RÉSEAU HIVER 2002 / Magazine de l'Université du Québec
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Entrevue

Jeunes filles et petits garçons

 PROPOS RECUEILLIS PAR ÉLAINE HÉMOND

Entrevue avec le professeur Claude Crépault de l'UQAM

Claude CrépaultOn parle souvent de l'écart de maturation physique entre les filles et les garçons qui fréquentent les mêmes classes au secondaire. Les filles, souvent pubères dès la première année du secondaire, ont des intérêts et des corps de jeunes femmes, alors que bon nombre de leurs compagnons jouent encore aux petites voitures. Plusieurs questions se posent face à ce décalage, et certains parents craignent que ce côtoiement perturbe et défavorise leur fils.

Réseau - D'abord, est-ce vrai que, chez les jeunes filles, la puberté survient maintenant beaucoup plus jeune qu'il y a 15 ou 20 ans ?

Claude Crépault - Beaucoup plus jeune, non! En tout cas, aucune étude ne le démontre. Cependant, il y aurait effectivement une diminution, pouvant aller de six mois à un an, de l'âge de la puberté chez les filles du Québec. C'est en tout cas ce qu'ont montré les recherches du professeur Richard Cloutier, de l'Université Laval, réalisées en 1996.

Réseau - Pourtant, dans certains médias, américains surtout, on fait état d'une puberté de plus en plus fréquente chez des fillettes de neuf ou dix ans !

Claude Crépault - Pour l'instant aucune recherche canadienne ne confirme ce phénomène. Il est vrai, cependant, qu'une étude réalisée à Porto Rico met en lumière la prévalence de cette puberté très précoce dans une population exposée fortement à des contaminants environnementaux. Cette prévalence ne semble pas se vérifier ici à l'heure actuelle, mais des biologistes étudient l'impact de certains produits chimiques sur le système reproducteur des animaux et des humains.

Réseau - Pensez-vous que le regroupement dans une même classe de filles et de garçons du même âge, mais très différents dans leur maturation physiologique et psychique, puisse entraîner des problèmes pour les garçons ?

Claude Crépault - A priori, je ne vois pas de conséquences néfastes importantes à ce côtoiement pour les garçons. Surtout dans la mesure où ces derniers ont autre chose à prouver à cet âge-là. À cette étape, s'ils en sont à consolider leur masculinité, ils ne se trouvent pas encore dans le champ du sexuel.

Le garçon, à ce stade, investit davantage le lien intrasexuel (avec ses compagnons). Il affirme et développe surtout sa masculinité à travers les sports et la performance physique. Très occupé par l'action portant sa masculinisation, il n'est généralement que le témoin de ce que vivent les filles de sa classe. En fait, les garçons de la même classe ne sont pas les objets de désirs et il y a sans doute peu d'interférence à ce niveau entre filles et garçons. Ces derniers sont encore loin de la sexualité active.

Cela ne veut pas dire que les garçons ne sont pas fragiles à cette étape. Au contraire, à onze, douze ou treize ans, ils le sont énormément. Selon l'approche sexoanalytique, au stade de l'identification sexuelle qu'il traverse au secondaire, le garçon doit, en effet, se détacher le plus possible de sa féminité primaire pour consolider sa masculinité.

Réseau - Vous parlez de féminité primaire et de rupture avec le genre de la mère. Que dit la sexoanalyse à ce sujet ?

Claude Crépault - En ce qui a trait au développement de la « genralité », la théorie sexoanalytique suppose l'existence d'une féminité primaire commune aux deux sexes. La masculinité est vue comme une construction secondaire facilitée par la mise en veilleuse des composantes féminines de base et l'émergence de l'agressivité phallique. Ce processus discontinu a pour effet de rendre plus vulnérable l'identité masculine. Cette théorie contraste avec la théorie freudienne qui voit plutôt la féminité comme une élaboration secondaire résultant du « deuil du manque phallique ».

Dans le modèle sexoanalytique, si le garçon reste dans son identité primaire, il conservera une identité féminine, un peu transexuelle. Aussi, les garçons doivent renoncer à cette féminité primaire pour se masculiniser. Cette phase de rupture commence à deux ans, dès le premier sentiment d'appartenance à un sexe ou à un autre.

À l'école secondaire, les garçons sont encore dans ce processus de détachement de la féminité et ils construisent alors leur identité sexuelle en développant de l'agressivité phallique reliée à la domination intrasexuelle et intersexuelle. À l'heure de franchir ce cap, au secondaire généralement, le garçon est alors beaucoup plus vulnérable que la fille au niveau de l'identification sexuelle.

Réseau - Comment peut-on comparer le processus d'identification sexuelle chez le garçon et chez la fille ?

Claude Crépault- L'identification sexuelle est plus facile pour la fille qui va rester dans la féminité primaire. Au niveau du développement de sa « genralité », n'ayant pas de rupture importante à faire, elle est beaucoup moins vulnérable. La fille confirme davantage sa féminité au niveau de la désirabilité et, contrairement à ce que l'on voyait, il y a 15 ou 20 ans, la jeune fille de 2001 n'a pas peur de se montrer désirable. Cet aspect de la désirabilité, un peu mis en sourdine par le mouvement féministe, émerge fortement aujourd'hui et peut faire peur à certains parents.

Réseau - Donc, contrairement à l'âge de la puberté qui n'aurait pas beaucoup changé avec les années, l'affirmation du désir de plaire de la femme aurait donc pris de l'importance ?

