l’importance du rôle que leur mère a joué. Même si elles étaient vite dépassées au niveau de l’accompagnement lors des travaux scolaires, leur soutien semblait avoir fait une différence quant à leur persévérance scolaire. Le père, par contre, ne semblait pas jouer un rôle très important sinon celui de figure d’autorité et de discipline.

Quels sont les facteurs qui semblent avoir facilité la poursuite de leurs études?

Lorsque j’abordais l’aspect financier, la plupart me répondaient que la conciliation travail-études avait facilité leur vie en tant que ressource financière, de premier plan.

Le système de prêts et bourses ainsi que la proximité des établissements d’enseignement, tel que le réseau de l’Université du Québec, a également favorisé l’accessibilité aux études postsecondaires des personnes rencontrées. Malgré le fait que certains de ces étudiants aient été obligés de quitter le nid familial pour poursuivre leurs études, la proximité de l’université permettait un retour à la maison les fins de semaine et l’été pour travailler, par exemple. Cela illustre bien la valeur des décisions politiques visant la démocratisation de l’enseignement à la fin des années 60 au Québec.

Quels sont les obstacles les plus souvent rencontrés?

Les problèmes familiaux, tels l’alcoolisme du père ou la maladie des parents, engendraient des problèmes financiers et un malaise profond. Très jeunes, ils ont constaté qu’ils étaient différents, marginalisés et qu’ils devraient faire plus d’efforts pour obtenir ce qu’ils désiraient. La marche était haute… Une fois passés le primaire et le secondaire, les problèmes financiers semblaient moins contraignants. Disons qu’ils avaient connu pire! Ils semblaient en avoir tiré de grandes leçons.

La méconnaissance des programmes ou des services offerts aux étudiants fut, dans certains cas, un obstacle majeur. J’ai en tête l’histoire d’une étudiante qui n’a pas poursuivi ses études collégiales simplement parce qu’elle ne connaissait pas l’existence du système de prêts et bourses!

Le choix de l’école au secondaire a été également une source de frustration. Certains élèves talentueux n’avaient pas accès à l’école de leur choix, tel une école privée. Lorsqu’ils avaient l’opportunité (une bourse au mérite par exemple) de poursuivre leurs études dans un établissement privé, ces personnes ont choisis de tout faire pour cacher leurs origines sociales, par peur d’être marginalisées.

C’était également très difficile pour les parents de la majorité des personnes rencontrées, de parler de l’importance des études supérieures, des possibilités du marché du travail, etc.. La plupart d’entre eux ne détenant pas l’information nécessaire, voir même la conviction que les études soient une solution. Les enfants étaient plongés dans une dualité importante, i.e., la volonté de s’en sortir, de faire autrement, tout en conservant les liens familiaux essentiels à leur équilibre.. C’est là un obstacle majeur.

J’ai senti que les étudiants étaient soulagés une fois rendu au cégep. C’était plus facile, ils aimaient leur programme d’études, les prêts et les bourses leur offraient plus de facilités.

Quelles sont les interventions, services, etc., qu’il faudrait mettre en place pour favoriser l’accessibilité aux études collégiales et universitaires des personnes issues d’un milieu défavorisé?

À la lumière de mes résultats de recherche, la proximité des établissements d’enseignement, collégial ou universitaire, est un élément fort important. Dans ce sens, le réseau de l’Université du Québec est salutaire pour les étudiants moins favorisés par sa présence en région. Il faut également conserver le système de prêts et bourses tout en facilitant la conciliation étude-travail des étudiants des milieux défavorisés. Enfin, comme la mère semble avoir une influence importante sur la persévérance scolaire, il faudrait certainement que les milieux d’enseignements en soient davantage conscients afin de travailler plus étroitement avec les familles.

Je crois, d’un point de vue plus personnel, qu’il faut inciter les décideurs et autres acteurs d’influence de notre société à développer et faire connaître un discours plus positif et valorisant à l’égard des études au-delà du secondaire 5 ou de l’obtention d’un DEP. Cela peut faire une différence pour les étudiants en général, tout en offrant des modèles stimulants pour les personnes moins nanties.

Je crois aussi qu’il faudrait revoir le système de prêts et bourses. Pour les personnes issues de milieu défavorisé, contracter des prêts peut être perçu comme une façon de s’endetter davantage alors qu’elles veulent s’en sortir! Pour une famille qui a un revenu de 20 000$ annuellement, il est difficile de comprendre que son enfant s’endettera de 30 000$ pour obtenir un diplôme de baccalauréat, surtout si cela n’offre pas l’assurance d’un emploi immédiatement par la suite. Ce discours est très répandu dans les milieux défavorisés et finit par décourager les élans de certains. Je crois que pour atténuer cette perception il faut non seulement encourager les études mais aussi développer des mesures incitatives. Par exemple, le remboursement d’un pourcentage assez important de l’endettement si l’étudiant réussit ses études dans le temps prescrit, ou la possibilité pour les familles ayant un revenu d’aide sociale, d’obtenir un montant supplémentaire pour soutenir les besoins d’un enfant qui désire poursuivre ses études au-delà du secondaire.

À l’exception des enseignants qui travaillent dans des écoles implantées dans des milieux défavorisés, dans lesquelles la réflexion et l’intervention sont au cœur des plans d’action, il faudrait sensibiliser davantage les enseignants de tous milieux et de tout ordre d’enseignement à l’importance d’améliorer les interventions et les approchent qui ont cours. Par exemple, lorsque dans un cours de géographie on demande aux étudiants de raconter leur dernier voyage… qu’arrive-t-il à celui qui n’en a jamais fait? Pour cacher sa situation, il mentira, créera de toute pièce une histoire à dormir debout… en fin de course, il aura développé plusieurs moyens de se fondre dans une classe pour mieux cacher sa réalité. Il apprendra qu’il est différent, qu’il devra faire plus d’efforts pour poursuivre ses études ou décrochera tout simplement parce qu’il ne se reconnaîtra pas dans ce milieu si loin de sa réalité. L’enseignant qui est sensibilisé et qui sait reconnaître ces étudiants pourra faire toute une différence… c’est un premier pas vers la persévérance.
 

Il y a un effort à faire pour dénouer les croyances ou les préjugés concernant les étudiants mais également à propos des familles défavorisées. Par exemple, rappeler que la compétence parentale ne tient pas seulement au revenu ou à la scolarité et que ces derniers demeurent les premiers acteurs à agir dans l’éducation de leur enfant.
 

 

Décembre 2007

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