|
Même si les collèges et
universités québécois sont les plus accessibles en Amérique du Nord, ils encore
plusieurs lacunes. Programmes d’aide financière devenus inadéquats, abandons de
programme, ou obtention du diplôme sur une longue période, le réseau
postsecondaire a besoin de se renouveler.
Martin Toulgoat
Professeur de Sociologie à l’Université Laval, Renée Cloutier a recensé 31
articles qui proviennent de l’Amérique du Nord, de la Russie et de l’Inde. Elle
y a découvert que les inégalités sociales font encore partie des facteurs qui
influencent la réussite des étudiants.
« L’enseignement supérieur est considéré comme un bien, non pas seulement en
terme d’apport positif pour une meilleure réinsertion professionnelle et la
qualification de la main-d’œuvre mais aussi comme un lieu d’affirmation de ses
diverses identités et l’occasion d’une meilleure contribution à la
participation-citoyenne», selon Renée Cloutier.
Elle explique que les mécanismes d’adhésion demeurent encore discriminatoires.
Une réalité palpable dans les corridors ou salles de classe, à travers les
discours véhiculés « comme en font foi les contestations juridiques d’étudiants
blancs aux Etats-Unis à l’endroit de la politique pour favoriser l’insertion de
minorités ethniques.»
Renée Cloutier note tout de même des gains pour les minorités ethniques, des
gains, toutefois, encore frileux. Ces inégalités sociales sont le produit, selon
elle, des valeurs néo-libérales véhiculées dans la société civile qui se
traduisent par une baisse de l’aide financière aux étudiants et aux
établissements. Une attitude que certains auteurs qualifient de capitalisme
académique.
« C’est sûr, les études le démontrent, le Québec est la province canadienne où
les frais de scolarité sont les plus bas, mais les besoins sont là et il faut
maintenir le statu quo dans le financement. Malheureusement, on emprunte la voie
des prêts comme l’a fait notamment l’Angleterre. Suite à ma recension, j’estime
que si on complexifie davantage les politiques d’aide financière, entre autres
en favorisant les prêts plutôt que les bourses, on va perdre des étudiants de
minorités ethniques. »
Et déjà, au cégep, une proportion non négligeable d’étudiants se disent
insatisfaits de leur situation financière. Comparativement à leurs parents, ils
sont davantage obligés de conjuguer l’école et le travail rémunéré. Selon une
étude menée auprès de 800 étudiants des cégeps du Vieux Montréal, de Sainte-foy
et de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, 30% d’entre eux aimeraient avoir une
meilleure situation financière. « Avant les années 80, seulement 17 % des
étudiants travaillaient en même temps qu’ils étudiaient à temps plein,
maintenant cette proportion est de 70% », explique Jacques Roy, enseignant au
Cégep de Sainte-Foy et chercheur à l’Observatoire Jeunes et Société.
Un système d’enseignement encore stratifié
Mais globalement, le système
d’enseignement supérieur demeure complexe et stratifié, tout autant par son
organisation que par sa population étudiante. Pour garantir un minimum
d’accessibilité, Renée Cloutier estime qu’il est « essentiel que nos collèges et
universités demeurent publics, pour maintenir cette ouverture à plusieurs
diversités culturelles. Il faut surtout résister à l’idée de garder seulement
des cégeps professionnels et techniques et de réserver les diplômes
préuniversitaires qu’à une minorité, en imitant la classification sociale qui
perdure dans d’autres pays. »
Le Québec se démarque avec le réseau de l’Université du Québec et les programmes
professionnels et préuniversitaires qu’offrent ses cégeps. PROPOSITION : Mais
l’existence du réseau collégial tel qu’on le connaît demeure compromise face aux
revendications des commissions scolaires pour abolir, ou du moins limiter leurs
services. « Je pense que si l’on compare notre système avec celui des Etats-Unis,
c’est certain qu’au Québec, les universités sont beaucoup moins hiérarchisées et
il y a une stratification moins grande, cependant il y en a encore une, qui est
présente à l’intérieur des programmes», ajoute la sociologue.
