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Qu’est-ce qui vous a amenée à vous
intéresser aux étudiants issus d’un milieu défavorisé?
Étant moi-même issue d’un milieu défavorisé, j’ai constaté, dès mon
très jeune âge, qu’il existait une différence culturelle entre la
maison et l’école. Mais c’est lors de mon entrée à l’université que
mon intérêt et mon désir d’approfondir ma réflexion ont pris forme
véritablement. Dans un cours de baccalauréat de sociologie de
l’éducation, un professeur avait fait état des faibles possibilités
pour une personne issue d’un milieu socioéconomique défavorisé, de
poursuivre des études universitaires. Cette affirmation a été un
élément déclencheur qui a motivé ma démarche jusqu’à ce jour.
Rapidement mon intérêt s’est précisé autour des parcours scolaires de
ces étudiants. Je désirais connaître les motivations qui les
poussaient à poursuivre des études au niveau universitaire. Quels
étaient les éléments favorisant leur persévérance? Comment les
étudiants expliquaient-ils leur propre cheminement scolaire ?
Comment avez-vous procédé pour recruter les étudiants?
La principale méthode de recrutement que j’ai privilégiée fut le
bouche à oreille. J’ai également diffusé quelques annonces dans les
journaux des collèges et des universités et fait l’envoi de courriels
aux étudiants de l’UQAC. Au départ, je désirais rejoindre des
personnes issues de familles vivant d’aide de dernier recours ou si
vous préférez d’aide sociale mais le recrutement fut difficile.
Finalement, mon échantillon fut formé de 12 personnes, 7 femmes et 5
hommes, âgés entre le début de la vingtaine et la fin de la
cinquantaine vivant « sous le seuil de la pauvreté » au cours de leurs
études. Cet échantillon m'a permis d’observer une certaine saturation
des données. Condition essentielle d’une recherche
qualitative-interprétative.
Ainsi, les douze personnes retenues étaient titulaires d’un
baccalauréat ou en voie de l’obtenir. Certaines détenaient une
maîtrise, voire même un doctorat. C’est là, je crois, toute
l’originalité de cette recherche, c’est-à-dire que contrairement à
plusieurs recherches portant sur les facteurs expliquant l’abandon des
études, celle-ci s’intéresse plutôt aux motifs de persévérance.
Les parcours scolaires des personnes rencontrées étaient linéaires ou,
à l’inverse, parsemés d’abandons et de retours aux études. Quelques
personnes provenaient de familles monoparentales, d’autres de familles
très dysfonctionnelles (alcoolisme, maladie, etc.). Devant
l’hétérogénéité de mon échantillon, je me suis demandée si
j’arriverais à obtenir des résultats. À ma grande surprise, lorsque
j’ai analysé les entrevues (sous forme de récits de vie scolaire),
j’ai dégagé certaines récurrences intéressantes.
Comment les entrevues se sont-elles déroulées?
Deux étapes précédaient l’entrevue. D’abord un contact téléphonique
était établi avec chaque personne et un questionnaire lui était
ensuite acheminé. Ce questionnaire avait pour objectif de faciliter la
remémoration de certains aspects de leur histoire de vie. L’entrevue
de type semi-dirigée avait lieu la plupart du temps dans leur
domicile. Elle était construite de manière à ce que les personnes
racontent leur parcours par ordre chronologique des études (primaire,
secondaire…) et en fonction de thèmes précis : par exemple, les
opportunités rencontrées, le rôle de la mère et du père, celui de la
famille, les contraintes, les aspirations.
Plusieurs personnes avaient déjà fait une bonne analyse de leur
cheminement. L’on a pu noter implicitement chez certains un sentiment
de trahison, de culpabilité envers leur famille. Certains ont insisté
sur l’importance de préserver la confidentialité de l’entrevue. Dans
certains cas, il a fallu convenir d’une procédure à suivre si
quelqu’un arrivait à la maison inopinément ou si le téléphone sonnait.
Quels éléments vous ont le plus étonnée?
C’est d’abord de constater que bien que le primaire avait fait une
différence sur leur intérêt à l’égard des études et que le secondaire
avait fait de même pour leur choix de carrière, l’école n’était pas la
principale source d’influence sur leur persévérance scolaire. Cette
dernière s’expliquait davantage par le désir de s’en sortir, vouloir
réussir, obtenir un diplôme universitaire, avoir un travail
satisfaisant, mais surtout « faire différent » de leurs parents. Ils
étaient donc les premiers porteurs de leur propre réussite.
