| RÉSEAU Hiver 2001 / Magazine de l'Université
du Québec Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source. |
ILLUSTRATION : BENOÎT LAVERDIÈRE

Élaine Hémond
En l'an 2000, on a beaucoup parlé des jeunes qui a ont tour à tour présenté comme la cause de tous les problèmes, comme les héritiers des bouleversements de la révolution tranquille, voire comme les nouveaux sages. En amont et en aval du Sommet du Québec et de la jeunesse, les gros titres et les manchettes se sont succédé dans les médias brossant des portraits des jeunes Québécois, souvent inquiétants, parfois rassurants mais toujours étonnants.
Une réalité s'impose. Que cela nous plaise ou non, les jeunes sont en train d'imaginer et de mettre en oeuvre des stratégies pour apprivoiser leur univers caractérisé par la loi du morcellement. L'individu à réinventer dans ce monde qui a peu à voir avec le précédent, c'est eux. Pas nous.
La stratégie de la dualité
Les jeunes de l'an 2000 vivent le double statut de travailleur et d'étudiant pendant des années. Voilà sans doute l'une des stratégies d'adaptation au contexte socio-économique dont parle la sociologue Madeleine Gauthier de l'Observatoire Jeunes et Société de l'INRS-Culture et Société. Devant, d'une part, la rareté des emplois stables et rémunérés normalement, et face, d'autre part, à la nécessité de plus en plus aiguë de la formation, la planche de salut immédiatement accessible se trouve dans la négociation travail/études.
Selon un sondage Léger & Léger paru à quelques jours du Sommet du Québec et de la jeunesse du Québec, 56 % des jeunes occupent un emploi (ou avaient occupé) tout en étudiant. Cela, sans compter le travail d'été. Résultats : la durée des études s'allonge, le véritable engagement dans la vie professionnelle tarde et les jeunes ont des agendas bien plus chargés que ceux des adultes.
« La conciliation travail/études
est le lot de la majorité des jeunes », confirme
Jacques Hamel, professeur à l'Université
de Montréal, membre de l'Observatoire Jeunes et Société.
« Souvent, mes étudiants qualifient encore de
"temps partiel" un emploi qui leur prend 35 heures
par semaine. Ils ont des horaires tellement fous, ajoute le professeur,
que lorsqu'un étudiant me demande un rendez-vous, je m'informe
de ses disponibilités avant même de regarder mon
propre agenda. D'ailleurs, quand je les vois aller, je me demande
comment ils font pour avoir une vie personnelle à travers
cela ! »
Contrairement à leurs parents qui, dans les années 70, stationnaient des heures dans les couloirs de l'université ou au café pour refaire le monde, la majorité des étudiants de l'an 2000 se précipitent vers les portes à l'heure de la fin du cours. Où vont-ils si pressés? Ils vont chez Costco, MacDo, Provigo, Bureau en gros ou dans une station-service pour gagner le salaire horaire minimum. Et ils ne s'en plaignent pas. D'après le sondage Léger & Léger mené auprès de quelque six cents jeunes (15-34 ans), bon nombre d'entre eux (29 %) voient un impact plutôt positif à leur travail parallèle aux études. Seulement 13 % ressentent un effet négatif de ce travail.
Vue à travers les lunettes des universitaires, l'interprétation du job à temps partiel n'est pas la même. Il est périlleux pour un étudiant de consacrer plus de 20 heures par semaine à un emploi, révèle une enquête réalisée auprès de 2 500 étudiants du réseau de l'Université du Québec (UQ). La poursuite d'études à temps plein reste le meilleur gage de diplomation, insiste la responsable de cette étude, Danielle Pageau, de la direction du recensement étudiant et de la recherche institutionnelle de l'UQ. Soixante-quinze pour cent des étudiants à temps plein obtiennent un diplôme, contre 41 % de ceux qui poursuivent leurs études à temps partiel. La recherche dirigée par Danielle Pageau présente un impressionnant modèle de réussite pour les étudiants à temps plein.
