RÉSEAU PRINTEMPS 2002 / Magazine de l'Université du Québec
Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source.

ILLUSTRATIONIllustration : Philippe Brochard

PAR DENISE PROULX

L'APPROCHE PRÉVENTIVE EN SANTÉ :

PAS POUR DEMAIN

Tous s'entendent. Gérer les conséquences de la négligence ou de l'ignorance en matière de santé aspire le système de soins vers un gouffre sans fond. Les approches préventives sont-elles des solutions viables à moyen et long termes pour freiner la spirale des dépenses ? Depuis trente ans, ministres et experts semblent le croire. La prévention fait bonne figure dans les politiques québécoises de la santé et du bien-être. Le rapport de la Commission Clair sur la santé et les services sociaux n'est pas en reste. Il en fait l'un des éléments centraux d'une énième politique pour réduire la consommation des services sanitaires dans l'avenir. Mais il semble que la coupe soit encore loin des lèvres.

PANDans les faits, la réalité est tout autre. Les crises répétées des dernières années ont progressivement réduit la prévention au rôle de faire-valoir. Les CLSC, bastions de la promotion de la prévention, sont en grande mutation. Leurs infirmières sont appelées à fournir des services curatifs de première ligne. On les sort des écoles puis les retournent non pas pour éduquer, mais pour vacciner massivement. C'est de la prévention, certes, mais davantage au profit des compagnies pharmaceutiques. Politiciens et défenseurs de la qualité des soins aux malades dénoncent le sous-financement, le manque de personnel, les failles du régime d'assurance-médicaments. Les uns réclament l'instauration d'un système mixte privé/public, les autres un investissement dans les nouvelles technologies génétiques. Comment les universitaires peuvent-ils enrichir cette réflexion ? Quelles solutions préconisent-ils pour améliorer l'efficacité du système actuel ? Quel rôle la formation universitaire et la recherche doivent-elles jouer dans le développement des nouvelles unités de médecine familiale qui accorderaient une place de qualité à la prévention et à des approches alternatives ?

Une approche globale

Autre consensus : développer une approche globale en santé est le meilleur moyen pour stabiliser les coûts du système de soins. Cela implique nécessairement la promotion de saines habitudes alimentaires, une eau de qualité, un air moins vicié, la diminution de la pauvreté, des adolescents mieux encadrés et des milieux de travail sécuritaires et mieux respectueux des réalités familiales. C'est aussi faire en sorte que les individus se sentent responsables de leur santé et de celle des autres.

Jean TurgeonLes détracteurs du système actuel réclament plus d'argent et d'interventions, mais rarement en faveur du développement d'une vision globale préventive. « C'est le parent pauvre du système. On est rapide pour dire que la prévention ne démontre pas son efficacité. De nouveaux médicaments, de nouvelles interventions médicales et de nouvelles technologies ne le font pas non plus. On est dans une mentalité de deux poids, deux mesures. Si on était aussi sévère avec l'évaluation des soins curatifs qu'on l'est avec le préventif, les allocations budgétaires changeraient », croit Jean Turgeon, professeur et directeur du programme de doctorat à l'École nationale d'administration publique (ENAP).

Pouvoir comparer

L'Institut canadien d'information sur la santé (www.icis.org) et l'Institut national de santé publique du Québec (www.inspq.qc.ca) ne suffisent pas à documenter adéquatement les professionnels sur des données curatives et des données préventives. « Le système manque d'indicateurs de performance pour être capable d'évaluer l'efficacité de ses interventions tant préventives que curatives, dans chacune des provinces », déplore-t-il.

Jean Turgeon estime urgent d'en développer avant que les entreprises pharmaceutiques ne viennent rajouter aux coûts actuels avec l'introduction de médicaments dits préventifs de maladie comme l'ostéoporose. « Le problème actuel, c'est qu'on ne fait pas d'arbitrage dans le système. Pour ce faire, il faut des données solides avec une perspective canadienne, être détaché des politiciens et de leurs intérêts électoraux. On n'a pas les moyens de tout avoir dans le panier de services. Il va falloir choisir et déterminer quelle place on veut accorder à la prévention. »