Claude Crépault - Oui. Ce désir de plaire, de séduire, peut être maximalisé ou minimalisé et, il y a quelques décennies, les jeunes filles avaient tendance à cacher leurs formes... Dans l'histoire, on a vu des moments où le pouvoir de séduction des femmes a été atténué, voire neutralisé, par les hommes, mais actuellement la jeune fille connaît et affirme ce pouvoir.

Réseau - Les garçons, confrontés à ce pouvoir alors qu'ils ne sont pas prêts à y répondre, peuvent-ils ressentir une certaine pression face au rythme de leur propre maturation sexuelle ?

Claude Crépault - Je doute que cela puisse avoir un impact sur les garçons du même niveau scolaire, puisque ce ne sont pas ceux-là qui sont sélectionnés par les filles. Des sujets plus vieux, des classes supérieures, vont se poser comme sujets désirants. Les garçons du même âge que les filles portent plutôt un regard neutre et sont davantage des témoins. Leur désir n'étant pas encore suffisamment sexué, les garçons de cet âge en sont plutôt à des activités masturbatoires. C'est là que leur imaginaire va se préciser, notamment avec des fantasmes d'affirmation phallique et d'anti-madone.

C'est plus tard, à quatorze ou quinze ans, que le garçon sera mis dans un rapport de séduction avec la fille. À cette étape, il pourra ressentir son manque d'habiletés face à la fille. La maturation se faisant à des rythmes différents, le décalage physiologique se poursuivra encore quelques années. On estime généralement que c'est au collège que garçons et filles se rejoignent.

Réseau - Compte tenu de ce décalage physiologique entre le garçon et la fille, que dites-vous à ceux qui prônent un retour aux classes unisexes au primaire et au secondaire ?

Claude Crépault- La solution d'un retour à des classes uniquement de garçons et uniquement de filles n'est pas à écarter. Mais il ne faut pas envisager cette solution pour éviter les malaises attribués au côtoiement de garçons et de filles à des stades d'identification sexuelle différents. Avant de penser à un tel retour, il faudrait d'abord connaître l'impact de la mixité sur l'apprentissage en tenant compte du décalage physiologique. Cette étude n'a pas encore été faite.

Réseau - Il serait tentant d'interpréter vos propos comme une confirmation que le système scolaire, et plus largement la société, est mieux adapté aux filles qu'aux garçons !

Claude Crépault - Cette interprétation serait totalement fausse. Au contraire, en dépit des avancées des femmes et de leur accès à toutes les professions, les filles et les jeunes femmes démontrent actuellement une extrême fragilité affective. En effet, parallèlement au développement de l'identité de genre qui se fait à des rythmes différents chez les garçons et chez les filles, il faut aussi tenir compte de l'identité personnelle de chacun. Et là, les fragilités s'inversent. Le garçon doutera plus de sa masculinité que la fille de sa féminité, mais, par contre, au niveau de l'identité personnelle, la fille est plus vulnérable et le restera longtemps.

Pourquoi ? Parce que la jeune fille ayant tendance à prolonger avec ses éducateurs le lien fusionnel avec la mère, elle se met dans un état de dépendance. On voit souvent les effets créatifs de cette insécurité à travers les performances des filles à l'école. Cependant, il y a aussi des effets négatifs, notamment en termes d'anxiété et d'une grande fragilité affective, qu'elle mettra souvent longtemps à surmonter.

QU'EST-CE QUE LA SEXOANALYSE ?

Ce chapitre de la sexologie a pour premier objet d'étude l'inconscient sexuel. On y fait le postulat que l'inconscient sexuel est porteur de ses propres lois et de ses propres mécanismes d'action. Les analystes y regardent l'histoire sexuelle de la personne dans un sens large qui renvoie à trois sphères :
1) la sexualité, 2) la « genralité », c'est-à-dire tout ce qui est lié à la masculinité et à la féminité et 3) les rapports à l'autre sexe.

Le professeur Claude Crépault de l'UQAM est le président-fondateur de l'Institut international de sexoanalyse (http://pages.infinit.net/iis/). Pour en savoir plus sur cette approche : La Sexoanalyse (1997), Éditions Payot, Paris, de Claude Crépault.

PUBERTÉ : OÙ EN SOMMES-NOUS ?

L'opinion de plus en plus partagée sur la plus grande précocité de la puberté des filles reste étonnamment difficile à confirmer. Plus encore, dans la grande enquête de Santé Québec menée en 1998 sur la santé des adolescents, aucune question sur l'âge des premières menstruations n'a été posée. C'est la seule enquête nationale qui aurait permis d'avancer des chiffres sur cette question. Du côté canadien, l'Enquête longitudinale nationale sur l'enfance et les jeunes débutée en 1995 s'est intéressée à la question par groupes de 10-11 ans, 11-12 ans, 12-13 ans et 13 -14 ans, mais seul le premier cycle de l'étude a été réalisé et aucune publication n'a été retracée publiant les résultats de la première phase de cette enquête.

Pourtant, du côté américain, récemment, les données suivantes ont été publiées dans le Time : entre le milieu du dix-neuvième siècle et le milieu du vingtième siècle, l'âge moyen de la puberté est passé de 17 ans à 13 ans. Depuis les années 1960, on s'entend pour dire que l'âge moyen de la puberté est resté stable à 12,8 ans.

1 fille blanche sur 7 aurait ses premières menstruations à 8 ans
1 fille noire sur 2 à 8 ans

Certains experts consultés dans le cadre du présent dossier de Réseau partagent la même intuition : la puberté des filles serait plus précoce. Des recherches sur cette question débuteront dans les prochains mois.

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