RÉSEAU PRINTEMPS 2003 / Magazine de l'Université du Québec
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PORTRAIT

Par Paule Lebrun

Pierre Dansereau

« Étonnez-moi !* »

Pierre Dansereau

À 91 ans, il irradie la joie de vivre. D'où lui vient cette force ?

Il est réconfortant de rencontrer un homme de science qui n'est pas limité par la peur et qui porte son humanité calmement et avec force.

PIERRE DANSEREAU est un témoin du siècle et un puits de science ; un pédagogue qui croit fermement que plaisir et apprentissage vont de pair ; un vieil homme qui pratique la sagesse du « un jour à la fois » ; un intellectuel passionné toujours curieux de percer les innombrables mystères de ce monde. L'homme a la simplicité d'un enfant. Il s'émerveille devant la multiplicité des formes et s'éblouit devant la création : l'eau, le feu, les végétaux, les humains et leur organisation sociale. Il qualifie parfois son étonnement de naïf.

La journaliste Thérèse Dumesnil, auteure d'un livre sur la vie et l'oeuvre de Pierre Dansereau(1), parle de cet « homme plein de sollicitude et d'humilité » qu'elle voit « avant tout comme un être humain d'une qualité exceptionnelle ». C'est un fait reconnu.

Anticlérical sans être antireligieux, c'est un homme de foi dans tous les sens du terme.

« Étant donné que je suis venu au monde anarchiste, il m'a toujours été difficile d'accepter le package deal de l'orthodoxie politique, religieuse ou autre. » Il reconnaît toutefois s'inspirer de la pensée chrétienne dans sa quête de justice et ne cache pas l'influence qu'un homme comme Teilhard de Chardin a pu avoir sur lui.

Pour ma part, je connaissais le nom de Dansereau comme celui d'un bonze de l'écologie. Mais j'ignorais tout du reste, de ce conteur aux yeux clairs et à l'esprit vaste. En l'écoutant lors de cette entrevue, je ne pouvais m'empêcher de penser au « vieil enfant » du Tao ; celui qui représente l'émerveillement du débutant et la sagacité du vieillard. Un véritable libre penseur, me disais-je, devant son relativisme et son radicalisme. Libre penseur au sens le plus contemporain du terme : un penseur libre du dogme, libre du jugement des autres.

En ces temps de torpeur morale, il est réconfortant de rencontrer un homme de science qui n'est pas limité par la peur et qui porte son humanité calmement et avec force.

- « Qu'est-ce qui vous apparaît urgent à transmettre aux jeunes ? » lui demandais-je.

- « Je suis un disciple de Socrate. Ce grand penseur résumait son enseignement ainsi : « Connais-toi toi- même ! » À travers les quelques 75 thèses que j'ai dirigées au cours de ma carrière, de même que dans mes interventions auprès des étudiants, je cherche à leur révéler ce dont ils sont capables. [...] Mon conseil : Si vous n'avez pas de plaisir à faire une chose, ne la faites pas. Il faut une sorte de bonheur dans les choix qu'on fait [...] Je leur sers d'exemple avec un parcours scientifique en l'absence de quelque talent que ce soit en mathématiques ou en physique. Adieu la science ? Non ! J'ai fait une carrière honorable en faisant attention de ne pas aller là où j'avais peu d'intérêt. Je suis un bon détecteur et décodeur de paramètres. Pas un bon quantificateur. »

- « D'où vous vient votre joie ? »

- « Mon enfance heureuse est la source de ma joie, je crois, et de ma confiance. J'ai déjà dit que mon enfance avait été peinte par Matisse et racontée par Nabokov. Je suis né dans une famille bourgeoise d'Outremont, sur la rue Malplewood, où il y avait des trottoirs de bois et où la chaussée n'était pas encore pavée. Il y avait des serres à côté de chez nous où on faisait de l'horticulture. Il y avait du boisé autour, des oiseaux, des plantes sauvages ; le printemps, des trilles et des violettes ; l'automne des asters et des verges d'or. »

L'homme a effectivement vu passer presque tout le vingtième siècle : des trottoirs de bois d'Outremont à la grande noirceur de Duplessis ; du spoutnik et du yéyé à Challenger et au rap ; de la Révolution tranquille au mouvement Peace and Love ; des appareils électroménagers au clonage humain. Pierre Dansereau, qui enseigne encore à l'Université du Québec à Montréal (UQAM) à 91 ans, peut nous offrir un témoignage unique de l'arrivée dans la modernité de l'Amérique. Il incarne un remarquable archétype de sagesse contemporaine qui porte en lui l'érudition et la profondeur, l'expertise et l'intériorité. Étonnamment, dans ses positions intellectuelles, on peut dire qu'il demeure à l'avant-garde. Comment fait-il pour être encore de son temps?