Daniel LozeauDaniel Lozeau, également professeur à l'ENAP et chercheur en matière de qualité totale, observe que personnel et administrateurs des hôpitaux ont peu envie de remettre en question leurs habitudes de travail. « Les gens sont tellement débordés à éteindre les feux ! Ça devient un luxe de devoir intégrer une vision de qualité dans les soins curatifs. Ce débordement empêche la planification d'une gestion à plus long terme. De plus, beaucoup de médecins s'irritent au départ à l'idée de confier aux infirmières l'évaluation de la qualité des interventions et d'apporter des solutions qui intégreraient la prévention. On a affaire à des problèmes qui ont un caractère systémique, superposés et qui dépassent la capacité de résolution par un seul individu. Les employés du système de santé cicatrisent des plaies ouvertes. Ils ont vécu la fermeture d'hôpitaux, la mise à la retraite de professionnels compétents. Je comprends qu'il soit difficile de leur en demander plus. »

Pour Daniel Lozeau, la prévention devrait se faire en amont, dans le cabinet du médecin, dans les écoles. « Les gestes de prévention sont rentables pour la société en général mais pas financièrement pour les professionnels du curatif. Les bienfaits sont socialisés alors que les bénéfices ne le sont pas. Ici, au Québec, ce qui fait fonctionner l'économie, c'est la privatisation des services. Sa logique même n'encourage pas une accentuation des moyens de prévention. Lorsque vous aidez l'ensemble de la population, chaque individu ne peut pas le voir. La personne sauvée par des médicaments ou une intervention médicale coûteuse est plus facile à identifier. Je vois mal comment les problèmes pourront se régler dans un temps prévisible. »

Agir différemment

Michèle CôtéIls le seront par la création de nouveaux modèles de soins. Michèle Côté, responsable du programme en sciences infirmières à l'Université du Québec à Trois-Rivières, estime qu'il faut penser la pratique autrement. « La ligne d'action devrait passer du national au local. La création des unités de médecine familiale est un pas dans la bonne voie. La prévention, même difficilement chiffrable, est l'une des solutions qu'il est souhaitable d'y intégrer. L'argent économisé en soins pourrait être réinvesti dans des appareils sophistiqués. »

Pour que cette nouvelle formule réussisse, Mme Côté préconise un changement d'attitude. L'infirmière qui reçoit une formation en prévention doit prendre sa place. Elle doit s'affirmer au sein d'une équipe multidisciplinaire, ne pas laisser le médecin prendre les décisions qu'elle peut assumer. « Elle possède une position privilégiée. Elle a plus de facilité pour entrer dans les maisons. Les gens font confiance avec spontanéité à ses connaissances en santé. Ils lui confient des secrets. Que ce soit la mort à la maison, la maladie d'Alzheimer ou les chirurgies d'un jour, l'infirmière soutient les aidants naturels qui s'occupent d'un malade à domicile. Automatiquement elle est dans un mode de prévention. C'est en travaillant dans des équipes multidisciplinaires qu'elle obtient une perspective plus globale d'une situation et qu'elle peut offrir le meilleur au patient. Reste à voir si notre système de soins actuel est prêt à lui reconnaître cette place. »

Les universités :
pivot entre la prévention et la guérison

PAR DENISE PROULX

Helene Sylvain« Si le système n'est pas capable de mettre de l'avant une structure de prévention, il va y avoir une sortie massive de la clientèle vers d'autres approches », avertit Hélène Sylvain, professeure au Département des sciences infirmières à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR).

Car, rappelle-t-elle, les infirmières possèdent une longue tradition de compétence en matière de prévention et elles ont la confiance du public. C'est sans difficulté qu'elles peuvent utiliser ces atouts dans les futures unités de médecine familiale. Mme Sylvain estime que les universités ont la responsabilité d'oeuvrer à la réalisation de cette nouvelle structure de fonctionnement. « Il m'apparaît indispensable de développer avec plus d'acuité le sens de l'analyse chez les infirmières; les rendre habiles à évaluer des situations, davantage actives dans les modifications du système de santé. Elles doivent dépasser l'aspect technique acquis dans leur formation collégiale. L'université doit les aider à assumer un leadership. »

Certains facteurs démographiques se traduiront en une hausse de la consommation des services de soins de santé d'ici vingt ans. Le rapport Clair prévoit que de 1996 à 2021, le nombre des soixante-cinq ans et plus croîtra de 92 % et que celui des plus de quatre-vingt-cinq ans, de plus de 150 %.

