1. Contexte et objectifs
Le
travail rémunéré des étudiants à temps plein est devenu une réalité
incontournable. Prenant acte de cette situation, différents intervenants du
milieu de l'éducation et du monde socioéconomique ont voulu en savoir plus sur
ce phénomène afin de mieux supporter les étudiants dans leur réussite.
Dans le cadre du Chantier régional écoles-entreprises-milieu pour la
persévérance scolaire, la question du travail rémunéré des étudiants à temps
plein a été retenue comme une des trois grandes cibles d'intervention pour un
partenariat entre le milieu de l'éducation et le monde socioéconomique. À la
faveur d'un tel contexte, le Conseil régional de prévention de l'abandon
scolaire (CRÉPAS) a donc réalisé une recherche documentaire sur le sujet, ainsi
que trois études de cas auprès d'étudiants du secondaire, du cégep et de
l'université.
Ces
démarches avaient comme but principal, de mieux documenter le phénomène et de
supporter les actions de trois comités locaux dans les secteurs de Chicoutimi,
Alma et Dolbeau - Mistassini.
Le
présent rapport est donc une synthèse de ces trois études de cas. Il vise les
objectifs suivants :
-
dresser un portrait de la situation du travail rémunéré chez les étudiants du
secondaire, du cégep et de l'université;
-
mesurer l'importance du travail rémunéré dans le système de valeurs et les
représentations des étudiants;
-
approfondir le lien entre le travail rémunéré et la réussite scolaire;
-
proposer des pistes d'intervention.
2. Approche
Lorsqu'il est question du travail rémunéré des étudiants à temps plein, d'entrée
de jeu, le sujet doit bien être circonscrit. Un bref regard sur la littérature
existante nous apprend très rapidement que les auteurs traitent habituellement
le sujet selon un seul ordre d'enseignement (Bisson, 1988; Sales, Simard et
Maheu, 1996; Audet, 1995; Cloutier et Legault, 1991).
D'ailleurs, l'observation du quotidien des étudiants, ne serait-ce que du point
de vue de l'horaire de cours, permet d'avancer que le rapport des étudiants à
temps plein au travail rémunéré renvoie à des réalités différentes selon l'ordre
d'enseignement (secondaire, cégep, université).
Le travail rémunéré des étudiants est une
réalité complexe qui demande des interventions tenant compte de cette situation.
3.
Des faits
Aujourd’hui, une majorité de jeunes ont un emploi rémunéré pendant leurs études
:
-
en secondaire 4 et 5, plus de la moitié
des élèves ont un travail rémunéré. Moyenne d’heures travaillées par semaine à la Polyvalente Jean-Dolbeau : 11*
;
-
au cégep, c’est aussi plus de la moitié des étudiants qui occupent un emploi. Moyenne d’heures travaillées par semaine au Collège d’Alma : 16*
;
-
à l’UQAC, 2 étudiants sur 3 travaillent.
Moyenne d’heures travaillées par semaine à l’UQAC : 17*
* Source : CRÉPAS, 2001.
Le travail rémunéré des étudiants est devenu une réalité sociale incontournable
:
-
le
fait d’occuper un emploi constitue une valeur pour beaucoup d’étudiants;
-
le phénomène semble en progression. Par exemple, à l’UQAC, moins de 60 % des étudiants avaient un emploi en 1994
alors qu’ils étaient 66 % en 2001.
La grande majorité des étudiants en emploi considèrent leur travail rémunéré
moins important que leurs études :
Plusieurs étudiants travaillent par nécessité, pour payer les frais de scolarité, de transport, de logement, de repas. À l’UQAC,
64 % des étudiants qui travaillent jugent leur revenu d’emploi indispensable à
la poursuite de leurs études. Le travail rémunéré devient alors une condition
d’accès et de poursuite des études.
Si ce n’est par nécessité, pour d’autres jeunes, occuper un emploi est un
élément de valorisation qui leur permet de s’intégrer à la société, par
exemple :
-
devenir plus autonome et plus indépendant;
-
acquérir une expérience de travail;
-
se payer des biens de consommation.
4. Les acteurs interpellés
Le
travail rémunéré des étudiants est une dynamique qui interpelle plusieurs
acteurs :
-
Étudiants :
En premier lieu, il y a bien entendu les étudiants eux-mêmes puisque selon
l’ordre d’enseignement (secondaire, collégial ou universitaire), le rapport
des étudiants au travail à temps partiel est différent; élément de
valorisation pour les plus jeunes, il devient plus souvent un moyen de
réaliser son projet scolaire pour les plus âgés. Ce travail fait partie d'une
démarche d'autonomie qui va vers l'avant.
-
Parents :
Les parents sont aussi des
acteurs importants dans la dynamique du travail rémunéré des étudiants. Bien
souvent la situation financière des parents (ou du parent) fait en sorte que le
travail de l’étudiant s’inscrit dans le budget familial, l’argent que l’étudiant
gagne étant autant de deniers que ses parents n’ont pas besoin de fournir.
-
Employeurs :
Le travail rémunéré des
étudiants répond aussi aux besoins des employeurs. Ces derniers peuvent ainsi
bénéficier d’une main-d’œuvre relativement flexible (moins vrai dans le cas des
élèves du secondaire toutefois) et fidèle. Toutefois, nombreux sont les
employeurs sensibles aux projets d'études et à la diplomation de ces jeunes.
-
Milieu de l’éducation :
Le monde
scolaire (personnel enseignant, professionnel et cadre) est également interpellé
par cette réalité du travail rémunéré. L’étude faite par le CRÉPAS au secondaire
a relevé que ces étudiants à tort ou à raison, se sentent incompris de la part
des différents acteurs scolaires quant à leurs difficultés de concilier le
travail et les études. En ce qui concerne les cycles supérieurs, les étudiants
ont plutôt tendance à choisir un régime d’étude selon leur situation financière
ou valeur (temps partiel ou temps plein), ou bien, à négocier les horaires de
cours en fonction des exigences de leur travail.