La stratégie du bien-vivre
Selon le professeur Hamel, les jeunes font le choix très tôt de concilier le travail avec les études, dont ils doutent souvent des résultats en vue de leur intégration à un emploi. Les activités rémunératrices des étudiants leur permettent, quant à elles, de profiter de la vie dès maintenant.
« Bien sûr, admet Jacques Hamel, l'augmentation des droits de scolarité n'est pas étrangère aux besoins des jeunes de gagner de l'argent. Mais cette nécessité de travailler est aussi liée à leur promptitude à prendre des responsabilités financières et à vouloir consommer. Par exemple, à seize ans, certains jeunes s'endettent pour acheter une voiture! Là encore, l'air du temps joue. La publicité "Tasse-toi mon oncle ! " affirmait, en quelque sorte, qu'il est normal pour un jeune de posséder sa voiture. »
« Les jeunes ont souvent développé ce goût pour le luxe, dans leur milieu familial, insiste le professeur. Issus en bon nombre de la classe moyenne et vivant en banlieue, ils ne veulent pas sacrifier leur niveau de vie et, comme nous le faisions il y a quinze ans, aller vivre à quatre dans un appartement pour terminer rapidement leurs études sans trop s'endetter. Au contraire, plusieurs prolongent leur vie chez leurs parents pour privilégier la qualité de leur quotidien et leur accès à la consommation. »
La génération des 15-29 ans aurait-elle tout simplement adopté les valeurs de confort et de facilité de leurs parents, les baby-boomers ? C'est une explication que proposent Jacques Hamel et d'autres sociologues de la jeunesse. La stratégie du « pas moins » ? Peut-être.
L'effet du miroir
« Peu de rupture entre les jeunes de l'an 2000 et ceux des années 70 », confirme le professeur Pierre W. Bélanger de l'Université Laval. Ce sociologue, coauteur avec Guy Rocher de la fameuse enquête ASOPE sur les jeunes commandée par le gouvernement du Québec en 1968, s'est beaucoup intéressé aux résultats du récent sondage Léger & Léger. Nonobstant les limites techniques à la comparabilité des deux études (entre autres des groupes d'âges un peu différents), Pierre W. Bélanger est frappé par la similitude des réponses des jeunes de deux générations que l'on dit s'opposer.

Soixante-quinze
pour cent des étudiants à temps plein obtiennent
un diplôme, contre 41 % de ceux qui poursuivent leurs
études à temps partiel. La recherche dirigée
par Danielle Pageau, présente un impressionnant
modèle de réussite pour les étudiants à
temps plein.
Photo: Denis Chalifour
« Sur la question de l'emploi idéal, par exemple, seulement 15,4 % des jeunes de la génération des baby-boomers et 16 % de ceux d'aujourd'hui considèrent que cet emploi est celui qui procure la sécurité (emploi permanent). De même, les réponses indiquent que les jeunes de l'an 2000 ne sont pas plus matérialistes et ils sont un peu moins avides de pouvoir que leurs parents. Huit pour cent actuellement, contre 5 à 10 % à l'époque, envisagent l'emploi idéal comme celui qui leur fera gagner beaucoup d'argent et 1 % contre 3 % définissent l'emploi idéal comme celui qui leur donnera du pouvoir. »
Pierre W. Bélanger voit toutefois une différence entre les jeunes et leurs parents sur le plan de la préoccupation sociale dans l'emploi idéal. « Les jeunes des années 70 avaient davantage de préoccupations sociales que les jeunes d'aujourd'hui. Entre autres, ils se disaient plus préoccupés de contribuer à trouver des solutions pour la société. Aujourd'hui, selon le sondage Léger & Léger, 42 % des jeunes recherchent d'abord un emploi qui leur plaît. »
La stratégie du bonheur
Le travail ne serait donc pas une fin en soi comme l'a voulu, ces dernières décennies, le mythe de la réussite sociale. C'est plutôt un moyen. « Selon une étude réalisée dans plusieurs pays (États-Unis, Angleterre, Hollande), lorsque les jeunes parlent de réussite de la vie, leurs priorités ne vont pas au travail, précise Jacques Hamel. Ils voient plutôt cette réussite dans le fait d'avoir des amis (95 %) ; d'avoir assez de temps libre (80 %) ; d'être en bonne forme physique (77 %) ; de passer du temps en famille et d'avoir une vie sociale active (74 %). Seulement 9 % des jeunes présentent le travail comme le facteur principal de réussite dans la vie. »
Comme l'affirme le sondage cité par Jacques Hamel, l'amitié est très importante pour les jeunes. Même que chez les jeunes adultes, les duos « meilleurs amis qui se suivent depuis la maternelle » ne sont pas rares. « Si Nathalie m'appelle, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, je lâcherai tout pour venir l'écouter et l'aider », dit Marie-Noëlle, vingt-trois ans, qui vit pourtant maintenant avec un conjoint.