Devant cette perspective, selon Mme Sylvain : « Les infirmières peuvent être une force vive dans le virage vers la prévention. On les retrouve partout, dans tous les services. On leur accorde qu'elles sont le coeur du système. Quand elles auront acquis la reconnaissance de leur propre pouvoir d'influence, elles vont alors accepter leur capacité d'influencer les décisions. Je tente d'outiller nos étudiantes pour qu'elles puissent prendre leur place dans les nouveaux projets de médecine familiale et pour qu'elles puissent préserver des aspects importants du système. Mais la bataille n'est pas gagnée. Il y a beaucoup de sensibilisation à faire sur la valeur de la prévention. »

Regarder le patient de près

Louise DumasLouise Dumas, responsable de la formation en sciences infirmières à l'Université du Québec à Hull (UQAH), est également d'avis que le réseau universitaire doit collaborer à éliminer les parties du système et les clauses syndicales qui font la pluie et le beau temps dans le domaine de la santé. « Il faut qu'on se mette sérieusement à regarder le patient et le lieu où il peut être le mieux servi. J'espère que les nouvelles unités de médecine familiale vont faire la différence. Avec ces cliniques familiales, il pourrait y avoir un suivi conjoint médecin-infirmière et ça changerait beaucoup de choses dans le système. On pourrait aussi oeuvrer avec les sages-femmes. Mais pour que ça se réalise dans l'harmonie, il faut qu'au départ nous, les infirmières, nous nous entendions sur un continuum de formation. »

Dans cet esprit, Mme Dumas travaille avec des collègues des universités de Trois-Rivières et de Rimouski à l'élaboration d'un DEC-Bac., soit une formation en sciences infirmières d'une durée de cinq ans. À ce jour, le Québec est la seule province canadienne à ne pas l'exiger. « Ce serait fort intéressant de former nos étudiantes en soins multidisciplinaires, à partir même des cours de base. On pourrait axer encore davantage sur la prévention. Mais c'est le genre d'initiatives qui fait peur aux syndicats. Il y a bien des chasses gardées à bousculer », déplore-t-elle.

Affronter la résistance

Les départements de sciences infirmières préparent leurs étudiantes à agir différemment dans le système, mais le gouvernement favorise de plus en plus les soins de guérison. Avec le glissement des CLSC vers les soins curatifs de première ligne, il reste bien peu de temps de travail aux infirmières pour remplir leur mission de prévention.

Nicole OuelletÀ la suite de ce constat, Nicole Ouellet, professeure en sciences infirmières à l'Université du Québec à Rimouski, se montre passablement moins optimiste que ses consoeurs. Elle doute que les unités de médecine familiale accordent une véritable place à la prévention, même si les universités augmentent leur formation en ce sens. « Je pense que les infirmières vont faire encore plus de curatif. Ce n'est pas dans la culture des médecins de consacrer du temps à la prévention, tout simplement parce que ce n'est pas payant. C'est la réalité depuis des années, malgré toute la formation que nous donnons. Je ne vois pas pourquoi ça changerait. »

Mme Ouellet s'appuie sur l'histoire du système de santé québécois pour douter de l'avenir. Les gouvernements successifs ont régulièrement parlé de la prévention comme solution aux problèmes, mais quand est venu le temps qu'ils se positionnent véritablement en sa faveur, ils ont eu tendance à mettre tous leurs oeufs dans le même panier.

Elle rappelle que dans certains milieux les conséquences n'ont pas tardé à être désastreuses. « Quand les infirmières des CLSC ont cessé d'aller dans des écoles secondaires, il y a des endroits où le taux de suicide a grimpé en flèche. Ça fait longtemps qu'on enseigne la prévention, mais les infirmières n'ont plus le temps d'en faire. Ça devient de moins en moins la priorité des établissements. Pourtant, on a vu à quel point la prévention est indispensable et que la population y répond positivement lorsqu'elle peut y avoir accès. »

 

La formation :
les défis des approches alternatives

PAR DENISE PROULX

En effet, la promotion de la prévention, aussi mince fut-elle, a réussi au cours des trente dernières années à éveiller le sens des responsabilités parmi la population. De plus en plus de gens se tournent vers des approches différentes pour conserver leur santé ou pour éviter d'entrer dans un système de soins qui leur apparaît déficient. Parce qu'elles sont réputées préventives, les approches alternatives sont populaires. Plusieurs infirmières ont observé cette tendance et ont ajouté des formations parallèles à leur instruction de base. L'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) a reconnu cet apport positif au système de santé et offre, depuis 1998, un baccalauréat en pratique de sage-femme et un autre en chiropratique.

Malgré cette formation de haut niveau, l'ensemble de la profession médicale est encore peu ouverte à l'idée de faire une place aux professionnels de ces approches alternatives au sein des unités de médecine familiale. Comment la formation universitaire peut-elle agir pour aider les sages-femmes et les docteurs en chiropratique à se débarrasser des préjugés et des histoires de « Bonhomme Sept Heures » qu'on leur colle à la peau, afin de mieux les tenir à l'écart du système ?

