RÉSEAU AUTOMNE 2003 / Magazine de l'Université du Québec
Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source.

PORTRAIT

Par Denise Proulx

Louise Vandelac

Des femmes
et des rivières...

Professeure au Département de sociologie et à l'Institut des sciences de l'environnement de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), pionnière dans le domaine des études féministes et de l'éthique des technosciences du vivant, Louise Vandelac est une ouvreuse de portes au regard large.

À la fin des années 1970, pendant que les féministes rejetaient leur passé de ménagère et de mère d'enfants à la douzaine, Louise Vandelac consacrait des milliers d'heures à l'étude du travail domestique. « C'était fascinant de regarder la vie du bas vers le haut et de voir les choses que les autres mettaient un temps fou à camoufler », répond aujourd'hui la sociologue aux détracteurs qui lui reprochaient de s'attarder à des histoires sans histoire.

Louise Vandelac réussit l'exploit de placer le livre synthèse de ses recherches, Du travail et de l'amour, les dessous de la production domestique, au rang des best-sellers de l'année 1985. Vendu à 7 000 exemplaires, il demeure l'un des ouvrages scientifiques les plus populaires au Québec.

Je suis passionnée par les idées
qui me semblent fondamentales à la compréhension
de notre société.

La chercheuse ne craint pas de faire bande à part. Après le travail domestique, Louise Vandelac s'est inquiétée de l'engouement pour les nouvelles technologies de reproduction. Elle dénonce la complaisance des médecins et juristes, prompts à endosser des promesses d'amélioration génétique, sans se questionner sur l'éthique de marchandisation de la vie. Elle réprouve la mollesse des politiques gouvernementales en matière de clonage, d'organismes génétiquement modifiés, de pollution par les pesticides, de commercialisation de l'eau.

L'esprit militant de la sociologue dérange, tout d'abord au sein de la communauté universitaire, qu'elle considère trop encline à l'autogratification. Qu'importe. Louise Vandelac persiste et signe.

Comment vous qualifieriez-vous : avant-gardiste, polémiste ou marginale ?

Ma mère me disait : « Toi, tu pars les modes au lieu de les suivre ». Toute petite, elle m'autorisait à poser le pourquoi du pourquoi, à ne pas sentir d'interdits absolus. Ça m'a permis de comprendre qu'en tant que femme, nous acceptons trop souvent des savoirs construits sur la base de notre exclusion. En toute franchise, je n'ai jamais pensé faire carrière dans la polémique, en m'intéressant aux femmes, à l'environnement, à la science du vivant. J'ai eu la chance inouïe de me retrouver dans des situations pour poser ces questions sur la place publique, ce qui a contribué sans doute à susciter un intérêt pour elles, mais ce n'est pas ce qui me motive à agir. Je suis passionnée par les idées qui me semblent fondamentales à la compréhension de notre société.

Cela étant dit, la critique épistémologique, c'est effectivement un radicalisme en action, mais je ne suis pas une radicale dans le sens tranchant de me couper des autres. La critique me permet d'avoir davantage d'amplitude de vue.

Par exemple, ma participation à la création du premier Centre de santé des femmes en 1976 faisait de nous des personnes étonnantes. Ce centre n'était pas pour autant marginal, mais un concept nouveau qui s'est maintenu grâce à des ouvreuses de portes qui ont travaillé d'arrache-pied pour l'intégrer socialement. Une démarche similaire a soutenu le mouvement « Adoptez une rivière » en l'an 2000. Au départ, lorsque nous avons lancé l'idée dans ma salle à dîner, nous étions à contre-courant. Maintenant, ça tombe sous le sens pour une grande partie de la population de protéger contre les ambitions financières de quelques entrepreneurs et municipalités ces cathédrales d'eau qui ont mis 10 000 ans à se construire.

Qu'est-ce qui vous motive à étudier des questions sociales en faisant se côtoyer l'environnement, l'économie, les sciences de la vie, voire la poésie, dans une perspective croisée ?

