RÉSEAU AUTOMNE 2003 / Magazine de l'Université du Québec
Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source.

Y a-t-il une vie avant la mort ?

CharliePar Paule Lebrun et Denise Proulx

Photo du film
Les temps modernes,
par Roy Export Company.
Gracieuseté de
K Films Amérique.

Le constat est d'ordre mondial : aujourd'hui, près d'un milliard d'êtres humains adultes sont sans travail. Aux États-Unis seulement, il y a aujourd'hui plus de gens sans emploi que jamais auparavant, excepté pendant la Grande Dépression. L'Union européenne maintient un taux de chômeurs autour de 13 %. Dans les pays du tiers-monde comme dans certaines communautés de nos pays développés, telles les réserves amérindiennes, les sans-emploi constituent environ 40 % à 60 % de la population adulte.

En même temps, dans les petites entreprises et dans les grandes corporations, un nombre grandissant d'individus sont littéralement submergés de travail. Le workoolism devient un mode de vie. Et si ses dégâts sur les relations humaines et le sens même de vivre ne sont pas encore chiffrés, on sait dorénavant que le burnout et les maladies liées au stress et à l'épuisement sont devenus endémiques.

Pour qui, pourquoi et comment
travaille-t-on ?

Pour supporter les exigences de la performance et satisfaire leurs ambitions, nos jeunes professionnels, esclaves de leur agenda, s'adonnent de plus en plus massivement à des supports psychophysiologiques tels que l'alcool, les drogues ou les antidépresseurs.

« Y a-t-il une vie avant la mort ? », la question qui sert de titre à notre dossier de ce mois-ci (reprise d'un graffiti vu sur plusieurs murs de Montréal) fait état du questionnement existentiel de beaucoup de travailleurs-consommateurs épuisés.
Dans notre portrait du travail en crise, il y a finalement cette autre catégorie de travailleurs qui ont perdu leurs illusions et qui font littéralement du temps dans des emplois sans créativité, attendant que vienne la retraite. Le boom des formations de toutes sortes qui ont trait à la motivation s'adresse à ceux dont le travail n'a plus aucune signification.

Comment repenser de fond en comble
le paradigme du travail ?

L'engrenage (trop de travail), la panique (plus de travail), ou le désespoir tranquille (travail insignifiant) nous questionnent : comment arrêter la roue ? Dans un monde pressurisé par les seules réalités économiques et qui semble courir vers un cul-de-sac à l'échelle mondiale, la vision souvent à court terme des politiciens (davantage de jobs !) semble masquer des questions beaucoup plus importantes. Pour qui, pourquoi et comment travaille-t-on ?

L'hypothèse de notre dossier : nos sociétés post-modernes doivent réévaluer radicalement le paradigme du travail, les valeurs et les croyances qui le sous-tendent.

Voici donc un collage de statistiques et de réflexions sur la question.

SOURCE : Fox (Mattew). The reinvention of work, Harper, San Francisco, 6 2000


photo TSHIEsclave de votre agenda?

Cours, Lola, cours ! * Plus vite, encore plus vite !
Jusqu'où peut-on accélérer la cadence ?

Il y a 40 ans, le sociologue français Joffre Dumazedier annonçait pour l'an 2000 la venue d'une civilisation du loisir où les activités familiales, amicales, amoureuses, politiques et culturelles s'équilibreraient aux activités productives dans une véritable démarche d'approfondissement de soi.

Pourquoi donc travaille-t-on comme des fous ? Si Dumazedier avait dit vrai, la technologie actuelle saurait se charger des tâches insignifiantes. Nous serions au boulot quatre heures par jour et profiterions de nos temps libres pour nous impliquer dans l'éducation de nos enfants, pour accompagner nos aînés dans la vieillesse, pour agir dans nos quartiers, pour créer, nous divertir et nous cultiver. Le plein emploi répartirait la richesse entre tous et favoriserait une vie citoyenne intensive.

L'avenir n'est plus ce qu'il était !

Aujourd'hui, la civilisation du loisir développée à la suite des Trente Glorieuses (trois décennies de croissance économique ininterrompue) a pris une tournure étrange qu'aucun futurologue n'aurait pu prévoir : course constante et manque de temps, un mal chronique. En fait, ce manque de temps devient une sorte de maladie de civilisation et il engendre une série de maux que les chercheurs commencent à peine à analyser.

Gilles PronovostLe temps aujourd'hui est en train de devenir
une denrée aussi précieuse que l'argent.

On se retrouve en présence de données contradictoires. Gilles Pronovost de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) note que le temps de travail réel a décru jusqu'au milieu des années 1990, pour ensuite se stabiliser. « Si nous prenons le revenu moyen par habitant, nous voyons qu'il augmente. Si nous additionnons les heures de travail, nous voyons qu'elles ne s'accroissent pas, même qu'il y a une légère décroissance», souligne le sociologue du loisir de l'UQTR. Pourtant, nous courons tout le temps. Du nettoyeur à la garderie, de la garderie au travail, du travail à l'épicerie, de l'épicerie au cinéma. Are you too busy to read this magazine ? titrait récemment à la une le magazine Utne Reader, un des leaders américains dans les magazines de tendance.

Le temps aujourd'hui est en train de devenir une denrée aussi précieuse que l'argent.

L'ombre d'Internet

Angelo SoaresLes nouvelles technologies de l'information ont favorisé l'élimination de postes et ont transformé en profondeur la nature même du travail, devenu plus abstrait. Maintenant le travail exige une charge mentale beaucoup plus intense qu'autrefois.

Le professeur Angelo Soares signale comment Internet a modifié les relations entre les gens et leur mode de communication. « Pour gagner du temps, éliminer les minutes de bavardage, on ne prend plus le téléphone pour se parler, on s'écrit des courriels. On va directement au but et on s'attend à une réponse rapide. Le temps de réponse devient un facteur dérangeant et une source de malaises. La communication non verbale et émotionnelle en est affectée. Qui peut lire un regard triste ? », questionne le chercheur en comportement organisationnel au Département d'organisation et ressources humaines de l'École des sciences de la gestion de l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Ce dessèchement relationnel, dû entre autres à la rapidité, laisse des traces difficilement mesurables. On parle aujourd'hui de cas de plus en plus nombreux de dépendance grave à la technologie de l'Internet, où la vie sociale de l'utilisateur est réduite à un écran. Qui aurait cru que le temps que les adolescents allouent à clavarder par Internet dépasserait celui consacré à la télévision, et ce, malgré le nouvel engouement pour les reality-show ?