L'art de vivre consiste à équilibrer ses contradictions et non à les résoudre.

« Être de son temps, qu'est-ce que ça veut dire ? Pour moi, ça veut dire avoir une certaine prise sur le réel. Mais il faut savoir puiser dans le trésor commun. C'est ce qui manque à notre système d'éducation voué à l'immédiat. Nous avons développé une sorte de "paléophobie". Le trésor commun n'est pas seulement contemporain ; il gît loin dans le passé : dans l'architecture ; l'économie ; la religion. Être de son temps, ça veut dire aussi se servir du passé pour construire l'avenir. »

Ce portrait se veut donc un hommage à celui qui, selon ses dires, n'en a fait qu'à sa tête toute sa vie et qui croit que « l'art de vivre consiste à équilibrer ses contradictions et non à les résoudre. »

MES AMOURS

«  Mes amours ? C'est une belle et longue histoire. J'en n'ai connu qu'un seul : Françoise Masson que j'ai épousé en 1935 lorsque nous étions tout deux étudiants. L'amour que je porte à ma femme est le feu central de ma motivation, de ma raison de vivre et d'agir. D'autre part, la critique très exigeante qu'elle exerce vis-à-vis les artistes et les politiciens me sert de garant personnel contre la complaisance. »

P. Dansereau et sa femme P. Dansereau et sa femme
À gauche : Pierre Dansereau et sa femme Françoise Masson lors de vacances à Berwang (Tyrol autrichien) en 1936. À droite : le couple photographié à l'automne 2002.


AU PANTHÉON

CANADIEN

EN NOVEMBRE 2001, PIERRE DANSEREAU, homme de science et humaniste, obtenait l'une des plus haute distinction honorifique canadienne en étant admis au Panthéon de la science et de l'ingénierie canadienne, logé au Musée des sciences et de la technologie du Canada*. Il prend ainsi place aux côtés, entre autres, de Graham Bell. Cette mention est passée pratiquement inaperçue dans la communauté universitaire, il nous fait donc plaisir de la souligner aujourd'hui. De plus, nous sommes fiers de reconnaître l'immense apport de Pierre Dansereau à divers champs de recherche scientifique et sa remarquable contribution d'éducateur en écologie.

L'Encyclopedia Britannica avait déjà reconnu le caractère pionnier de l'oeuvre de Dansereau en lui a consacrant quelques lignes. Passons outre, toutefois, ses nombreux doctorats honorifiques, ses postes clés, l'influence qu'il a eu sur les grands de ce monde, et explorons plutôt quelques-unes des intuitions fulgurantes de ce visionnaire qui a publié plus d'une dizaine de livres, dont un qui a été traduit en trois langues. Il existe aussi quatre films sur l'homme et son oeuvre.

L'optimisme est plus viscéral et hormonal que rationnel.

Déjà en 1957, son livre Biogeography  : an ecological perspective embrassait un large éventail de disciplines et s'annonçait être un évènement marquant dans l'évolution de l'écologie. Il y parlait d'écosystème bien avant que cette notion ne devienne à la mode. L'un des leitmotivs au cours de la carrière de Pierre Dansereau a été de décloisonner les connaissances, d'en faire la symbiose, de réconcilier les sciences naturelles et les sciences humaines. Dans La terre des hommes et le paysage intérieur, il dit : « Le temps est sûrement venu pour une réconciliation des sciences naturelles et des sciences de l'homme et, en fait, pour une reconnaissance de la découverte authentique par les moyens artistiques aussi bien que par les moyens scientifiques ou spécifiquement rationnels. »

Dans Contradictions et bio culture : il ajoute « il me semble que le grand obstacle qui nous sépare de la découverte authentique en matière de science ou d'art, c'est, d'une part, le refus que nous imposons quelquefois à nous-mêmes d'utiliser simultanément tous les moyens dont nous sommes pourvus, qu'ils figurent dans les encyclopédies sous la rubrique "technique", "art", "science" ou "philosophie" ».

