RÉSEAU Hiver 2001 / Magazine de l'Université du Québec
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Photos : Denis Chalifour

Nos jeunes :
Au-delà de nos images

Entrevue avec Madeleine Gauthier, responsable de l'Observatoire Jeunes et Société

 Propos recueillis par Élaine Hémond

Le niveau de scolarisation des Québécois de trente ans est parmi les plus élevés au monde. Individualisme, hédonisme, goût de la liberté : les valeurs des jeunes se situent beaucoup dans le prolongement de celles de leurs parents baby-boomers. Quant à leurs préoccupations face à la précarité et aux nouvelles règles de l'économie, pour les gérer ils imaginent et développent des stratégies ad hoc qui ne sont pas toujours reconnues à leurs justes valeurs. Selon la sociologue Madeleine Gauthier, responsable de l'Observatoire Jeunes et Société de l'INRS-Culture et Société, l'image dramatique de la jeunesse projetée par l'opinion publique n'est pas tout à fait conforme à la réalité.

Réseau. Qu'est-ce qui, selon vous, caractérise la jeunesse québécoise en l'an 2000 ?

Madeleine Gauthier. Principalement deux choses  : 1) leur façon de gérer une réalité qui n'a rien à voir avec celle qu'ont connue les générations précédentes ; 2) les stratégies qu'ils inventent et mettent en oeuvre pour tirer leur épingle du jeu dans un contexte d'instabilité et de morcellement dont ils font les frais.

L'opinion publique est souvent sévère pour les jeunes et ne tient pas toujours compte de leurs réalités et surtout de l'ensemble des mutations qui leur sont imposées. Ainsi, nous sommes en face de la population de jeunes la plus scolarisée que le Québec n'ait jamais eue et nous avons tendance à ne voir que les 35 % qui décrochent du secondaire. Pourtant, plus de la moitié des 20-24 ans sont encore aux études, même si ce n'est pas nécessairement à temps plein. Dans les années 60, seulement 6 % ou 7 % des jeunes de cet âge étudiaient encore.

Cette évolution en 30 ans est incroyable et c'est l'une des dimensions que l'Observatoire Jeunes et Société essaie de développer. Nous pensons qu'il est important de prendre un recul dans le temps pour voir non seulement où nous en sommes et où l'on veut aller, mais aussi pour prendre la mesure du chemin parcouru. On devient ainsi moins sévère dans les jugements portés sur les générations qui nous suivent.

À l'Observatoire, nous regardons les jeunes comme des acteurs de leur société. Le plus intéressant dans les études que nous menons sur les jeunes de l'an 2000 consiste, en effet, à voir et à comprendre la façon dont ils s'adaptent à l'univers dans lequel ils vivent.

Réseau. Comment pouvons-nous définir l'objectif de l'Observatoire ?

Madeleine Gauthier. Il s'agit pour nous d'observer et de montrer la jeunesse sous toutes ses dimensions et sous toutes ses facettes. Non pas de rechercher les problèmes. Ainsi, il est fascinant de voir toutes les stratégies qu'une génération peut mettre en place pour essayer de réussir sa vie dans un contexte en évolution. Une nouvelle réalité se lit dans le fait que les jeunes des décennies 1990 et 2000 vont chercher des diplômes autrement que par la filière unique traditionnelle. Dans un contexte marqué par le morcellement, ils acquièrent à la pièce les éléments de formation dont ils ont besoin.

Cette façon de faire des jeunes n'est pas péjorative. Elle démontre plutôt que les jeunes sont en phase avec leur époque et qu'ils adoptent, en éducation comme dans d'autres domaines, des solutions qui correspondent aux règles du jeu. Il convient d'admettre que bon nombre de jeunes adultes réussissent bien leur vie professionnelle à travers des parcours atypiques.

Réseau. Vous ne mettez donc pas l'accent sur cet inquiétant renversement des valeurs que l'on attribue actuellement à la jeunesse. Pourquoi ?

Madeleine Gauthier. Parce que contrairement à ce qui est souvent véhiculé par les sondages et les médias, les valeurs que nous voyons chez les jeunes sont celles de la société en général, valeurs qui, on le sait, ne sont pas uniformes. Les jeunes ont donc à choisir dans cet éventail de valeurs et, le plus souvent, ils adoptent celles de leurs parents.

Dire aujourd'hui que les jeunes sont hédonistes, c'est rappeler l'influence de leurs parents qui, eux, se sont éloignés des valeurs de leurs propres parents. Le goût de bien manger, de bien boire, de s'offrir du bon temps n'est pas propre à la jeunesse actuelle. De même, le sens de l'économie, qui ne semble pas caractériser les jeunes, remonte davantage à la génération des grands-parents qu'à celle des parents.

Réseau. Que dites-vous, par ailleurs, des pratiques culturelles des jeunes ? On a tendance à croire que les temps libres des jeunes sont surtout consacrés à des activités de consommation.