Manque de temps : perte d'âme

En janvier 2002, de concert avec des enseignants de la Centrale des syndicats du Québec, Angelo Soares entreprenait une vaste étude sur le harcèlement psychologique au travail.

« On ne peut pas s'attendre à ce que l'humain aille à la vitesse de la machine, et pourtant on lui demande. On ne tient pas compte non plus qu'à 20, 30 ou 50 ans, les gens fonctionnent à des rythmes différents. De plus en plus, on utilise la stratégie Kleenex (qui consiste à utiliser la personne jusqu'au bout avant de la remplacer). L'inacceptable devient une chose acceptable ! On est rendu au XXIe siècle et pourtant on continue à travailler comme au XIXe », dénonce-t-il.

Eric GosselinD'après lui, ce n'est pas par le discours sur la souffrance que l'on changera les gestionnaires d'entreprise mais bien par un discours économique. Quels sont les coûts à long terme de cet appauvrissement du temps? « On vit de plus en plus dans une "braziliation" du monde développé. Ce qui se passe ici n'est, bien sûr, pas comparable à ce qui se passe au Brésil, mais la tendance est là. Je connais la réalité au bout de ce tunnel et croyez-moi ce n'est pas très agréable », ajoute le professeur qui a vécu une partie de sa vie au Brésil.

Pour sa thèse de doctorat présentée à l'Université du Québec en Outaouais (UQO), Éric Gosselin a mesuré les données socio-démographiques sur la satisfaction dans la vie et au travail. Il remarque, lui aussi, un effritement des temps personnels. « La productivité, particulièrement chez les travailleurs autonomes, est totalement intégrée à la vie privée, ce qui entraîne chez les personnes une incapacité d'oublier le travail. On joue au golf pour parler business, l'entreprise offre des pique-niques familiaux pour développer des liens amicaux avec ses fournisseurs. Cette manière de mélanger les loisirs au travail est en train de tuer le temps de flânerie », constate-t-il.

Dans le livre Care of the Soul, Thomas Moore dit ceci : « La plus grande maladie du vingtième siècle, celle qui engendre tous nos maux et qui nous affecte autant individuellement que socialement est la perte d'âme. »

L'objectif n'est pas de vous dégager du temps libre,
mais de vous apprendre à courir plus vite.

« Remplacez le mot âme par le mot temps, suggère le docteur Stephan Rechtschaffen*, et vous verrez ce dont je parle. » Rechtschaffen est un chirurgien de l'État de New York qui a commencé à s'intéresser au temps lorsqu'il a vu plusieurs de ses patients venir à l'unité coronarienne pour recevoir des soins et en ressortir au plus vite au risque de leur vie parce qu'ils ne s'accordaient pas le temps nécessaire à leur guérison.

D'après lui, le concept de time management qu'on enseigne en séminaires dans les entreprises est essentiellement bâti pour rendre les cadres plus productifs. « Le temps est divisé en segments et pendant chaque segment vous pouvez mener à terme un projet (ou plusieurs projets comme le veut l'expression significative à la mode multi-task). Quand un projet est fini, vous pouvez passer à un autre. »

« L'objectif de cela n'est pas de vous dégager du temps libre mais de finalement vous apprendre à courir plus vite. Cela sous les applaudissements de vos employeurs. La récompense pour ceux qui gèrent bien leur horaire est habituellement d'avoir davantage à faire », dit Rechtschaffen.

Regardez les gens autour de vous et questionnez-les ! C'est ce que nous avons fait pour bâtir cet article. La majorité des gens que nous avons interviewés disent souffrir d'une forme de « pauvreté de temps ». Et comment se sentent les gens en manque chronique de temps ?

­ « Comme si je ne pouvais plus respirer », « Comme si j'étais toujours sous pression », « Frustré. Stressé. Oppressé », « Quoi que je fasse, c'est comme si je devais faire quelque chose d'autre », « Je ne sens plus rien », « Je me sens constamment piégé », « Ma vie passe et je suis en train de la rater ».

Ces refrains de la vie contemporaine s'accompagnent de stratégies pour compenser ce manque : alcool, tranquillisants, antidépresseurs, qui permettent de faire sortir la vapeur. Mais aussi les habitudes de vie qui changent : repas congelés plutôt que cuisinés, lire en mangeant, être au téléphone tout en conduisant, accélérer sur l'autoroute, courir pour faire les achats de Noël, placer les enfants devant la télé pour souffler un peu, devoir attendre un mois pour manger avec une copine, se donner des rendez-vous d'agenda lorsqu'on est un couple, etc . Nous rognons en fait sur toutes les activités qui fondent la vie quotidienne et lui donnent un sens.

Même les enfants

Philip MerriganLe phénomène prend des proportions endémiques et dépasse les travailleurs professionnels. Philip Merrigan du Département des sciences économiques de l'UQAM s'intéresse à l'avenir des enfants en service de garde. Lors de ses recherches, il voit des enfants surstimulés, organisés et privés de temps libre comme leurs parents et ce, dès la petite enfance.

« C'est un fait, déplore Éric Gosselin, nous sommes si obnubilés par l'utilisation du temps, que nous commençons à le maximiser dès le berceau. Même les jeux des tout-petits sont conçus pour les éduquer et les éveiller tout à la fois. Il en existe peu simplement pour jouer. Cette manière de vivre imposée aux enfants rejoint la quête productiviste des parents. »

Pas de temps de flânerie équivaut à pas temps de création ni de temps de régénération. Sans temps de réflexion ni de contemplation, les travailleurs, hommes et femmes, deviennent vulnérables et dépendants de tout ce qui se passe partout avec l'obligation de s'adapter à tout, dit le sociologue Michel Freitag. « L'identité devient fragile, instable. La personne devient comme un radar qui ne fait que sentir les attentes des autres et y répondre. »

* Cours, Lola, cours !, titre du film allemand, écrit et réalisé par Tom Tykwer en 1998.