Dans un univers marqué par le morcellement et l'instantanéité, l'amitié constitue peut-être l'une des rares zones de permanence. Bon nombre de parents ont fait le constat, parfois même avec un peu de jalousie, que les trois mots clés des forts liens d'amitié des jeunes sont « communication, entraide et complicité ».
Les stratégies de la liberté et la curiosité
À côté de ces valeurs d'amitié touchantes, les valeurs morales des jeunes sont, par contre, mises à mal dans plusieurs sondages, notamment dans un récent sondage CROP qui parle de la faible importance de l'éthique chez les jeunes (15-19 ans). Dans son interprétation, Alain Giguère, président-directeur général de la firme de sondage montréalaise, explique : « Ne donnez pas aux jeunes la possibilité d'enfreindre les lois, car ils le feront. S'ils estiment que cette loi n'est pas légitime pour eux, ils privilégieront leur gratification personnelle. Les jeunes sont aussi extrêmement permissifs sexuellement et à la recherche d'émotions fortes le plus régulièrement possible. Ils veulent sentir le sang leur couler dans les veines et vont jusqu'à prendre des risques physiques pour cela, explique le sondeur. Maman, quand je fais de l'escalade, j'aime bien me lâcher dans le vide pour tester la solidité de mes pitons », a dit Jean-Baptiste. « Ti-torieux ! »
« Tel un arbre, un humain
naît et grandit. Il tient sa solidité de la terre
riche et habitée qui l'a adopté et son intégrité,
du milieu dans lequel il évolue. »
Éléonore Aubin
Photo: Denis Chalifour
Les jeunes ont peu de temps libre, mais ils y tiennent beaucoup et le gèrent comme une valeur précieuse. Ils ne veulent surtout pas contraindre ces moments de liberté avec des abonnements ou des pratiques régulières d'un loisir, nous disent les chercheurs. Même si les résultats du sondage CROP nous incitent à penser que les sports violents ont la prédilection des jeunes, les travaux de l'Observatoire Jeunes et Société démontrent aussi un fort intérêt pour la culture.
« La hausse du niveau de scolarité des Québécois a engendré des changements dans les pratiques culturelles des jeunes », explique le chercheur Jean-Paul Baillargeon de l'INRS-Culture et Société. « Par exemple, depuis les années 80, le taux de lecture de livres des 18-24 ans grimpe constamment et celui des 15-17 ans dépasse la moyenne de la population pour ce qui est des livres et des magazines. »
Cette tendance est confirmée par la recherche de la sociologue Claire Boily qui s'est aussi penchée sur les pratiques culturelles des jeunes. « Bien que les jeunes ne soient pas vraiment de grands lecteurs, ils lisent davantage qu'auparavant, fréquentent beaucoup les bibliothèques et sont aussi de ceux qui visitent le plus les musées », dit-elle. On peut facilement imaginer qu'ils poursuivront leurs découvertes sur Internet et approfondiront sur le Web leurs pistes personnelles d'intérêt. L'ouverture sur le monde, thème qui a fait l'objet d'un chantier au Sommet du Québec et de la jeunesse, est l'une des caractéristiques de la nouvelle génération des Québécois. Sait-on par exemple que 49,2 % des Québécois de 15 à 29 ans connaissent une deuxième langue ? Au Canada, ce pourcentage est de seulement 22 %.