Une formation avancée en santé mentale

PAR DENISE PROULX

Le Québec innove en santé mentale. La Téluq lançait en primeur canadienne il y a quelques semaines, dans les premiers jours de janvier 2002, un premier diplôme d'études supérieures spécialisées (DESS) de deuxième cycle en santé mentale. L'approche de la formation se veut transdisciplinaire et abordera la santé mentale sous ses angles sociaux, psychologiques, culturels et biologiques. Ce DESS a également la particularité d'être entièrement disponible à distance, dans le cadre des programmes de la Téluq.Mario Poirier

« Nous n'aborderons pas la santé mentale seulement sous l'angle de la thérapie et des soins spécialisés, mais aussi dans la vie quotidienne, dans son impact sur le milieu du travail, la culture, les relations interpersonnelles et la santé physique », souligne Mario Poirier, psychologue et responsable du DESS à la Téluq.

Une question préoccupante

Les enquêtes successives de Santé Québec et le rapport Harnois en 1988 rapporte que la santé mentale devient une question préoccupante dans la société québécoise. Environ 20 % des Québécois se sentent touchés par le stress et le mal de vivre. Les statistiques montrent que le suicide, le jeu pathologique, la violence familiale, l'alcoolisme et la toxicomanie sont de plus en plus présents.

Par contre, selon la Coalition des médecins pour la justice sociale, le financement des services en santé mentale au Québec aurait diminué chaque année depuis 1996. Le Québec dépense environ 800 millions par année en santé mentale, soit environ 6 % du budget global de la santé. Au moins 80 % de ces sommes ciblent les besoins des personnes gravement atteintes, comme les schizophrènes. Des milliers de malades reçoivent des services réduits et deviennent des personnes-troubles qui, souvent, viennent grossir le nombre des sans-abri.

Mario Poirier suggère de développer des stratégies préventives, non seulement curatives, pour venir en aide aux personnes laissées pour compte. « Ces stratégies doivent viser trois objectifs : combattre la pauvreté et ses conséquences, soutenir les familles et intervenir précocement auprès des enfants, sensibiliser la population en général aux impacts de la culture et des choix de vie sur la santé mentale de chacun . »

La formation de la sage-femme

Huguette Boilard« Notre défi est de faire reconnaître que nous enseignons un savoir sérieux qui permet aux sages-femmes et aux femmes enceintes de prendre des décisions rigoureuses. Nous avons beaucoup de promotion à faire. Il est primordial de dire que les sages-femmes sont diplômées, équipées et encadrées dans une profession réglementée », indique Huguette Boilard, chef du module sage-femme rattaché au Département de chimie-biologie.

Elle ajoute que le système de santé ferait de grandes économies si la population comprenait leur importance et les réclamait en toute confiance, compte tenu de ce que 85 % des grossesses se terminent par des accouchements sans complications. « La sage-femme pourrait trouver sa place dans une unité de médecine familiale où elle s'ajouterait à une équipe composée de médecins, d'infirmières, de chiropraticiens, d'ostéopathes, d'homéopathes, de psychologues ou de travailleurs sociaux. Elle peut jouer un rôle fondamental en prévention et le système ne s'en porterait que mieux. Mais pour ce faire, les autres professionnels doivent mettre fin à leurs animosités ou à leurs chasses gardées. On nie le rôle éducatif que la sage-femme peut jouer au sein de la population. Il faudrait reprendre le discours en la voyant comme une partie de la solution. Certains individus sont ouverts à cette approche mais pas la profession médicale », déplore-t-elle.

En effet, les sages-femmes continuent à soulever bien du scepticisme au sein de la Fédération des omnipraticiens, du Collège des médecins, voire chez les infirmières.

Interrogés sur la place que ces professionnelles pourraient prendre dans le système de santé, les organismes représentant les médecins préfèrent éviter de répondre à la question, se renvoyant la balle mutuellement ainsi qu'aux responsables des facultés de médecine. Si d'entrée de jeu on leur reconnaît une « certaine » compétence préventive, elles n'ont pas fini d'en découdre pour avoir voix au chapitre dans la réforme que veut implanter M. Rémy Trudel, le ministre de la Santé et des Services sociaux.

« Personnellement, que les sages-femmes aient une formation universitaire et le droit de pratiquer légalement, ça me fait ni chaud ni froid. Je suis contente pour elles. Le titre d'accoucheur n'appartient à personne. J'ai travaillé avec des sages-femmes accompagnatrices et je pense qu'elles font du bon travail », dit le Dr Dominique Lalonde, rattachée à l'Unité de médecine familiale de l'Hôpital Notre-Dame et formatrice de la relève en médecine. De là à vouloir parler au nom de sa profession, elle s'y refuse complètement, sachant très bien que des collègues sont plus farouches à la présence des sages-femmes dans de futures équipes multidisciplinaires.