* Rechtschaffen (Stephan). Time Shifting - A Revolutionary New Approach to Creating More Time for Your Life, Éditions Random House, Londres, 1996.

LES TEMPS MODERNES

Il y a plusieurs grandes scènes dans Les Temps modernes, le classique de Chaplin : la plus célèbre est peut-être celle de la machine qui nourrit l'ouvrier pendant qu'il travaille. « Cette machine révolutionnaire permettra aux patrons de maximiser la productivité de leurs employés tout en sauvant de l'argent », affirme son inventeur.

« La scène est prophétique  », dit Richard Martineau du magazine VOIR.

« Car en 2003, cette invention existe bel et bien. La seule différence, c'est qu'elle ne nourrit pas le travailleur : elle lui facilite la vie. Elle le libère des menus tracas de la vie quotidienne pour lui permettre de mieux se concentrer sur son travail, donc, d'être plus performant.

Prenez BMC Software, par exemple. Cette firme de haute technologie basée à Houston offre toutes sortes de petits goodies à ses employés. Les bureaux de la firme sont équipés d'un gymnase high-tech, d'un coin cuisine agrémenté d'une télé géante, d'un salon hyper confortable... Il y a même un préposé qui lave les autos des employés pendant qu'ils travaillent !

Vous avez besoin d'aller chercher vos vêtements chez le nettoyeur ? Pas de problème, une fille va s'en charger pour vous ! Elle peut aller faire votre épicerie, conduire vos enfants à l'école, accompagner votre vieille mère malade chez le médecin...

Tout juste si un gars ne va pas faire l'amour à votre femme pendant les périodes de rush !

Mais en contrepartie, vous ne devez JAMAIS, au grand JAMAIS, répondre par la négative lorsque votre patron vous demande de rester au bureau jusqu'à minuit. Refuser les heures supplémentaires n'est pas une option.

Compétition oblige, de plus en plus d'entreprises offrent ce genre de services à leurs employés. Mais ce n'est pas pour leurs beaux yeux : c'est pour les attacher davantage.

Dans Les Temps modernes, l'horrible machine inventée par Chaplin nourrit les travailleurs au maïs. Aujourd'hui, on leur offre du café Illy, de l'eau purifiée et des salades bio. Autre diète, même esclavage ».

Source : VOIR, Ondes de choc, Richard Martineau, 28 août 2003.


La consommation autoritaire

Consommer est devenu une tâche écrasante qui bouffe une grande partie de notre temps. Le sociologue Michel Freitag pointe du doigt un mythe en pleine inflation qui ronge notre culture.

Professeur retraité depuis deux ans, le sociologue Michel Freitag s'efforce dorénavant d'appliquer les propos qu'il a tenus durant toute sa carrière au Département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) ; il prend le temps de ralentir et de vivre à son rythme. Acceptant de sortir de sa retraite, il analyse ici avec vigueur et brio la réalité du travail en 2003. Nous vous présentons quelques-uns des extraits les plus révélateurs de cette longue entrevue.

Une mutation de fond

...Ce qui se passe dans le monde du travail est le reflet de la mutation de fond de la société. Dorénavant, les règles de vie au travail sont établies en fonction des organisations qui poursuivent des objectifs précis de productivité, en prévision de résultats escomptés. Résultats qui sont continuellement révisés.

Dans toutes les activités humaines, les tâches ne sont plus soumises à une obligation de légalité, une obligation de fidélité à des normes ou à la réalisation d'idéaux. C'est ainsi que le travail au noir est florissant et que la marchandisation du vivant (OGM, technologies de reproduction) poursuit son avancée en dépit des protestations de milliers de citoyens. Les normes anciennes qui géraient le travail ont été progressivement démantelées et font place à la déréglementation, comme on le voit dans les domaines de l'énergie et des transports.

Magasiner est une obligation presque lancinante
puisque le geste est accompagné d'une nécessité de tout comparer,
de rechercher le meilleur prix, d'épargner cinq cents.

...Continuellement révisées et modifiées, rendues mobiles et incertaines, les tâches du travail subissent une décomposition à l'infini. Prenons l'exemple du système médical : sa finalité idéale est la santé et le bien-être des citoyens. Mais le réseau est en constante réorganisation. C'est ainsi qu'on trouve dans les hôpitaux des ailes fermées alors que les couloirs de l'urgence sont bondés. La gestion technologique, soi-disant plus efficace, n'est pas capable d'admettre que soigner des malades dans les couloirs coûte deux fois plus cher qu'auparavant. Chaque tâche particulière doit être coordonnée après coup en fonction du résultat de tous les autres accomplissements.

...Tout le monde doit s'adapter à 36 000 prises de décision qui sont, elles aussi, variables et incertaines. On arrive ainsi dans une forme de vie commune qui tend à se complexifier de manière exponentielle. Il en résulte une constante déstabilisation intérieure.

Le refus de s'immobiliser

...Autrefois, les institutions simplifiaient les choses : le patron détenait l'autorité. Aujourd'hui, il est remplacé par l'autorité de techniciens de la gestion. Les 9/10 du temps sont consacrés à la gestion, à la planification et à la distribution. C'est la dynamique fondamentale de la société de consommation.

Le travail consiste d'abord à décider quels biens produire, à offrir toujours de nouveaux produits, à organiser la manière de les distribuer et de les publiciser, de les consommer, à organiser les services après vente. L'appareil de gestion devient gigantesque pour supporter son incompétence grandissante. Le travail ne sert plus à produire, mais à gérer.

C'est un des effets de l'idéologie de la globalisation. Auparavant, les économies étaient locales, régionales, nationales et elles avaient une certaine stabilité en satisfaisant les besoins particuliers d'une région, d'un ensemble social.