Le duo nécessité/plaisir
Portés sur l'hédonisme, mais tout de même conscients de l'utilité de la formation, des jeunes Québécois ont trouvé une voie stimulante dans l'étude des arts. « Les études dans un champ artistique constituent, pour les jeunes, des lieux privilégiés de rencontre de la nécessité et du plaisir », explique Léon Bernier, chercheur à l'INRS-Culture et Société. Les concepts de la nécessité et du plaisir, souvent vus comme opposés, se rejoindraient chez les jeunes qui font de l'art à l'école, selon le professeur. « Ils le font généralement par choix et mus par le plaisir spontané qu'ils y trouvent, alors que l'école fait généralement appel au principe de la nécessité. »
Ce chercheur de l'Observatoire, qui s'est intéressé à la création des jeunes, a suivi des garçons et des filles qui ont choisi d'étudier en musique, en arts plastiques ou en danse. « On ne dit plus beaucoup que le talent c'est de famille, dit-il. J'ai été frappé de voir que ces étudiants viennent souvent de milieux où l'art n'est pas valorisé. Mais il est tout aussi remarquable que la plupart d'entre eux trouvent chez leurs parents soutien et encouragement. »
Bien sûr, les parents rappellent encore à leurs enfants la difficulté de gagner sa vie avec l'art, mais la tendance plus générale va plutôt dans le sens d'une fierté des parents devant les prouesses artistiques de leurs enfants. Plus important encore en cette période de désaffection pour les études secondaires, Léon Bernier a constaté l'efficacité des concentrations en arts pour retenir certains jeunes à l'école. « Plusieurs m'ont avoué qu'ils auraient décroché s'ils n'avaient pas connu cette voie scolaire. »
À l'heure du tout technologique, les études de Léon Bernier illustrent bien l'importance de la pratique artistique d'une société, et parions qu'en cette période de remises en question, l'expression artistique revêt une importance stratégique. Sans Félix, sans les téléromans, sans le Refus global, la Révolution tranquille aurait-elle été aussi féconde ?
La gestion de l'incertitude
L'incertitude est actuellement la seule certitude des jeunes. Il semble que les jeunes de l'an 2000, contrairement aux jeunes des années 80, auraient une certaine aisance face à cette incertitude devenue contextuelle. Sur cette idée, chercheurs et sondeurs s'entendent. Mais, alors que les premiers parlent surtout de stratégies, les seconds insistent sur l'opportunisme.
Sur
le plan de la gestion de l'incertitude, la génération
du bip, du clip, du rap et du zap arrive avec une longueur d'avance
sur son aînée, la génération X,
que l'on a qualifiée de génération sacrifiée.
Selon Michel Cartier, professeur de communication à
l'UQAM, ces jeunes ont été à la charnière
du passage de la société industrielle à celle
du savoir, sans avoir le poids démographique des baby-boomers
et de leurs enfants qui allaient suivre.
« Lancée dans la vie sans balises culturelles ou morales, la génération X a éprouvé de la difficulté à se forger une identité », explique Michel Cartier qui a développé son analyse des jeunes et de leur environnement. « La génération X a assumé les problèmes causés par la génération précédente, entre autres les dettes individuelles et nationales ainsi que la détérioration de la famille et de l'environnement. C'est elle qui a aussi subi les premiers effets du downsizing des entreprises et de la précarité des emplois. »
Un imaginaire à nourrir
Selon Michel Cartier, c'est tout autre chose pour les jeunes de l'an 2000. Ils sont à l'aise avec le monde Internet. La globalisation et l'instantanéité, ils sont tombés dedans quand ils étaient petits. La sécurité en emploi et les divers filets de protection, ils ont compris que ce n'est pas pour eux.