Une personne faisait exception. Après avoir travaillé dans un domaine
très lucratif, son retour aux études s’expliquait par le besoin de se
réaliser en s’inscrivant au baccalauréat en service social. Malgré
tout, il affirmait avoir eu un sentiment de trahison et de culpabilité
envers sa famille, relié au fait de détenir un diplôme universitaire.
Comment expliquez-vous ce sentiment?
À la lumière de mes lectures, ce sentiment de trahison peut
s’expliquer probablement par le phénomène de la « triple
autorisation » tel que décrit par Rochex (1995). En fait, pour qu’un
sujet trouve sa voie, sa propre identité trois étapes dites
« d’autorisations » doivent être franchies. Une première consiste à ce
que l’individu s’autorise lui-même d’être différent de ses parents en
ne reproduisant pas leur histoire; une deuxième est d’autoriser les
parents à différer de lui-même tout en reconnaissant leur histoire et
leurs pratiques; et finalement, les parents doivent autoriser
symboliquement leurs enfants au droit à la différence.
Dans cette étude, la plupart des personnes rencontrées s’autorisaient
et même désiraient cette différence tout en respectant la situation
familiale. Le sentiment de trahison était relié à la difficulté des
parents d’accepter que leurs enfants choisissent des chemins
différents. Certains étaient devenus les moutons noirs de leurs
familles.
Comment expliquez-vous le fait que ces étudiants aient poursuivi
leurs études malgré tout?
Ils ont recherché des modèles signifiants dans leur entourage
immédiat. Par exemple, des amis issus de milieux plus favorisés, la
famille d’une amie dont la mère devenait une source de motivation, un
oncle éloigné qui avait réussi des études supérieures. Ces personnes
devenaient une source d’inspiration à laquelle ils tentaient de
s’identifier.
La présence d’ « anti-modèles » tels que leurs parents peu scolarisés,
un cousin décrocheur, des voisins vivant dans la pauvreté et éprouvant
plusieurs difficultés de tous ordres, etc., étaient une source de
motivation, par le fait de refuser de reproduire la situation de ces
individus jugée peu enviable.
Dans la majorité des entretiens, les personnes ont exprimé
l’importance du rôle que leur mère a joué. Même si elles étaient vite
dépassées au niveau de l’accompagnement lors des travaux scolaires,
leur soutien semblait avoir fait une différence quant à leur
persévérance scolaire. Le père, par contre, ne semblait pas jouer un
rôle très important sinon celui de figure d’autorité et de discipline.
Quels sont les facteurs qui semblent avoir facilité la poursuite de
leurs études?
Lorsque j’abordais l’aspect financier, la plupart me répondaient que
la conciliation travail-études avait facilité leur vie en tant que
ressource financière, de premier plan.
Le système de prêts et bourses ainsi que la proximité des
établissements d’enseignement, tel que le réseau de l’Université du
Québec, a également favorisé l’accessibilité aux études
postsecondaires des personnes rencontrées. Malgré le fait que certains
de ces étudiants aient été obligés de quitter le nid familial pour
poursuivre leurs études, la proximité de l’université permettait un
retour à la maison les fins de semaine et l’été pour travailler, par
exemple. Cela illustre bien la valeur des décisions politiques visant
la démocratisation de l’enseignement à la fin des années 60 au Québec.
Quels sont les obstacles les plus souvent rencontrés?
Les problèmes familiaux, tels l’alcoolisme du père ou la maladie des
parents, engendraient des problèmes financiers et un malaise profond.
Très jeunes, ils ont constaté qu’ils étaient différents, marginalisés
et qu’ils devraient faire plus d’efforts pour obtenir ce qu’ils
désiraient. La marche était haute… Une fois passés le primaire et le
secondaire, les problèmes financiers semblaient moins contraignants.
Disons qu’ils avaient connu pire! Ils semblaient en avoir tiré de
grandes leçons.
La méconnaissance des programmes ou des services offerts aux étudiants
fut, dans certains cas, un obstacle majeur. J’ai en tête l’histoire
d’une étudiante qui n’a pas poursuivi ses études collégiales
simplement parce qu’elle ne connaissait pas l’existence du système de
prêts et bourses!
Le choix de l’école au secondaire a été également une source de
frustration. Certains élèves talentueux n’avaient pas accès à l’école
de leur choix, tel une école privée. Lorsqu’ils avaient l’opportunité
(une bourse au mérite par exemple) de poursuivre leurs études dans un
établissement privé, ces personnes ont choisis de tout faire pour
cacher leurs origines sociales, par peur d’être marginalisées.