On nous a convaincus que le profit provient de la multiplication des réseaux d'échange et de leur rapidité. Ça se traduit par la production just in time. Rien ne doit rester immobile, car l'immobilisation temporelle est une perte de profits. On a fait de même avec nos vies. Par exemple, prendre le temps de ralentir pour vivre une période de vie, comme celle de mettre un enfant au monde, d'accompagner un parent malade, est aussi jugé improductif. L'épanouissement personnel passe par le travail.

Les législations ont suivi cette nouvelle croyance. Elles se sont adaptées à ces exigences organisationnelles. Les normes du travail autorisent la circulation permanente. S'il y a 1 % de baisse de production dans une usine, la direction va mettre dehors 3  % des employés. Elle les réembauchera trois jours plus tard s'il y a de nouvelles commandes.

Une instabilité qui ronge la vie

...La révolution informatique ne fait que multiplier cette course à l'adaptation. Regardez nos lieux de vie. Les superficies des supermarchés, des centres commerciaux, les voies de communication de la marchandise sont infiniment plus importantes que celles de la production. Rien de cela n'est stable, localisé, permanent. Il y a une totale absurdité écologique de faire circuler les marchandises de partout vers partout.

Une psychologie humaine élémentaire s'en trouve bafouée. Les êtres humains, ne serait-ce qu'animalement, ne sont pas programmés pour fonctionner dans un monde où l'instabilité devient le mode fondamental de fonctionnement. Cette incertitude continuelle ronge le ressort même de la vie.

En tant qu'êtres vivants, pauvres comme riches, on a besoin de dominer les circonstances les plus quotidiennes de sa vie pour avoir une intériorité stable.

Le stress est devenu un phénomène social généralisé. On est obligé de se mobiliser soi-même continuellement pour être un membre actif, pour être utile et à la limite pour arriver à survivre dans la société qui demande de participer à son développement, de consommer, toujours plus consommer.

La foule solitaire

...Il n'y a plus de plaisir à la satisfaction du besoin. La consommation est devenue une tâche écrasante qui absorbe un temps incroyable. Par exemple, magasiner est une obligation presque lancinante puisque le geste est accompagné d'une nécessité de tout comparer, de rechercher le meilleur prix, d'épargner cinq cents. On assiste à un véritable déraillage. Consommer, c'est mille obligations. Ce n'est pas mon désir, c'est le désir qu'on stimule en moi. Cette mobilisation continuelle du désir affole les gens. Il en résulte que plus personne n'a de temps pour vivre, pour être tranquille en soi-même.

L'Américain David Riesman avait bien saisi cette problématique dans les années 1950. Dans son livre Lonely Crowd - La foule solitaire, il constatait qu'on était en train de passer à toute vitesse d'un type d'individu dirigé de l'intérieur par des valeurs personnelles, vers un type d'individu qui fonctionne au radar, avec l'anxiété permanente de s'adapter aux attentes des autres.

Choisir de ralentir

...On est toujours sur le bord d'une crise économique, écologique, et tant qu'on aura la capacité de rafistoler les dégats ici et là par la mise en place de nouveaux programmes informatisés, on ne plongera pas dans cette crise. Ma conviction est la suivante : le système que nous connaissons doit être enrayé complètement pour reconstruire des choses à la base.

Prendre le temps de ralentir pour vivre une période de vie,
comme celle d'accompagner un parent malade,
est aussi jugé improductif.

Il ne s'agit pas de renoncer à la technique, mais de cesser de courir à toute vitesse. On peut choisir de ralentir. On peut freiner partout où on choisit de le faire. On peut se redonner le temps de vivre. Les choix individuels peuvent et doivent se transformer en sagesse collective et en choix collectifs.


Travailleurs en crise

Voici quelques portraits amalgamés, esquissés à grands traits, de travailleurs d'aujourd'hui et des enjeux auxquels ils ont à faire face.

L'engrenage

Pierre et Sylvie sont un couple dans la jeune quarantaine, parents de trois enfants. Tous deux sont des professionnels de la communication. Ils vivent dans une jolie maison de banlieue. Sylvie est à contrat comme scénariste pour la télé. Pierre est salarié pour une grosse boîte de communication. Le petit dernier, hyperactif, est souvent malade et requiert des soins. Il prend des cours d'aïkido une fois la semaine. La petite deuxième joue au soccer trois fois par semaine et l'aînée suit des cours de piano et de violon après l'école. Papa travaille à temps plein et effectue l'aller-retour Montréal­banlieue (deux heures trente d'un stationnement à l'autre) tous les jours et va au club de hockey le samedi soir pour se distraire de la semaine. Maman travaille à la maison et fait la navette trois fois par jour pour aller reconduire les enfants tout en essayant de respecter ses dates de tombée. Ils s'impliquent aussi à l'école. Sylvie et Pierre veulent donner le meilleur à leurs enfants. La vie familiale est réglée comme un métronome. Le samedi et le dimanche sont jours de ménage et d'épicerie. Ils sont fatigués. Ils n'ont plus beaucoup de temps pour leurs amis. Leur relation prend le coup. « Plus le temps pour faire l'amour !, nous dit-elle. Quand on se couche à 21 heures, on est épuisés. » L'hyperactivité du petit est difficilement contrôlable, même par la télévision, et leur fait envisager le Ritalin. L'an dernier Sylvie a eu une bosse au sein. Arrêt de trois semaines pour suivre de la radiothérapie et elle se remet immédiatement au travail. Sa mère lui dit : « Arrête ! » « Je ne peux pas », répond-elle, les traites hypothécaires, elles, n'arrêtent pas. »

L'engrenage.
L'hyperactivité du petit est difficilement contrôlable,
même par la télévision, et leur fait envisager le Ritalin.

La vie du couple est typique de la course des jeunes professionnels avec enfants.