Davantage d’encadrement pour favoriser la rétention étudiante
L’UQAC a voulu s’attaquer au problème d’abandon. Elle a établi en 2001
l’Opération Réussite, un groupe d’aide aux études qui vise à augmenter le nombre
de diplômés et réunit directeurs, professeurs et étudiants. Par exemple,
l’institution avait remarqué de nombreux abandons au département de psychologie
après une année passée au baccalauréat. Pour améliorer la situation, une équipe
d’animateurs-étudiants offre une révision de la matière avant chaque examen. Au
sein d’autres départements, l’initiative s’est matérialisée par des devoirs
individualisés disponibles sur Internet, ou par des encadrements dans les
laboratoires.
«Les commentaires que j’entends de la part des élèves sont : « cela m’a permis
de réussir ma session et de poursuivre en deuxième année ». Même si les données
recueillies en entrevue ne sont pas encore toutes compilées, çela permet tout de
même de mesurer les impacts positifs», explique Carole Dion, responsable du
projet et professeure à l’Université du Québec à Chicoutimi.
C’est que des entrevues sont menées actuellement avec les intervenants et les
étudiants bénéficiaires du projet. Même si leurs résultats devraient être connus
cet automne, l’UQAC note déjà une augmentation du nombre d’étudiants inscrits au
premier cycle qui poursuivent leurs études, soit 6 % de plus en deuxième année
et 7.5 % en troisième année. Plus précisément, le taux de réinscription des
étudiants à la deuxième année de leur baccalauréat a augmenté de 8.8% en
psychologie, 4.5 % en administration, 4.5% en arts et de 2.1% en génie.
Carole Dion se dit tout de même surprise de la popularité du programme.
Rencontrés individuellement, les directeurs de chaque programme ont accepté
d’établir un projet qui serait adapté aux besoins spécifiques de leur clientèle.
« Je m’attendais à plus de résistance de la part des enseignants. Nous avons
discuté des types de mesures qui pourraient avoir des effets sur la réussite de
leurs étudiants et nous avons proposé ce projet qui ne représentait pas une
charge de travail supplémentaire.
La réussite, conditionnelle du passé ou du présent?
Une étude menée au collège
anglophone Champlain, à Saint-Lambert dans la région de Montréal, a tenté
d’aller au-delà des résultats scolaires antérieurs afin de prédire si un
étudiant connaîtra ou non du succès. Cette étude vise, également, à identifier
si un certain travail « d’alignement » du curriculum peut augmenter les taux
globaux de réussite et de rétention. Trois professeurs du collège ont voulu
analyser la correspondance entre les objectifs-cours et les outils mis à la
disposition de l’étudiant. Le Collège Champlain vit un contexte particulier :
s’il est majoritairement composé d’anglophones, depuis le début des années 90,
les francophones représentent environ 30 % de sa clientèle, dont la motivation
naît de leur volonté de parfaire leur maîtrise de la langue. Il y a aussi un
pourcentage important d’allophones et d’anglophones qui ne maîtrisent pas
suffisamment l’anglais.
Cette nouvelle réalité, le département d’anglais a souhaité s’y adapter, en
regroupant les élèves selon leurs niveaux de compréhension au sein de deux
groupes distincts, tout en gardant les mêmes objectifs. Ainsi les élèves plus
faibles se retrouvent dans des classes moins nombreuses, sont davantage
encadrés, tout en étant soumis aux mêmes examens. . Cette expérience a été
accompagnée d’un travail collectif de tout le département d’anglais pour
harmoniser les activités d’apprentissage à travers les groupes et pour renforcer
leur lien avec les objectifs du cours. Et c’est pour mesurer l’impact de cette
approche que les trois professeurs ont tâté le pouls de près de 800 étudiants,
arrivés en 2001 et qui ont décroché leur diplôme en 2004.