« Même avec une formation universitaire, j'ai des réserves pour que les sages-femmes puissent accoucher des femmes à la maison. C'est plus risqué. Les maisons de naissance sont une belle alternative. De là à les entrer dans les centres hospitaliers, je ne sais pas. Les infirmières sont formées pour faire de l'enseignement et du suivi de grossesse », rappelle Nicole Ouellet, du Département de sciences infirmières de l'UQAR.

La chiropratique : centrée sur le patient

André-Marie GonthierLa chiropratique soulève tout autant de résistance de la part des médecins, même si la pratique est largement appréciée par la population. « Par définition, la chiropratique est une approche positive de la santé. Elle se situe dans un paradigme différent de celui de la médecine allopathique. C'est une approche centrée sur le patient et sur sa capacité innée de récupération ou de guérison. Mais nous avons à vivre avec la dominance médicale, bien organisée, insidieuse, qui possède des filiales dans toutes les grandes et moyennes villes du monde et qui communique par ses sociétés savantes beaucoup de préjugés et de biais contre ceux qui osent s'opposer à leurs diktat en matière de santé », dénonce André-Marie Gonthier, professeur et responsable du doctorat en chiropratique à l'UQTR. Il salue la vision des dirigeants du siège social de l'Université du Québec qui ont su faire preuve de « courage et d'audace » pour contrer l'opposition des corporations médicales et favoriser la construction du pavillon de la chiropratique, en 1998, à la suite de plusieurs années de démarches avec ce milieu professionnel.

« Nous voulons prendre notre place dans un monde où la vision médicale est omniprésente et omnipuissante. Des milliards de dollars sont en cause dans l'industrie de la maladie où le milieu médical fait front commun avec le milieu pharmaceutique. L'UQTR doit vivre dans cette tourmente. »

M. Gonthier rappelle que même si les approches alternatives donnent accès à des pratiques marginalisées, moins connues et souvent moins reconnues, les enjeux demeurent les mêmes : réduire les coûts du système de santé en permettant aux individus de prendre leur guérison en main.

 

Des relations tendues
L'acupuncture et l'homéopathie à couteaux tirés avec la médecine « officielle »

PAR MICHEL BÉLAIR

Pourquoi médecins et infirmières sont-ils si peu enclins à placer sur le même pied qu'eux les professionnels des approches alternatives, alors qu'ils savent que leur présence contribue déjà à désengorger le système de guérison de la maladie ?

En fait, il y a bien longtemps que la médecine occidentale et les pratiques alternatives ne font guère bon ménage. Fiers de leurs succès, jaloux aussi de leurs prérogatives et de leur pouvoir, les médecins adoptent partout les mêmes positions : peu leur importe que les patients considèrent que la médecine alternative « fonctionne », ils veulent des preuves scientifiques. Des preuves irréfutables. Et pour la grande majorité d'entre eux, ces preuves ne sont toujours pas là : les homéopathes et les acupuncteurs de tout poil sont donc des charlatans.

Leur position a le mérite d'être claire : la science ne peut tout simplement pas accepter des notions comme celles de la « mémoire de l'eau » en homéopathie ; ou l'existence autre que folklo-poétique du « méridien triple réchauffeur » en acupuncture.

Pourtant, le dossier évolue, comme on dit dans les salles d'urgence. Un peu partout, en Angleterre, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Australie et ailleurs, des recherches sont venues jeter de l'huile sur le feu. Menées parfois sous l'égide d'instances aussi officielles que le National Institute of Health (NIH) aux États-Unis ou le National Health Service son équivalent britannique, elles ne réussissent toujours pas à créer l'unanimité. Au mieux, les médecins admettent un effet placebo. Au pire, ils parlent de renforcement positif passager... mais dangereux parce qu'il n'empêche pas la maladie de progresser pendant ce temps. Comme si la médecine moderne était invincible et réussissait dans toutes ses entreprises...

Les approches alternatives : un engouement confirmé

PAR DENISE PROULX

Le nombre de bureaux de pratiques médicales alternatives aurait doublé au Québec dans les derniers dix ans. En 1998, selon l'Institut canadien d'information sur la santé, quelque 60 à 70 % des citoyens canadiens ont utilisé des thérapies complémentaires ou parallèles (incluant les vitamines, les suppléments minéraux, les plantes médicinales, les soins de massothérapie, d'ostéopathie, d'acupuncture et d'homéopathie pour ne nommer que celles-là), à un moment donné de l'année pour se soulager d'une douleur. Un pourcentage équivalent a fait usage de médicaments antidouleur et d'antibiotiques accessibles en vente libre sur les tablettes des pharmacies.