Diane-Gabrielle TremblayUn enjeu majeur : la conciliation travail-famille

Diane-Gabrielle Tremblay

« En 2003, les plus grands demandeurs de temps, ceux qui travaillent sans arrêt, ce sont les gens relativement riches et très actifs, tant au bureau que dans leur vie culturelle », dit Gilles Pronovost sociologue du loisir à l'UQTR. À la une de plusieurs tribunes médiatiques, Diane-Gabrielle Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l'économie du savoir et professeure à la Télé-université (Téluq), explique les raisons de penser à une nouvelle organisation du temps de travail pour les familles. « On observe actuellement une polarisation des heures de travail. Les hommes et les femmes professionnels, cadres, travailleurs de la nouvelle économie et des autres secteurs de pointe consacrent au travail plus d'heures qu'ils le faisaient au milieu des années 1980, alors que les femmes employées de bureau ou de services ont tendance à réduire leurs horaires pour faciliter la conciliation travail-famille. » Une opinion que partage Francine Descarries, sociologue et chercheuse à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF) à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), et à laquelle elle ajoute : « Les critères de performance sont très élevés au travail, et les attentes sociales concernant l'éducation des enfants imposent que l'on trouve collectivement des solutions pour une meilleure articulation travail-famille. Par exemple, les directions d'école reprochent souvent aux parents d'avoir manqué une rencontre parent-enseignant. C'est oublier qu'autrefois nos parents signaient un bulletin une fois par mois et que tout le monde s'en satisfaisait. » La conciliation travail-famille serait donc en train de devenir un enjeu majeur. En une génération, les femmes ont massivement envahi les sphères professionnelles, en les préférant au travail domestique traditionnel. Elles font peu d'enfants et demeurent sur le marché du travail à la suite de la naissance de leurs petits. À titre d'exemple, en 2003 les facultés de médecine du Québec ont accueilli 85 femmes contre 35 hommes. Les femmes s'instruisent maintenant dans des domaines stratégiques. La pression sur les heures de travail est plus forte. Le besoin de concilier travail et famille, ça vient clairement d'elles, analyse Philip Merrigan du Département des sciences économiques de l'UQAM.

Francine DescarriesFrancine Descarries

Les études qu'il a menées à partir des sondages de Statistique Canada sont claires : plus il y a d'enfants dans une famille, plus le temps des mères travaillant à temps plein est comprimé. En 1998, une étude indiquait une relation entre le nombre d'heures travaillées des mères et les comportements difficiles des enfants, leur hyperactivité et les troubles d'attention.

« Attention : tout ne repose pas sur les femmes » dit Mme Descarries. Quand on associe les problèmes de comportement des enfants en se demandant si les parents sont assez adéquats, qui pensez-vous va se culpabiliser en premier ? En augmentant les frais de garde des enfants, qui pensez-vous va retourner à la maison si ça devient trop onéreux ? La solution n'est pas de renvoyer les femmes à la maison. Savez-vous que dans le passé, il a été démontré que les femmes sur le marché du travail avaient moins de problèmes de santé mentale que d'autres ménagères des années 1950 et 1960 ? Diane-Gabrielle Tremblay nuance également cette affirmation. « Mes recherches montrent que nombre de jeunes hommes souhaitent participer davantage à la vie familiale et à l'éducation des enfants, mais les collègues et les milieux de travail ne sont pas toujours très ouverts aux demandes des pères. »

« C'est sûr que l'État ne peut pas blâmer les femmes ni leur mettre des bâtons dans les roues. Et l'instruction reste la meilleure assurance contre la pauvreté, estime à son tour Philip Merrigan. Mais la réalité sociale est qu'il existe de moins en moins de parents qui s'occupent de leurs enfants et de moins en moins d'enfants pour voir aux personnes âgées. »

« À long terme, les organisations devront s'adapter aux demandes des femmes, et elles auront l'obligation de leur offrir des conditions de travail qui leur conviennent. Dans les services publics, l'État n'aura pas le choix de bonifier leurs demandes puisque ce sont elles les vraies spécialistes. »

La panique

Nicole, 50 ans, vit seule avec son fils. Traductrice, elle est travailleuse autonome depuis 20 ans. Malgré son expérience, elle se trouve toujours financièrement sur la corde raide. Elle ne peut pas se payer une assurance invalidité. Quand on lui demande comment elle voit le vieillissement, elle répond : « J'aime mieux ne pas y penser. » Nicole fait partie d'une catégorie de travailleurs précaires, très vulnérables aux imprévus de la vie. Dans son métier et sa situation, impossible d'envisager de quoi demain sera fait. Pourtant, elle est bardée de diplômes universitaires. En vieillissant, la panique est devenue son pain quotidien. Deux choses l'obsèdent : l'absence toujours possible de contrats et la diminution de sa performance, parce qu'elle commence à sentir ses limites physiques. Financièrement, elle n'est pas du tout prête à prendre sa retraite puisqu'elle n'a pas accumulé de fonds de pension viable durant toutes ses années de pige.

Comment vieillira-t-elle ?

« Tout repose sur ma santé. Si je tombe malade, je suis finie ! »

La liberté du travailleur autonome : un mythe ?

La panique. Comment vieillira-t-elle ?
« Tout repose sur ma santé. Si je tombe malade, je suis finie ! »

Martine D'AmoursD'après Martine D'Amours, sociologue et agente de recherche à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), ce stress constant de performance peut conduire à un véritable blocage de la capacité d'action. « Avec les travailleuses autonomes, dit-elle, nous sommes devant une catégorie croissante de personnes vulnérables sans protection légale et sociale. Et ce n'est pas près de changer car, même s'il existe plusieurs associations de travailleurs indépendants, il y a peu de liens entre les organisations, ce qui en amoindrit la force de frappe. »

Depuis l'an 2000, le nombre de travailleurs autonomes (60 % de femmes) tend cependant à se stabiliser et même à décroître. « Ce que le phénomène montre, ajoute Martine D'Amours, c'est que cette solution très prisée dans les années 1990 n'est pas le paradis, et n'est ni l'enfer non plus. »

Le travail atypique (autonome, à contrat, sur appel, temps partiel) a été souvent perçu comme une façon positive de gagner du temps. Pour Nicole particulièrement, il est devenu un moyen de concilier le travail et l'éducation de son fils. Les femmes travailleuses autonomes consacrent en général moins d'heures au travail que les hommes. Ce temps repris au travail est faussement nommé temps libre puisqu'il est dégagé pour assumer leurs tâches familiales et éducatives. Double travail donc, mais avec moins de revenus. Comme elles sont responsables d'assurer leur protection en santé, leur employabilité et de préparer leur retraite, et comme la plupart d'entre elles sont incapables de payer les tarifs d'une assurance invalidité, elles n'ont effectivement pas les moyens d'être malades. Il faut qu'elles « livrent la job », qu'elles « performent », qu'elles fassent fonctionner la business. Dans les faits, leurs petits temps morts se font très rares. Il est difficile de savoir si les travailleuses autonomes vivent davantage d'épuisement professionnel car elles ne sont jamais recensées.