Selon les premiers résultats disponibles à partir quand on étudie la
distribution des notes pour un cours donné dans les divers groupes qui suivent
ce cours, on observe une très grande variation entre les groupes. «Or ces
variations n’ont pas de lien avec les variations de la moyenne des notes
obtenues au secondaire pour le groupe, et n’ont pas de lien avec la performance
dans le cadre des autres cours collégiaux », révèle Rachad Antonius, sociologue
à l’UQAM. Ceci signifie que la variation des résultats scolaires entre les
divers groupes dépendait plus des particularités de l’enseignement dans ce
groupe que du niveau général des étudiants. Par contre, lorsqu’on considérait le
cours d’anglais qui préconise le travail d’équipe intense entre tous les
professeurs qui le dispensent et une correction collective des examens finaux,
on note une cohérence beaucoup plus grande entre les moyennes des groupes pour
ce cours et leurs moyennes au secondaire. Cette cohérence a été attribuée au
fait que les objectifs d’apprentissage pour le cours, ainsi que les outils
d’évaluation tant formative que sommative étaient similaires d’un groupe à
l’autre, et collaient de près aux objectifs du cours. Ainsi, les élèves ciblent
clairement les objectifs à atteindre, conscients que leur note de 80% a la même
valeur que celle de leurs collègues. à travers les divers groupes de ce cours En
somme, ils en retirent une plus grande motivation.
Suite à ces résultats, une démarche expérimentale similaire a été réalisée dans
certains autres départements du Collège , mais ses résultats ne seront
mesurables que dans une autre année Il reste encore du boulot à accomplir, pour
que ces étudiants décrochent leur diplôme d’études collégiales selon le temps
prescrit. Rachad Antonius rappelle que « seulement 40% finissent au bout de 4
sessions, alors que 60% ont obtenu leur diplôme au bout de 5 sessions, ce qui
est incroyablement bas parce qu’on s’attendait à ce que ces étudiants terminent
selon le temps prévu.»
L’appui des parents favorise la réussite
Mais la réussite scolaire dépasse les frontières du collège ou de l’université.
Le travail rémunéré et la réalité socioéconomique des étudiants, leur système de
valeurs et l’appui parental notamment, influent sur leurs résultats scolaires.
La majorité des 800 collégiens observés par Jacques Roy se disent satisfaits du
soutien que leur apporte leur famille. « Il est intéressant de constater que de
70 à 80% des jeunes considèrent que leur famille occupe une place centrale,
autant par leur support moral que financier», explique-t-il.
Une surprise pour les parents concernés. « Lorsque nous avons rencontré
l’association de parents pour présenter les résultats, çela a eu l’effet d’une
bombe, ajoute-t-il. Ils m’ont dit : « ce que vous nous faites réaliser c’est
que nous sommes importants pour la réussite de nos jeunes. Nous n’avions jamais
pensé que nous l’étions autant.»
Et contrairement à la croyance populaire, le travail rémunéré peut avoir des
effets positifs sur la réussite. Il suffit de bien le doser. « Il est vrai qu’il
est démontré qu’au-delà d’un certain nombres d’heures travaillées, l’étudiant a
plus de difficulté à performer en classe, mais il ne faut pas pour autant
conclure que le travail est nocif pour l’étudiant, parce qu’il peut notamment y
développer sa capacité à communiquer et à se responsabiliser. Ce sont des
valeurs qui le serviront tout au long de son cheminement scolaire», conclut
Jacques Roy.
Bien que certains obstacles sont encore bien réels, des initiatives locales
permettent d’en limiter les effets. En offrant plus d’encadrement, en diminuant
le nombre d’élèves par classe et en favorisant l’implication des parents,
certaines institutions persistent, se démarquent, pour favoriser la réussite.
|