| RÉSEAU Printemps 2001 / Magazine
de l'Université du Québec Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source. |
Jusqu'à l'arrivée massive des ordinateurs, il y a à peine une quinzaine d'années, les TI, pour technologies de l'information, se résumaient à peu près exclusivement au broadcasting et aux premiers lourds téléphones sans fil... Hier encore, à l'heure de la convergence entrevue de l'écran télé et de l'ordinateur, on parlait des NTIC, nouvelles technologies de l'information et des communications. Puis, quand Internet a fait son nid au coeur même de nos vies, au bureau comme à la maison ou à l'école, on s'est mis à parler plutôt des TIC.
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ÉTHIQUE ET TACT
Le terme Big Brother est apparu
dans le roman 1984 de George Orwell quelque part à
la fin de ces années 30 qui voyaient la montée
du nazisme et du fascisme étatisés en Europe. C'est
un symbole puissant. Big Brother, c'est le « pouvoir
anonyme », sans visage et sous toutes ses formes ;
le « contrôle » partout, sur tout.
Et si le terme a pris un sens nouveau depuis l'invasion cybernétique,
c'est qu'aujourd'hui les technologies de l'information (TI) permettent
à toutes les bureaucraties du monde un contrôle sans
précédent sur les renseignements « croisés »
définissant la vie privée du moindre citoyen. Sans
parler de cette pratique, devenue commune avec Internet, de « marquer »
les consommateurs potentiels dès qu'ils mettent le pied
sur un site. La société de l'information redéfinit
de fond en comble le concept de « vie privée ».
Et cela pose une série de problèmes éthiques
qu'on a facilement tendance à évacuer.
Robert Dupuis
est directeur des programmes à l'École de technologie
de l'information (ETI), une créature hybride enfantée
conjointement par l'École de technologie supérieure
(ETS), l'INRS, la TÉLUQ et l'UQAM. Il reconnaît d'emblée
que ces questions sont préoccupantes et « doivent
être abordées dans toute formation universitaire ».
« Le rôle de l'ETI, souligne-t-il, est de former
des personnes qui oeuvrent dans des organisations. Nous croyons
que les connaissances qu'elles acquièrent ici permettent
de mieux diriger l'évolution de l'utilisation des TI dans
ces organisations. Et cela, autant sur le plan éthique
que social : dans ce domaine comme dans les autres, l'ignorance
est le pire danger... »
Car il faut bien constater à quel point le paysage s'est radicalement transformé. « Depuis plusieurs années déjà, reprend Robert Dupuis, les TI sont marquées par la convergence, c'est un fait. Il y a convergence des contenus : texte, images, son, vidéo, etc. Convergence des moyens de transmission aussi : il n'y aura bientôt plus de distinction entre câblodistributeurs, diffuseurs et entreprises de téléphonie. Et convergence des terminaux : il semble que nous aurons bientôt un appareil portatif qui nous servira de téléphone, de téléviseur, d'ordinateur, etc. Par ailleurs, de plus en plus d'appareils de toutes sortes seront reliés en réseau et seront à la fois contrôlés à distance par nous ou par des fournisseurs (Hydro-Québec, par exemple, qui voudra optimiser l'utilisation de l'électricité). La convergence est donc, oui, la force principale qui caractérise la direction prise par les TI. »
Et cela ouvre la porte à toutes les concentrations et à tous les traitements « croisés » que l'on sait...
RÉSEAU : Croyez-vous à une incarnation quelconque de Big Brother, Robert Dupuis ?
R.D. : « Au sens de la surveillance des activités privées de chaque personne : oui. Techniquement, la chose est de plus en plus facile. Au sens où la volonté politique de le faire existe : pas plus qu'auparavant. Le danger réside d'après moi dans le fait que, si cette volonté politique existait, les conséquences seraient à la mesure des moyens techniques consentis : énormes ! Doit-on promouvoir l'encryptage des messages transmis dans Internet... et ainsi permettre aux groupes criminalisés de transmettre leurs petites informations privilégiées à l'abri de l'interception policière ? Doit-on l'empêcher et ainsi mettre les messages de tout le monde à la portée de la police ? Je ne suis pas des plus optimistes quand il s'agit de se demander si un contrôle est possible sur les innovations technologiques. Je le suis cependant quand il s'agit de mettre en place les moyens de protéger les valeurs que la société tient à préserver. »
RÉSEAU : Les programmes de l'ETI offrent-ils une réflexion éthique ou sociologique sur les TI ?
R.D. : « Pour le moment, les programmes de l'École de technologie de l'information couvrent les effets des technologies sur les organisations, ce qui est la vocation première de l'École. Nous offrons cependant, à la maîtrise, plusieurs spécialisations dont certaines abordent déjà ces questions. Nous prévoyons aussi ajouter une spécialisation « Science, technologie et société », domaine de réflexion centré sur les questions éthiques et sociales. D'ici quelques années, l'apport de ce domaine devrait se déplacer vers des cours obligatoires, communs à tous les étudiants de l'École. »
Dans les faits, et bien au-delà des performances et des derniers développements technologiques, c'est en capitalisant aussi sur les enjeux mis en cause par le développement anarchique des technologies de l'information que l'ETI jouera pleinement son rôle. Big Brother n'aura alors qu'à bien se tenir !
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*Michel Bélair est journaliste et chroniqueur multimédia au journal Le Devoir. On peut le rejoindre par courriel à belmic@videotron.ca