5. Réussite scolaire et travail rémunéré
Beaucoup de jeunes qui ont un travail
rémunéré réussissent leurs études : les résultats scolaires des étudiants
qui occupent un emploi ne sont pas nécessairement plus faibles que ceux
des étudiants sans emploi.
Le lien présumé négatif entre le fait de travailler pendant l’année scolaire et
la réussite de ses études est donc à nuancer. À ce jour, il n’est pas possible
de déterminer exactement le nombre d’heures par semaine qu’un étudiant peut consacrer au
travail sans impact sur sa réussite. Il semble, toutefois, y avoir un seuil
autour de vingt heures par semaine. On note également, qu'au niveau
universitaire le nombre d'heures par semaine et le pourcentage d'étudiants à
travailler varient considérablement selon le programme d'études.
Ainsi, une enquête réalisée en 2002 par Développement des ressources humaines
Canada auprès de 22 000 jeunes Canadiens qui terminaient leur secondaire
démontre qu’on trouve un pourcentage significatif de décrocheurs parmi les
élèves sans emploi. L’emploi pourrait donc constituer un atout pour la
persévérance scolaire, sauf quand on y consacre trop d’heures par semaine.
Taux de décrochage selon le nombre d’heures de travail rémunéré au cours de
chaque semaine de la dernière année du secondaire
En fait, les recherches sur la relation entre le travail pendant l’année
scolaire et la réussite scolaire sont équivoques dès qu’on rentre dans le modèle
d’autres variables comme la capacité d’apprendre, les échecs scolaires, l’estime
de soi académique, la motivation et les notes au secondaire. Dès lors, une trop
grande place accordée au travail rémunéré pendant l’année scolaire pourrait tout
aussi bien être un symptôme chez l’étudiant d’un rapport problématique à
l’éducation.
6. Les pistes d’intervention
Bien qu’il s’agisse d’une réalité complexe qui reste à documenter,
(nous n'avons pas une connaissance large, ni pratiques, ni théoriques de cette
réalité), le travail
rémunéré des étudiants pendant l’année scolaire demeure tout de même un facteur
de risque qui commande des interventions.
Il y a un risque accru d’être en difficulté scolaire ou d’abandonner ses
études pour les étudiants en emploi quand :
-
leur emploi les empêche de consacrer le temps
nécessaire à leurs travaux scolaires;
-
ils s’absentent de leurs cours à cause de leur
emploi;
-
ils perçoivent que leur travail nuit à leurs études;
-
ils n’ont pas l’énergie pour faire leurs travaux
scolaires en rentrant de leur travail;
-
leurs notes sont
faibles et ils manquent de motivation face à leur travail scolaire;
-
l’intensité du
travail rémunéré augmente alors qu’ils sont en période d’examen ou de fin
de session, par exemple en décembre;
-
ils prolongent la durée de leurs études pour
concilier études et travail rémunéré.
Une approche préventive, plutôt que
coercitive, semble dans le présent contexte la voie à privilégier, d’autant plus
que le travail rémunéré des étudiants a aussi des impacts positifs, notamment en
ce qui concerne le développement de l’autonomie et de compétences. Cette
approche préventive aurait l’avantage de s’adapter aux réalités des ordres
d’enseignement et de mettre à contribution les différents acteurs interpellés
par ce phénomène. À titre suggestif, voici des pistes d’intervention qui
pourraient faire l’objet d’une mise en œuvre :
-
valoriser l’établissement scolaire comme milieu de
vie : vie étudiante, activités parascolaires, stages d’un jour, possibilités de
travail rémunéré en milieu scolaire (notamment au cégep et à l’université),
etc.;
-
offrir aux étudiants
de la formation et des moyens concernant la gestion des priorités, la gestion du
temps, la gestion du stress, la gestion du budget et de la consommation…;
-
impliquer le
personnel responsable de l’information et de l’orientation scolaire dans des
projets de conciliation études-travail (par exemple dans une approche orientante);
-
accroître la responsabilité des employeurs comme
partenaires de la réussite (reconnaissance du dossier scolaire de leurs
employés, messages de persévérance scolaire, etc.);
-
sensibiliser les parents concernant la conciliation
du travail et des études (travail comme facteur de risque) et le rôle
d’accompagnement qu’ils peuvent jouer auprès de leur enfant dans la gestion de
leur temps (cours, travail scolaire, emploi, loisir, etc.);
-
sensibiliser les parents concernant l'importance de
la valorisation du projet d'études de leur enfant au-delà de l'appui financier.
7. Conclusion
La conciliation études-travail
est un phénomène relativement nouveau que nous connaissons encore peu, surtout
dans une problématique d’intervention. Cependant, nous constatons déjà qu’il
touche la majorité des étudiants du post-secondaire et que les problèmes
individuels de conciliation sont en croissance rapide.
Il y a nécessité pour les
intervenants scolaires de mieux connaître le phénomène afin de mieux intervenir;
encore peu d’intervenants sont préoccupés par cette problématique.
La courte expérience que nous
avons nous apprend que l’objectif de la réussite du projet d’études de nos
jeunes est un levier suffisant pour rallier la collaboration de tous les
intervenants identifiés dans la problématique, y compris les employeurs. Les
principales interventions doivent cependant cibler d’abord l’étudiant comme 1er
responsable de ses décisions, de la gestion de ses priorités et de son temps
tout en sachant que le travail est très souvent le principal moyen de son
autonomie et un élément très valorisé chez les étudiants.