« Je crois qu'elles sont les grandes perdantes de la conciliation travail-famille », dit Philip Merrigan. À la suite d'une recherche réalisée avec le Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO), Mme Tremblay a constaté que c'est parfois une modalité permettant l'articulation travail-famille : « Les travailleurs autonomes et les télétravailleurs utilisent souvent le travail à domicile pour réduire les temps de déplacement et avoir plus de temps pour la famille. »

D'après Mme D'Amours, plusieurs recherches portant sur le travail autonome indiquent un isolement et une insatisfaction au travail, quels que soient les niveaux professionnels et le niveau de scolarité. « Plusieurs démontrent aussi le contraire, dit Mme Tremblay, c'est-à-dire moins de temps de déplacement, plus de temps pour la famille, les amis ou les activités personnelles. Mais il y a souvent un prix à payer : moins d'avancement professionnel. » Celles qui s'en sortent le mieux sont celles qui ont un conjoint salarié.

Le désespoir tranquille

Puis, il y a les autres : les travailleurs salariés, syndiqués, installés dans des emplois réguliers, tranquilles, répétitifs. Vous en connaissez tous. Ils attendent que leur temps soit fait.

Prenez le cas de Jean : il travaille au gouvernement depuis 20 ans comme agent de développement régional. Il avait de grands rêves. Il croyait au changement social véhiculé dans les années 1970 et s'est voulu partie prenante de ce changement. Aujourd'hui, il est désabusé et passe en fait beaucoup de temps à ne rien faire durant les heures de travail. Il attend des décisions qui viennent « d'en haut », exécute sans passion ni créativité ce qu'on lui demande, et attend sa retraite comme une libération de prison.

Le désespoir.
Il exécute sans passion ni créativité ce qu'on lui demande,
et attend sa retraite comme une libération de prison.

Frederic Lesemann« Cette catégorie de travailleurs qui s'ennuient profondément ont une faible motivation au travail, car ils sont maintenus à l'extérieur des transformations », dit Frédéric Lesemann, directeur du Groupe de recherche sur les transformations du travail, de l'âge et des politiques sociales (TRANSPOL) de l'INRS-Urbanisation, Culture et Société.

« L'individu a disparu au profit de l'acte technique de routine sans autonomie. Ce mode de division taylorien du travail provoque aujourd'hui de l'insatisfaction et beaucoup de souffrances », ajoute-t-il.

« Il est certain qu'un travailleur qui fait un travail insignifiant, sans liberté, avec des relations hiérarchiques difficiles, en subira des effets psychologiques importants qui influenceront sa santé physique et mentale », précise Roland Foucher, psychologue et professeur à la retraite qui participa à de nombreux travaux portant sur la santé psychologique et la performance organisationnelle avec la Chaire en gestion des compétences de l'UQAM. « Ces problèmes de santé physique et mentale sont devenus très présents dans le domaine des services, qui représentent maintenant 75 % des emplois et auxquels les entreprises appliquent une logique industrielle en sous-estimant toute la dimension émotive. Il y a une dissonance qui n'est pas agréable dans une culture qui exige l'authenticité. Cette charge émotive crée de l'épuisement, même si la personne n'a pas eu à fournir de grands efforts mentaux et physiques », complète M. Foucher.

« Ne pas oublier non plus les laissés-pour-compte, les paumés, les petits salariés comme les employés de service de sécurité ou d'entretien dans les tours à bureaux, qui sont à la traîne de la société », ajoute M. Lesemann. « Ces gens en totale dépendance ne participent pas à la transformation de la société, ils sont sans prise sur elle », termine-t-il.

Les grands gagnants

Mais qui a le temps de vivre et de réfléchir en 2003 ?

« Les seuls vrais bénéficiaires de "la société du loisir", ce sont les nouveaux retraités qui ont eu la chance d'avoir des revenus raisonnables et qui vivent en bonne santé », constate Gilles Pronovost.


FORUM

Êtes-vous d'humeur à vouloir changer le monde?

Ce mois-ci pour Forum : une question ouverte. Quand vous regardez la société, qu'est-ce qui vous préoccupe le plus ? Où se porte votre regard ? Si vous aviez le pouvoir de transformer les choses, en utilisant votre expertise, quelles seraient vos priorités ? Finalement, en ces temps de crise et d'évolution, par quel bout de la lorgnette voyez-vous le changement ?

Par Denise Proulx

Il n'y a plus de vie calme

Claire Sabourin,
coordonnatrice des activités
de formation internationale,
École des sciences de la gestion, UQAM.

Que ce soit au plan économique, politique ou social, la logique marchande envahit nos vies. Cela nous empêche de nous questionner sur d'autres dimensions et nous force à accepter un certain type d'organisation du travail. Il devient difficile de remettre en cause la croissance actuelle, car il faudrait d'abord remettre en cause ce comportement de consommation qui nous pousse dans un cycle de gaspillage sans fin.

Comment répondre à mes besoins quotidiens sans entrer dans ce tourbillon de consommation ? Comment minimiser le nombre d'objets dont j'ai besoin, diminuer l'accumulation des déchets ? Comment privilégier l'être par rapport à l'avoir ? Ce sont des questions que je me pose. Prenez l'exemple des loisirs : pour faire du cyclisme, ça prend un vélo adapté au terrain fréquenté, des vêtements de design confortables, des pistes cyclables reliées à un circuit balisé. C'est toujours plus sophistiqué. Est-on plus heureux avec cette abondance de produits et services ? Chose certaine, notre rythme de vie en est accéléré.