Aucune donnée indépendante ne trace de portrait complet de l'engouement des citoyens pour les médecines dites douces. Impossible donc de chiffrer les sommes d'argent et le nombre d'heures consacrés par les Canadiens aux approches alternatives pour la santé. Certains ordres professionnels et associations de médecine alternative tiennent des statistiques dont la compilation demeure toutefois non vérifiable.

Quant aux sages-femmes, Huguette Boilard, directrice du module sage-femme à l'UQTR, distingue clairement la période «  avant et après 1980  » où il y eut les colloques régionaux Accoucher ou se faire accoucher.

« Les gens ont tendance à s'autoévaluer et à se questionner sur leur santé. Ils veulent gérer leurs problèmes eux-mêmes dans la mesure du possible. Il y a un nombre croissant de femmes qui demandent à accoucher autrement. »

En 1994, année où des maisons de naissance ont été ouvertes, le MSSS rapportait que 412 Québécoises avaient donné naissance à leur enfant avec le soutien d'une sage-femme. L'année suivante, ce nombre grimpait à 706 pour atteindre, en 1996, 889 sur un total de 85 130 naissances. En 1998, dernière année du recensement, leur nombre avait fléchi pour se situer à 739 naissances avec l'aide d'une sage-femme, ce qui représentait un peu moins de1 % de toutes les naissances du Québec, et de ce nombre 152 Québécoises avaient accouché à domicile.

Pour ce qui est de la chiropratique, son usage est passablement plus intégré au mode de vie des citoyens.

En 1988, le rapport Rochon estimait que c'était la profession qui s'était développée le plus rapidement pendant la période de 1978 à 1994 au regard de l'augmentation de ses effectifs. Durant ces seize années, on parle d'une croissance de 27 % comparativement à 21 % en moyenne pour les dentistes, les optométristes et les médecins. Quant au nombre de praticiens au Québec, la chiropratique, avec quelque mille professionnels, arrive au deuxième rang après les cinq mille médecins et se situerait au premier rang en Amérique du Nord parmi les professions alternatives. En 1996, on estimait que 12,5 % de la population canadienne avait consulté un chiropraticien. En 1998, relate André-Marie Gonthier de l'UQTR, la chiropratique enregistrait un taux croissant du nombre de consultations depuis cinq ans, dépassant même celui de la médecine traditionnelle. Selon des études réalisées par des chercheurs de l'Université d'Ottawa et de la Harvard School of Medicine, la population, satisfaite de l'efficacité des traitements reçus en chiropratique, y ferait d'abord appel avant d'aller voir un médecin.

Fondements scientifiques

Les recherches portant sur l'acupuncture et l'homéopathie répondent pourtant à des critères opérationnels précis, comme toute recherche scientifique digne de ce nom. En 1998, par exemple, une expérience réalisée par des chercheurs californiens et sud-coréens est venue donner un fondement scientifique à un des mécanismes de base de l'acupuncture. En utilisant des techniques d'imagerie, on a pu vérifier l'effet sur le cerveau de la stimulation de certains points d'acupuncture. Les chercheurs ont d'abord exercé des pressions sur les mêmes « acupoints » de douze cobayes différents : trois points du côté extérieur du pied (VA 1, 2 et 3) et un tout près du talon d'Achille (VA 8) - ces points sont utilisés pour traiter divers problèmes oculaires. Or, l'imagerie du cerveau a révélé que ces pressions ont activé une région du cortex visuel, l'intensité de la réponse étant comparable à celle induite par un flash lumineux. La même expérience a ensuite été menée avec des points de contrôle du pied n'étant pas considérés comme des points d'acupuncture ; aucune réponse cérébrale n'a alors été enregistrée. Cette étude a été publiée par le Bureau des médecines alternatives du NIH.

Devant des résultats comme ceux-là - et en ne tenant pas compte des cinq mille ans de pratique de l'acupuncture -, les médecins répondent habituellement que l'existence d'un courant électrique le long des méridiens n'a rien à voir avec le bien-être et la santé d'un malade. Deux mondes, deux mesures.