Madeleine Gauthier. Ce n'est pas ce que nous voyons dans nos recherches. Nos études laissent même souvent voir le contraire. Ainsi, plus de jeunes qu'auparavant lisent. Même si ce ne sont pas tous des grands lecteurs, il faut y voir l'un des effets d'une scolarisation accrue. De même, les 20-24 ans comptent parmi ceux qui visitent le plus les musées. Ces occupations n'exigent pas de fidélisation à des horaires stricts comme le demande, par exemple, le suivi d'une émission hebdomadaire de télévision qu'ils regardent moins que les gens des autres tranches d'âge. Là aussi, il faut voir l'émergence d'une stratégie. Les jeunes ne veulent pas contraindre le peu de temps libre dont ils disposent.

Réseau. Vous donnez beaucoup d'importance aux stratégies développées par les jeunes. Pourtant, on a qualifié de génération perdue les jeunes entrés dans la vie adulte au cours des années 80. Est-ce à dire qu'eux n'avaient pas développé les outils d'adaptation qu'allaient inventer leurs cadets ?

Madeleine Gauthier. C'est un peu cela. Les jeunes de ce moment-là étaient les premiers à expérimenter l'inconnu d'un marché du travail en plein bouleversement et se trouvaient au front de toutes les mutations. Ils ont découvert à leurs dépens la précarité et le fait qu'avant de trouver un emploi régulier, il peut se passer deux ans, cinq ans ou dix ans.

Les jeunes d'aujourd'hui savent qu'ils se promèneront sans doute d'un employeur à l'autre pendant un certain temps, mais qu'ils finiront par s'installer comme tout le monde. Dans les années 80...

Réseau. En vous écoutant, nous percevons une image de la jeunesse assez différente de ce que nous disent les récents sondages. Iriez-vous jusqu'à mettre des bémols sur les résultats de ces sondages qui présentent souvent les jeunes de façon négative et à travers des problèmes de délinquance et de précarité ?

Madeleine Gauthier. Oui. Les sondages qui contribuent à faire l'opinion publique véhiculent trop souvent des images partielles des jeunes. Parfois même, leurs résultats vont à l'encontre de ce que nous disent nos études. Aussi, comme chercheurs, devant les énoncés des firmes de sondages, nous sommes souvent mal à l'aise, surtout que nous avons rarement accès à la méthodologie utilisée. Nous savons, par exemple, que l'étendue de tranches d'âge ou le nombre limité des personnes interviewées peuvent donner des résultats non significatifs.

Réseau. L'Observatoire dont vous êtes responsable a été associé de différentes façons au Sommet de la jeunesse et de la société. Dans la foulée de cet événement, le gouvernement du Québec a annoncé certaines mesures et débloqué plus d'un milliard de dollars. Que pensez-vous des solutions mises de l'avant ?

Madeleine Gauthier. J'ai des inquiétudes. Le Sommet a suscité des aspirations très variées chez les jeunes, et les priorités qui ressortent dans les mesures annoncées touchent surtout l'éducation et la formation. Vraisemblablement, les sommes allouées iront surtout aux institutions, collèges, écoles, commissions scolaires, et ce dans l'optique de l'échec zéro. Que restera-t-il pour les autres besoins mis en évidence par les jeunes, notamment par ceux qui sont en période d'insertion sociale et professionnelle ? Je crains que les jeunes aient à se battre entre eux pour se partager les miettes qui resteront.

Par exemple, le Sommet a mis en évidence la montée d'un leadership jeune tout à fait nouveau. Il ne s'agit pas d'un leadership classique issu des grandes organisations nationales, des fédérations étudiantes ou des groupes de concertation nationaux, mais d'un leadership né des récents forums tenus dans les régions. Un leadership qui n'a pas de tradition !

Le gouvernement serait irresponsable d'avoir suscité un tel leadership et de ne pas lui donner maintenant le soutien nécessaire. Alors même que l'on se plaint du peu d'intérêt de la jeunesse pour la politique et les institutions, nous avons là un terreau nouveau, fertile et extraordinaire. Va-t-on laisser cette relève tomber faute de clairvoyance quant à la nécessité de soutenir ces nouvelles formes de participation à la vie de la cité ?

Enfin, plus généralement, il m'arrive de craindre un peu que le Québec mette beaucoup l'accent sur l'encadrement de la jeunesse et sa protection, sans donner suffisamment de soutien à la création et à l'expérimentation des jeunes.

 
L'OBSERVATOIRE JEUNES ET SOCIÉTÉ

Créé officiellement en 1998, l'Observatoire Jeunes et Société a hérité de la tradition de recherche sur la jeunesse de l'IQRC (Institut Québécois de Recherche sur la Culture), devenu l'INRS-Culture et Société en 1995. Pour l'équipe multidisciplinaire de l'Observatoire, les jeunes sont non seulement les artisans de leur vie, mais aussi les bâtisseurs de la société de demain, voire les baromètres de celle d'aujourd'hui. « Les étudier, dit Madeleine Gauthier, responsable de l'Observatoire, c'est étudier les grandes tendances qui traversent notre société. »

Parmi les objectifs de l'Observatoire : assurer la continuité dans la recherche sur les jeunes ; doter le Québec d'un lieu d'observation des multiples dimensions de la vie des jeunes ; analyser les politiques qui concernent les jeunes. Les membres de ses divers comités, tout comme les chercheurs, proviennent de différentes institutions publiques et privées ainsi que de plusieurs universités et établissements d'enseignement.