Le grand défi de la recherche est de planifier
une diminution de la société de consommation sans provoquer de récession.

Il n'y a plus de vie calme. Le stress est constant. Comme si on ne pouvait plus faire les choses autrement.

Je crois que le grand défi de la recherche est de planifier une diminution de la société de consommation sans provoquer de récession. Car c'est notre grande peur à l'heure actuelle. Nous sommes pris dans un cercle vicieux où tout est relié : cet engrenage nous mène tout droit vers un avenir de destruction, vers une série de problèmes de plus en plus importants. Je ne crois plus que tout sera résolu par des solutions technologiques.

Je vois des avancées souterraines, tant au niveau individuel que collectif, mais il manque toutefois la participation des milieux politiques qui ont en général tendance à nous mener vers un recul social. Les politiciens nous envoient sans cesse des messages contradictoires entre cette prise de conscience et la logique de rentabilité économique.


Des ados seuls au monde

Marie LegareMarie Legaré,
Université du Québec à Rimouski.
Récipiendaire du Prix de l'ACFAS 2003, pour un mémoire de maîtrise en développement régional portant sur les femmes aidantes
.

Dans nos vies hyper occupées, il n'y a pas de cases disponibles pour être simplement avec nos enfants, nos adolescents surtout. On ne peut pas mettre des enfants au monde et croire qu'ils vont bien se développer si nous ne portons pas attention à eux. Il y a beaucoup de problèmes sociaux qui en découlent. Plusieurs ados ne savent pas où ils s'en vont dans le monde, comme s'il n'y avait rien en dessous d'eux.

Lorsque je regarde dans mon entourage, beaucoup de travailleurs dans la mi-quarantaine vivent un burnout, un épuisement professionnel. Plein d'ados en font aussi, sans que nous ne nous en effrayions. Le taux de suicide des jeunes au Québec, la violence, le décrochage scolaire, l'abus des drogues et de l'alcool, la passion compulsive du jeu : c'est énorme. Je crois également que nous sommes rongés socialement par un manque de communication véritable entre les adultes et les jeunes. Et c'est là ma préoccupation ces jours-ci.

L'organisation du monde du travail fait craquer des personnes
de toutes les couches de la société.

La conciliation travail-famille, c'est du sérieux. Ça ne veut pas dire de renvoyer les femmes à la maison ; il s'agit de faire preuve d'imagination pour organiser les milieux de travail de manière à ce que tous en sortent gagnants.

Comme société, il va falloir faire preuve d'humilité et reconnaître que l'organisation du monde du travail fait craquer des personnes de toutes les couches de la société. Il faudrait arrêter de voir les problèmes d'épuisement comme la somme de difficultés personnelles, chacun dans son cocon. C'est, en fait, un problème collectif majeur qui demande des solutions collectives.


Une régression de la civilisation

Gilbert PaquetteGilbert Paquette,
directeur du Centre interuniversitaire de recherche sur le télé-apprentissage (CIRTA)
et chercheur au Centre de recherche LICEF.

Ce qui m'inquiète ces jours-ci, c'est le désengagement progressif des institutions gouvernementales et publiques qui s'accompagne d'un désintérêt pour la vie politique. À mon avis, on s'en va vers une régression de la civilisation s'il n'y a pas un retour rapide du balancier.

Prenons par exemple, la marchandisation de l'éducation : les subventions de recherche universitaire sont toujours accompagnées d'une obligation d'aller chercher des fonds dans l'entreprise privée. J'ai été longtemps favorable au fait que la recherche universitaire soit orientée vers les besoins de la société, mais elle doit servir à l'ensemble de la population et non pas être privatisée.

Il y a un équilibre à rétablir.

Imaginez que l'on écoute le Conseil du patronat du Québec et que l'on réduise les taxes. La population connaîtra une surtaxe des services essentiels ou une réduction des services, c'est un jeu de vases communicants. On se retrouve alors dans une situation similaire à celle des États-Unis où si vous n'avez pas les moyens d'avoir une bonne assurance-maladie, vous risquez de mourir.

Un retour de la lutte pour la survie comme aux débuts de la bourgeoisie.

Actuellement, les décisions les plus importantes échappent aux citoyens et sont prises au niveau des multinationales. Le nombre de ces multinationales diminue à chaque année par la création de monopoles encore plus puissants. Nous assistons à un retour de la lutte pour la survie comme elle existait au temps de l'aristocratie et des débuts de la bourgeoisie. Mais je sens actuellement un certain réveil. J'approuve la réaction des jeunes à la recherche d'alternatives à la mondialisation. Les démarches faites dans certains milieux pour protéger l'environnement m'encouragent. J'endosse aussi la réaction de ceux qui cherchent à contrecarrer la tendance à mettre les universités totalement au service des entreprises privées.


3 000 nouveaux produits chimiques par année

Diane BertheletteDiane Berthelette,
anthropologue et directrice de l'Institut Santé et société.

Au travail, des gens sont exposés à des risques insidieux pour leur santé, comme la manipulation de produits cancérigènes ou de pesticides. Lors de leur retraite, il peut leur arriver de souffrir d'un cancer sans faire le lien avec leurs anciennes conditions de travail. Par conséquent, il y a un certain nombre de lésions professionnelles qui ne sont pas reconnues ni indemnisées par la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST). Il en résulte des inégalités sociales inacceptables à l'égard de la santé qui sont clairement démontrées par des statistiques. Selon les quartiers du centre-est ou du nord de Montréal, on trouve des écarts de longévité variant entre 8 à 13,5 années. C'est très préoccupant...

On occulte complètement la responsabilité sociale des entreprises.