La mésentente est encore plus évidente quand il est question d'argent. En Grande-Bretagne, par exemple, les médecins protestent depuis que le gouvernement envisage d'inclure des approches alternatives dans les programmes de santé publics du National Health Service (NHS). Pourtant, près de 40 % des cabinets de médecine générale proposent à leurs patients de recourir à des médecines alternatives dans le cadre du NHS. Même phénomène aux États-Unis où certains lobbies de médecins vont jusqu'à mettre en garde les compagnies d'assurances, alors que d'autres recommandent de plus en plus certaines pratiques comme l'acupuncture et l'homéopathie.

La « mémoire de l'eau »

Le cas de l'homéopathie est assez particulier puisque l'approche était pratiquée en Europe depuis des décennies avant que le chercheur français Jacques Benveniste vienne donner une preuve du concept étonnant de la mémoire de l'eau - Benveniste parle plus volontiers de « l'information de l'eau ».

Docteur en médecine et directeur de recherche à l'INSERM, Institut national de la recherche médicale , Benveniste a acquis une renommée mondiale grâce à ses travaux sur les mécanismes de l'allergie et de l'inflammation. En 1984, alors qu'il travaille sur les hautes dilutions, il réussit à démontrer que les systèmes hypersensibles réagissent alors que la solution aqueuse est tellement diluée qu'il ne reste théoriquement plus de produit actif. Il en conclut que l'eau conserve en mémoire les molécules de base avec lesquelles elle a été initialement mise en présence. Partout, c'est la consternation. Et l'incrédulité. Mais Benveniste est têtu et poursuit ses recherches. C'est ainsi qu'il met en évidence le fait que les molécules communiquent entre elles par l'intermédiaire d'un champ électromagnétique sur une fréquence particulière.

Dès 1991, à l'aide d'un détecteur électromagnétique et d'un amplificateur basse fréquence, il réussit à transférer un signal moléculaire. Puis, quelques années plus tard, il parvient à enregistrer ce fameux signal moléculaire sur un ordinateur et même à le transmettre sur des milliers de kilomètres, entre Paris et Chicago. Ce signal électromagnétique reçu fut diffusé dans l'eau et provoqua les mêmes réactions biologiques que si la molécule émettrice avait été physiquement présente. Le choc fut d'autant plus violent dans les milieux de la médecine que l'expérience fut répétée par de nombreux laboratoires dans le monde entier.

Et ce n'est pas tout. En mai 2000, une étude publiée dans la revue médicale européenne Inflammation Research confirme la théorie selon laquelle les hautes dilutions homéopathiques peuvent avoir un impact sur l'organisme humain. L'étude publiée en avril 1999 et effectuée par des chercheurs de quatre laboratoires universitaires (Belfast, Florence, Paris et Utrecht) montre que de hautes dilutions d'histamine inhibent la dégranulation des basophiles humains déclenchée par des anti-immunoglobulines E (anti-IgE) 1. L'histamine, une substance produite par le corps humain, est responsable des symptômes de type allergique (démangeaison, gonflement, éternuement) observés, par exemple, en cas de rhume des foins (rhinite allergique). Les basophiles - une variété de globules blancs - contiennent des granulations renfermant notamment de l'histamine; un anti-IgE est une substance capable de déclencher l'explosion de ces granulations qui libèrent ainsi l'histamine dans l'organisme.

Pourtant, une simple recherche avec un fureteur Internet livrera quantité de documents pourfendant, souvent au nom du « bon sens », l'homéopathie et le concept même de la mémoire de l'eau. C'est que pour les EBM (Evidence Based Medicine), comme on les appelle, le fait d'accepter les expérimentations de Benveniste remet en cause les découvertes de la physique et de la chimie des deux-cents dernières années. Certains, cependant, estiment qu'un nouveau paradigme pointe à l'horizon et que l'hypothèse de la mémoire de l'eau ouvre une porte vers un niveau supérieur d'organisation de la matière tout comme la relativité d'Einstein était venue prolonger et affiner la mécanique céleste de Newton. Réussira-t-on un jour à concilier les positions ?

 

La recherche pour
une prévention efficace

PAR DENISE PROULX

C'est à se demander parfois si le système médical, fortement associé à l'industrie pharmaceutique, ne veut tout simplement pas de recherches scientifiques qui puissent fournir des outils pour alléger la pression sur le système de santé.

Dona MerglerRéalisées en amont, ces études incitent citoyens, entreprises et pouvoirs politiques à poser des gestes correctifs à la source. De ce fait, elles diminuent le nombre de problèmes qui nécessitent des soins curatifs. « Ce que je vois par mes recherches, c'est l'efficacité de faire de la prévention », explique Donna Mergler, neurotoxicologue associée au Centre de recherche Cinbiose de l'Université du Québec à Montréal.