C’était également très difficile pour les parents de la majorité des
personnes rencontrées, de parler de l’importance des études
supérieures, des possibilités du marché du travail, etc.. La plupart
d’entre eux ne détenant pas l’information nécessaire, voir même la
conviction que les études soient une solution. Les enfants étaient
plongés dans une dualité importante, i.e., la volonté de s’en sortir,
de faire autrement, tout en conservant les liens familiaux essentiels
à leur équilibre.. C’est là un obstacle majeur.
J’ai senti que les étudiants étaient soulagés une fois rendu au cégep.
C’était plus facile, ils aimaient leur programme d’études, les prêts
et les bourses leur offraient plus de facilités.
Quelles sont les interventions, services, etc., qu’il faudrait
mettre en place pour favoriser l’accessibilité aux études collégiales
et universitaires des personnes issues d’un milieu défavorisé?
À la lumière de mes résultats de recherche, la proximité des
établissements d’enseignement, collégial ou universitaire, est un
élément fort important. Dans ce sens, le réseau de l’Université du
Québec est salutaire pour les étudiants moins favorisés par sa
présence en région. Il faut également conserver le système de prêts et
bourses tout en facilitant la conciliation étude-travail des étudiants
des milieux défavorisés. Enfin, comme la mère semble avoir une
influence importante sur la persévérance scolaire, il faudrait
certainement que les milieux d’enseignements en soient davantage
conscients afin de travailler plus étroitement avec les familles.
Je crois, d’un point de vue plus personnel, qu’il faut inciter les
décideurs et autres acteurs d’influence de notre société à développer
et faire connaître un discours plus positif et valorisant à l’égard
des études au-delà du secondaire 5 ou de l’obtention d’un DEP. Cela
peut faire une différence pour les étudiants en général, tout en
offrant des modèles stimulants pour les personnes moins nanties.
Je crois aussi qu’il faudrait revoir le système de prêts et bourses.
Pour les personnes issues de milieu défavorisé, contracter des prêts
peut être perçu comme une façon de s’endetter davantage alors qu’elles
veulent s’en sortir! Pour une famille qui a un revenu de 20 000$
annuellement, il est difficile de comprendre que son enfant
s’endettera de 30 000$ pour obtenir un diplôme de baccalauréat,
surtout si cela n’offre pas l’assurance d’un emploi immédiatement par
la suite. Ce discours est très répandu dans les milieux défavorisés et
finit par décourager les élans de certains. Je crois que pour atténuer
cette perception il faut non seulement encourager les études mais
aussi développer des mesures incitatives. Par exemple, le
remboursement d’un pourcentage assez important de l’endettement si
l’étudiant réussit ses études dans le temps prescrit, ou la
possibilité pour les familles ayant un revenu d’aide sociale,
d’obtenir un montant supplémentaire pour soutenir les besoins d’un
enfant qui désire poursuivre ses études au-delà du secondaire.
À l’exception des enseignants qui travaillent dans des écoles
implantées dans des milieux défavorisés, dans lesquelles la réflexion
et l’intervention sont au cœur des plans d’action, il faudrait
sensibiliser davantage les enseignants de tous milieux et de tout
ordre d’enseignement à l’importance d’améliorer les interventions et
les approchent qui ont cours. Par exemple, lorsque dans un cours de
géographie on demande aux étudiants de raconter leur dernier voyage…
qu’arrive-t-il à celui qui n’en a jamais fait? Pour cacher sa
situation, il mentira, créera de toute pièce une histoire à dormir
debout… en fin de course, il aura développé plusieurs moyens de se
fondre dans une classe pour mieux cacher sa réalité. Il apprendra
qu’il est différent, qu’il devra faire plus d’efforts pour poursuivre
ses études ou décrochera tout simplement parce qu’il ne se reconnaîtra
pas dans ce milieu si loin de sa réalité. L’enseignant qui est
sensibilisé et qui sait reconnaître ces étudiants pourra faire toute
une différence… c’est un premier pas vers la persévérance.
Il y a un effort à faire pour dénouer les
croyances ou les préjugés concernant les étudiants mais également à
propos des familles défavorisées. Par exemple, rappeler que la
compétence parentale ne tient pas seulement au revenu ou à la
scolarité et que ces derniers demeurent les premiers acteurs à agir
dans l’éducation de leur enfant.
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