Il parle de ses expériences littéraires, scientifiques, sociales et politiques, en avançant que les grandes découvertes tiennent à la fois de la poésie et de la science : « L'intuition et le déclenchement sont d'ordre poétique ; l'analyse est d'ordre scientifique ».

Au cours de l'entrevue qu'il nous a accordée, il cite Jean Cocteau et le frère Marie Victorin, mais aussi Thoreau, Teilhard de Chardin, René Dumont, Steinbeck et Dostoïevski. Au cours de sa carrière, à l'instar d'autres confrères scientifiques, tels Reeves et Jacquard, Dansereau exprime ouvertement ses opinions sociales et met le monde en garde contre les dangers des taux actuels de consommation et les problèmes liés à l'injustice sociale. « Je suis un pessimiste réservé » dit-il de lui-même. « Je ne cesse de regarder en face les catastrophes qui nous attendent si nous continuons d'agir comme nous le faisons maintenant. Mais je ne cesse pas d'être optimiste [...] L'optimisme est plus viscéral et hormonal que rationnel » ajoute-t-il en riant. Il promeut un concept « d'austérité joyeuse », une vie et une économie de conservation et non de consommation. Déjà à l'aube des années 1970, il entrevoit que les percées à venir de l'écologie ne seront pas tant techniques, technologiques ou même scientifiques, dans le sens étroit qu'on peut encore donner aux mots, mais des breaktrough conceptuels.

Favorisons une vie et une économie de conservation et non de consommation.

« On va créer de nouveaux modèles, on va envisager l'environnement d'une facon intellectuellement nouvelle qui ne dépendra pas tellement des découvertes chimiques ou physiques ou biologiques. »

Pour ou contre l'énergie nucléaire ? lui a-t-on demandé d'innombrables fois ? Pour ou contre les pesticides, les insecticides, la biologie moléculaire, l'engineering génétique ? Il a toujours promu les moratoires.

« Parce qu'on discute ici de valeurs éthiques et non de valeurs scientifiques. Les questions sont : Où sont les urgences de consommer ? Où sont les obligations de faire avancer l'application de la technologie ? Et où sont les obligations morales de freiner, de ralentir, de canaliser autrement ? »

« Quelle heure est-il ? » lui demandait en 1980 la journaliste Thérèse Dumesnil ?

Distinction du Panthéon
À Ottawa, en novembre 2001, Pierre Dansereau recevait des mains de Virender Handa, président du conseil d'administration de la société du MSTC, la distinction honorifique du Panthéon de la science et de l'ingénierie canadienne.
Collation des grades
À Rimouski, en novembre 2002, Pierre Dansereau prenait part à la collation des grades et recevait un doctorat honorifique sous l'égide de l'UQ. À ses côtés, Pierre Lucier, président de l'UQ, et Pierre Couture, recteur sortant de l'UQAR.

« Il est tard ! La consommation d'énergie au Canada, aux États-unis et en Europe occidentale est des dizaines et des dizaines de fois supérieures à celle du reste du monde ; par ailleurs, la très grande majorité de l'humanité vit dans une sous-consommation d'énergie sous toutes ses formes, on constate qu'une telle inégalité est à la fois injuste et dangereuse. »

« Si l'on veut être réaliste, et pas nécessairement généreux et charitable, on aboutit au carrefour de la compassion. C'est, d'après moi, la compassion qui est l'ingrédient à mettre dans la balance » dira-t-il quelques vingt-cinq ans plus tard.

« C'est elle qu'il faut introduire dans le cycle écologique. Autrement dit, il faudra que, volontairement, les nations riches consentent à se serrer quelque peu la ceinture. Et cette ceinture, elle peut être serrée d'un, de deux, de trois, de dix crans, sans que nous renoncions à une qualité de vie acceptable. C'est urgent d'agir. »


*L'exclamation vient de Jean Cocteau et a été citée par Pierre Dansereau durant l'entrevue. Elle rend à merveille l'essence du vieil écologiste.

(1) DUMESNIL, Thérèse, Pierre Dansereau, l'écologiste aux pieds nus, Éditions Nouvelle Optique, Montréal, 1981.
Le livre de référence par excellence sur la vie et l'oeuvre de Pierre Dansereau.

*Site Internet : www.nmstc.ca

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