Le Bureau international du travail estime qu'il arrive sur le marché approximativement 3 000 nouveaux produits chimiques par année. Or, on commence à manipuler les produits dans les industries avant que les tests de leur innocuité ne soient complétés. Des produits sans normes sont ainsi utilisés au risque et péril des travailleurs sans qu'aucune politique n'interdise l'exposition à des facteurs de risques. Ça signifie que, collectivement, on accepte que des gens souffrent par négligence. Comment renverser la vapeur ? Les gens doivent prendre conscience de leur pouvoir d'action sur les entreprises en les dénonçant, en portant plainte. En général les citoyens ne sont pas supportés et ils abandonnent trop facilement.

Selon les quartiers du centre-est ou du nord de Montréal, on trouve des écarts de longévité variant entre 8 à 13,5 années.

Des informations sur les risques encourus à l'utilisation de produits chimiques sont diffusées dans des revues scientifiques spécialisées. Heureusement, il y a quelques personnes qui se chargent de veiller à ce que les groupes de pression et les syndicats y aient accès. Mais dans les faits, seule une minorité y a accès. J'approuve donc grandement les pressions croissantes sur les chercheurs pour qu'ils diffusent les résultats de leurs recherches dans un langage accessible. Cependant, le dilemme auquel fait face le chercheur est qu'il est pénalisé au niveau de sa carrière s'il consacre son temps à diffuser de l'information grand public plutôt qu'à publier dans des revues savantes.

 PRESSER LE CITRON

...Il existe aussi une nature humaine. Elle contient les ressources renouvelables les plus précieuses : la créativité, la culture, la force morale. Hélas, on en est encore à l'économie d'extraction dans ce domaine. Quand on découvre une mine d'idées, sous la forme d'une personne créatrice et en forme au point de pouvoir travailler 18 heures par jour, on la vide le plus rapidement possible comme on l'aurait fait d'une mine de charbon au XIXe siècle, alors qu'on aurait intérêt à l'entourer des soins les plus subtils de façon à ce qu'elle devienne de plus en plus précieuse avec le temps, les avantages de l'expérience s'ajoutant à une créativité demeurée intacte.

Tiré de L'Encyclopédie de l'Agora, conférence de Jacques Dufresne devant l'Association du Barreau canadien, Montréal, 26 septembre 2002.

Saviez-vous que...

Par Rachel Chouinard

Saviez-vous qu'à l'INRS-Urbanisation, Culture et Société, on trouve un Observatoire consacré aux jeunes et à leur place dans la société ? À l'Observatoire Jeunes et Société, on étudie, entre autres, l'insertion professionnelle et le rapport au travail des jeunes sans diplômes.

Saviez-vous que l'UQAM est membre d'un Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l'emploi (CIRPÉE) et que des chercheurs de ce centre se penchent sur le partage du temps entre travail, production domestique et loisir ?

Saviez-vous que plusieurs des établissements de l'UQ s'intéressent à un nouveau champ d'étude et de recherche qu'on appelle l'économie sociale ? Le Centre de recherche sur les innovations sociales dans l'économie sociale, les entreprises et les syndicats (CRISES) auquel sont affiliés l'UQAM, l'UQO, l'UQAR et l'INRS comporte un axe de recherche qui s'intitule Innovations sociales, travail et emploi. Rattachée à ce centre, on trouve également une ARUC, c'est-à-dire une Alliance de recherche universités-communautés, dédiée à l'économie sociale (ARUC-ÉS). L'UQAM, l'UQO et l'UQAC en font partie avec d'autres universités.

Saviez-vous qu'à l'UQO on trouve un Centre d'études et de recherche sur l'emploi, le syndicalisme et le travail (CEREST) de même qu'un Observatoire en économie sociale et développement régional ? De plus, au Département des relations industrielles de l'UQO on s'intéresse à des thèmes comme les politiques publiques du travail, la psychologie du travail, la santé et la sécurité au travail ?

Saviez-vous qu'à la TÉLUQ, et plus spécifiquement à l'Unité d'enseignement et de recherche en travail, économie et gestion, on s'intéresse de près à la question de la conciliation travail et famille ?

Saviez-vous qu'il y a un Institut de recherches et d'études féministes (IREF) à l'UQAM et que le travail des femmes y est un sujet d'intérêt ?

Saviez-vous qu'au Département loisir et communication sociale de l'UQTR on offre un baccalauréat en récréologie, un autre en communication sociale et une maîtrise en loisir, culture et tourisme ?

Malheureusement, certains n'ont pas la chance de trouver leur place dans le monde du travail. Saviez-vous qu'à l'UQAM, il existe un Collectif de recherche sur l'itinérance, la pauvreté et l'exclusion sociale (CRI)?

Quelques liens utiles...

UQAM ­ Centre interuniversitaire sur le risque, les politiques économiques et l'emploi (CIRPÉE) http://www.cirpee.org

UQAM-UQO-UQAR-INRS ­ Centre de recherche sur les innovations sociales dans l'économie sociale, les entreprises et les syndicats (CRISES) http://www.crises.uqam.ca/

UQAM ­ Institut de recherches et d'études féministes (IREF)
http://www.unites.uqam.ca/iref/

UQAM ­ Collectif de recherche sur l'itinérance, la pauvreté et l'exclusion sociale (CRI) http://www.unites.uqam.ca/CRI/

UQAM ­ Institut Santé et société http://www.iss.uqam.ca

UQTR ­ Loisir et communication sociale http://www.uqtr.ca/dslcs/

UQO ­ Centre d'études et de recherche sur l'emploi, le syndicalisme et le travail (CEREST) http://www.uqo.ca/cerest/

UQO ­ Observatoire en économie sociale et développement régional http://www.uqo.ca/observer/

UQO ­ Département des relations industrielles
http://www.uqo.ca/d_re_ind/index.html

INRS ­ Groupe de recherche sur les transformations du travail, de l'âge et des politiques sociales (TRANSPOL) http://transpol.inrs-ucs.uquebec.ca/

INRS ­ Observatoire Jeunes et Société http://www.obsjeunes.qc.ca/

TÉLUQ ­ Unité d'enseignement et de recherche en travail, économie et gestion
http://unitl.teluq.uquebec.ca:9092/def_fr.php3?type=2&param=%25

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