Mme Mergler étudie depuis quelques années les effets du mercure sur le système nerveux de la population vivant à proximité de la rivière Tapajos en Amazonie, au Brésil. Le mercure provient de l'érosion des sols dénudés des forêts coupées à blanc. Il affecte la population par le biais du régime alimentaire fortement composé de poissons. Des études réalisées en 1994-1995 avaient démontré que même s'ils n'étaient pas malades, des riverains avaient perdu une partie de leur coordination motrice, de leur perception tactile et de leur vision, en conséquence d'un taux anormalement élevé de mercure dans leur corps. À la suite de ce constat, l'équipe de Mme Mergler a lancé une campagne de consommation des poissons les moins intoxiqués.

Cinq ans plus tard, une première évaluation des mêmes riverains a démontré qu'ils mangeaient autant de poissons qu'avant, mais qu'une sélection judicieuse des espèces avait permis de diminuer de 35 % la concentration de mercure dans leur organisme. « Ils avaient intégré l'information à leur vie quotidienne et ils ont pu constater une amélioration de leur santé. Ces résultats ont confirmé la nécessité de tenir compte de l'ensemble d'une situation afin d'agir sur les différents facteurs, après avoir compris qu'ils interréagissent les uns sur les autres. Ces données peuvent servir de modèle de prévention pour ici. Mais, on a malheureusement tendance à attendre des signes plus cliniques avant d'agir », déplore-t-elle.

Un pas vers la formation

Plus près de chez nous, Nicole Vézina, professeure en ergonomie au Département des sciences biologiques et titulaire de la Chaire GM en ergonomie de l'UQAM, a pu concrétiser dans une formation professionnelle tout un volet de ses recherches. En collaboration avec six entreprises du secteur agroalimentaire, Mme Vézina a oeuvré pour prévenir les troubles musculosquelettiques des travailleurs de la coupe de la viande. Plusieurs bouchers souffraient de tendinites et d'autres douleurs musculaires à cause de leur couteau mal affilé. Un projet de formation en affilage des couteaux conçu à partir des études ergonomiques, réalisé avec seize experts, a donné lieu à la rédaction d'un manuel de formation et à l'intégration des connaissances dans les six usines témoins. Une bande vidéo a été réalisée. Des négociations sont en cours pour enseigner cette formation au niveau scolaire professionnel.

Mme Vézina n'a pas encore pu évaluer l'impact d'un bon affilage de couteau sur la santé des travailleurs. Elle ne peut donc pas confirmer qu'une meilleure méthode d'utilisation des couteaux a diminué le nombre de blessures. Elle a néanmoins pu observer une nette amélioration de la situation. « J'ai beaucoup de témoignages de bouchers qui disent que leur vie a été transformée. Certains ont encore des tendinites à l'épaule, mais ils peuvent reprendre le travail après un certain temps. Leurs blessures sont moins persistantes. Avant, des travailleurs de la viande devaient changer de métier, maintenant on peut penser que ce ne sera plus nécessaire. »

De plus en plus, la Chaire GM en ergonomie travaille en équipe multidisciplinaire. En association avec le Centre de recherche Cinbiose, elle évalue plusieurs organigrammes et milieux de travail, afin de les améliorer pour une meilleure qualité de vie des travailleurs.

Prévenir au lieu de guérir

Ils sont nombreux à craindre le développement d'un système de santé à deux vitesses, désespérant que l'État ne réussisse à colmater toutes les brèches. Pourtant, il y a de l'espoir. Car la prévention, même si elle demeure trop souvent ridiculisée comme solution valable, fait de plus en plus son petit bonhomme de chemin dans l'esprit de professionnels et d'individus.

C'est en pensant prévention que des infirmières veulent prendre leur place et intégrer leur leadership à leurs compétences. C'est en pensant prévention que des professionnels d'approches alternatives, soutenus par le réseau universitaire et la faveur populaire, n'attendent plus que le système les reconnaisse et décident par eux-mêmes de former des équipes multidisciplinaires. C'est en pensant prévention que des médecins acceptent de partager leur pouvoir et leurs revenus pour le succès d'unités de médecine familiale. C'est aussi en pensant prévention que des chercheurs persistent à démontrer que réalisées en amont, des actions préventives ont un effet direct et positif sur la qualité de vie et la qualité du système de soins.

Reste maintenant à savoir si l'État ira au bout de sa réforme et acceptera d'entendre toutes ces voix lors de la création des unités de médecine familiale. S'en priver serait faire bien piètre figure aux yeux de la population.

Retour indexRetour rubrique