Michel Cartier insiste sur la différence de cette génération avec les précédentes. « Leur mode de connaissance est marqué par le manque de méthode de travail; leur sensibilité et leur imagination sont ouvertes à la création mais beaucoup moins à l'analyse. Ils ne sont pas meilleurs ou pires, mais ils sont tellement différents que lorsqu'ils arriveront aux postes décisionnels, la société que nous avons connue cessera d'exister. La société obéira à de nouveaux principes. Nous passerons d'une logique de l'écrit, avec toute sa valeur linéaire, à la logique de l'image-écran interactive qui, elle, produit à la fois la personnalisation et beaucoup plus d'émotivité. »
S'il est vrai que le pays que l'on habite c'est notre imaginaire, il est temps de faire quelque chose pour les jeunes, de prévenir le professeur. « La langue et la culture tracent en quelque sorte la carte géographique de ce pays qui réside dans notre tête. Or, l'imaginaire des jeunes est "dysnéyen". Il faut qu'on y prenne garde, parce que si l'on ne s'occupe pas du contenu qui transite dans leur imaginaire, nous risquons de devenir un tiers-monde de l'information. D'où ma rage quand le Québec met l'argent dans les équipements plutôt que dans les contenus. La clé de la culture, ce sont les contenus. »
Chez les jeunes, la première cause du premier départ de leur région d'origine ou du domicile de leurs parents ne serait pas économique, mais plutôt liée à la poursuite des études. Et contrairement aux conclusions trop vite tirées par l'opinion publique, les jeunes migrants restent très attachés à leur région et bon nombre souhaitent revenir y vivre.
Il y a quelques années, on parlait du dramatique exode des jeunes des régions. Une espèce de culpabilisation générale était associée à ces départs. Les jeunes se sentaient mal de laisser tomber leur région qui avait pourtant besoin de sang neuf.
Des études menées à l'INRS-Culture et Société puis à l'Observatoire Jeunes et Société ont mis en lumière l'importance de réalités plus nuancées, mais somme toute encore inquiétantes. Ils mettent en relief, bien sûr, une augmentation du nombre des jeunes et de la population totale dans les six régions les plus urbaines du Québec (Montréal, Québec, Lanaudière, l'Ouatouais, la Montérégie et les Laurentides). Les chercheurs précisent aussi que la plupart des autres régions ont vu leur population jeune diminuer, tout en ayant une population stable ou en croissance. Les situations les plus inquiétantes viennent certes des régions de la Côte-Nord, de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine et du Bas-St-Laurent. Là, non seulement le nombre de jeunes ne cesse de diminuer, mais la population totale est en décroissance.
Pourquoi
partir?
« La raison la plus souvent invoquée pour le premier départ des jeunes n'est pas le travail, mais les études », souligne le professeur Jean-Louis Paré de l'UQTR qui a été associé au Groupe de recherche sur les migrations des jeunes (GRMJ) que dirige Madeleine Gauthier. Sur tout le Québec, des quelque six mille jeunes interrogés par l'équipe de scientifiques, seulement 12 % disaient avoir quitté leur région pour chercher un emploi, alors que la poursuite des études venait en premier chez 50 % des jeunes rencontrés et qu'entre 30 % et 40 % disaient partir pour aller chercher ailleurs l'autonomie et vivre d'autres expériences. Par contre, en ce qui concerne la dernière migration, 33 1/3 % disent quitter pour le travail, 25 % pour suivre un conjoint et 16 % pour les études . N'oublions pas que 25 % des jeunes migrants vivent plusieurs départs.
Revenir et pourquoi revenir ?
Le professeur a aussi noté l'attachement des jeunes à leur région. À la question « Retourneriez-vous dans votre région ? », la plupart des migrants répondent « Oui, mais à certaines conditions. » Dans la région du Centre-du-Québec, par exemple, « 62 % des jeunes se disent prêts à envisager un retour dans leur municipalité d'origine si les circonstances s'y prêtent, et 68 % dans la région de la Mauricie », explique Jean-Louis Paré.
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La région du Centre-du-Québec jouit bien sûr d'une situation géographique privilégiée. Si les jeunes quittent, malgré tout ils rêvent souvent de revenir dans leur lieu d'origine. En cela, ils rejoignent leurs collègues des autres régions plus éloignées qui, eux non plus, ne semblent pas facilement renoncer à leur projet de retour. L'image de la région d'origine qu'ont les jeunes migrants du Québec est généralement positive. Qualité de vie, famille, amis, services, entraide, nature et quelques fois travail semblent beaucoup les inviter à songer au retour. Pour eux, l'un des seuls éléments négatifs serait la lenteur de décision des dirigeants locaux. De fait, à peu près 20 % des jeunes migrants reviennent sur leurs terres natales, suivant des taux qui varient d'une région à l'autre. En Mauricie, 15 % sont revenus alors que ce pourcentage est de 24 % dans la région du Centre-du-Québec.
Enfin, en bouclant la boucle du rêve de départ et du rêve de retour, un élément paradoxal apparaît avec force : les jeunes ne quittent pas principalement leur région pour trouver du boulot, mais ils ne reviendront pas s'ils n'y ont pas un emploi assuré.
Que ceux qui continuent à voir le temps uniquement à travers l'horloge, le calendrier, les cycles et la planification se détrompent ! En l'an 2000, le temps c'est aussi le hasard, l'occasion et l'opportunité. Les jeunes l'ont compris, et heureusement ! La linéarité plutôt favorable à leurs parents a cédé la place à une fragmentation dont ils devront savoir tirer parti.
« Quelque chose a changé dans le changement », dit Denis Pelletier, conseiller d'orientation et professeur associé en éducation à l'Université Laval. « Il y a trente ans, nous parlions du changement pour parler de quelque chose que nous allions maîtriser. Ce n'est plus le cas, et le rapport de force avec le changement s'est modifié. Aujourd'hui, on parle du changement pour signifier que nous devrons changer quelque chose chez soi. Nous avons perdu nos certitudes. »
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Sans que personne n'ait eu à leur expliquer, les jeunes ont compris la nécessité de revoir le rapport de leur vie au temps. Parlez-leur encore de l'avenir comme d'un tracé linéaire, prévisible et planifiable : s'ils ne sont pas morts de rire, c'est qu'ils sont très très polis. Pour les jeunes, le temps est plutôt une affaire de conjoncture et d'occasion. Bon nombre de chercheurs et de sondeurs ont d'ailleurs relevé cette attitude dans leurs travaux. Parents et éducateurs ont aussi lu cette prévalence tout à fait déroutante dans le mode de vie de leurs enfants et de leurs étudiants. Pour expliquer ce changement, Denis Pelletier se réfère à l'histoire grecque.
Le calendrier ou l'occasion
« Tout indique que Caïros a supplanté Chronos chez les jeunes, explique le conseiller d'orientation. Chez les Grecs, Chronos mettait le temps en calendrier et en cycles, alors que Caïros personnifiait le hasard, l'occasion, le temps qui fait l'événement. »
PHOTO : DENIS CHALIFOUR
Jusque-là, Chronos a eu
le haut du pavé et, au 20e siècle, on a cru
que le temps pouvait être pensé, planifié,
organisé et que, avec des schémas à moyen
terme, les individus comme les gouvernements pouvaient atteindre
leurs objectifs. Ce n'est pas un hasard si les jeunes misent beaucoup
sur les opportunités. Sans doute n'en ont-ils pas le choix !
De façon fort réaliste, ils savent que des occasions
vont se présenter et offrir des solutions meilleures que
celles qu'ils pourraient anticiper.
Denis Pelletier poursuit : « Dans le domaine de l'orientation et des études en développement de carrière, il y a à peine dix ans, la plus grande qualité d'une personne pour réussir son orientation c'était de savoir anticiper l'avenir et de pouvoir programmer et gérer le temps. Le profil idéal était celui du jeune qui savait bien tenir son agenda, coordonner ses actions en séquences et prévoir un plan de carrière suivant une logique de planification. » Aujourd'hui, même si ce discours prévaut encore dans bon nombre de milieux, la pratique a appris le contraire à la plupart d'entre nous. Et pas seulement aux jeunes. Toute planification est menacée par des événements imprévisibles sur lesquels les grandes organisations vont même jusqu'à miser.
Face à cela, heureusement, les jeunes ont compris l'importance de l'interactivité avec le hasard et l'occasion. La machine sociétale un peu folle issue des protagonistes du calendrier et des disciples de Chronos trouvera peut-être de nouveaux maîtres dans les stratèges événementiels. Sans parler de civilisation poker, sans doute peut-on imaginer une ère à la Caïros qui répondra à de nouvelles « règles » surgies de l'aléatoire!
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