Pour comprendre la complexité des questions d'aujourd'hui, les chercheurs doivent travailler sous une forme transdisciplinaire (qui consiste à étudier une question normalement réservée à une discipline). Ainsi, comme sociologue intéressée aux technosciences, je ne peux pas comprendre les enjeux des technologies de reproduction si je n'aborde pas à la fois les enjeux éthiques, biologiques, environnementaux, économiques qui se jouent du côté de la génétique, du côté des politiques de recherche, et du côté des politiques publiques en santé et en droit. Tous ces éléments sont intimement liés dans la volonté de marchandisation de la vie.

Certaines directions de l'information abordent la plupart des questions sociales
avec un esprit de divertissement.

Cette vision transdisciplinaire suppose un travail de recherche énorme et complètement sous-estimé dans nos sociétés, même par les chercheurs. Dans plusieurs milieux universitaires, la transdisciplinarité est perçue comme de l'éclectisme, de l'éparpillement, alors que c'est un approfondissement, un regard essentiel pour bien cerner une problématique. En conséquence, malgré les beaux discours, le soutien aux chercheurs qui privilégient cette approche tarde à se mettre en place. On lui préfère encore l'interdisciplinarité qui, elle, réunit des spécialistes de disciplines différentes.

Diriez-vous que le manque d'innovation face au savoir appauvrit la réflexion sur ces questions ?

Ça nuit considérablement à l'effort d'intelligence et de compréhension face aux défis de la planète. Plus que ça : il existe souvent un mépris larvé de la part d'universitaires à l'égard des professionnels qui travaillent sur le terrain, vis-à-vis aussi des gens qui possèdent une expérience de vie qui les rend aptes à poser de meilleurs diagnostics qu'eux sur les questions auxquelles ils sont confrontés. On voit souvent chez les chercheurs une arrogance, une attitude de toute puissance face à la prétendue maîtrise de questions d'une infinie complexité. Trop d'entre eux considèrent que les uns savent et que les autres doivent apprendre de ceux qui savent.

Selon vous, redonner la parole aux citoyens susciterait une meilleure compréhension des enjeux ?

Il faut revenir aux paroles citoyennes pour régénérer la société. Nous n'avons pas le choix de reconnaître qu'une époque achève et qu'une autre s'annonce, même si un mouvement néo-conservateur domine en Amérique du Nord. La situation de la planète est tellement fragile, nous sommes à un moment de l'histoire où il y a une urgence d'intelligence. Il est absurde de penser qu'on puisse s'en sortir seul, chacun dans notre bulle. En conséquence, les intellectuels ont un travail de critique épistémologique à assumer sur la fondation des choses. Ça implique un tout autre regard sur la société, les questions d'environnement, la natalité, la protection de la santé.

Les intellectuels doivent donc se rapprocher des citoyens ?

Je fais partie de la première génération de femmes intellectuelles au Québec. Ça implique une dette de partage, une dette de solidarité par rapport aux autres femmes, l'ensemble de la société, avec les gens qui ont envie de comprendre, de changer des choses. Je considère, plus que jamais, qu'une partie de mon travail d'intellectuelle consiste à parler aux journalistes et à leur faire saisir les problématiques.

Mais les médias sont-ils intéressés par ces questions ?

Je suis affligée par la frilosité des médias : certaines directions de l'information à la télévision et dans les journaux abordent la plupart des questions sociales avec un esprit de divertissement. À mon avis, ce choix contribue grandement au déficit de réflexion collective.

Il faut leur rappeler leur devoir premier d'information, ce qui implique de réactiver des groupes de citoyens qui analysent leur travail (comme le faisait jadis le Centre des médias du Québec) et qui fassent des pressions pour qu'ils présentent une information de qualité. Autrement, les gens vont s'informer ailleurs.

Nous sommes à un moment de l'histoire
où il y a une urgence d'intelligence.

On le voit actuellement avec la création de vastes systèmes d'information parallèles. Par exemple, le Centre des médias alternatifs du Québec, associé à Indymédia et à d'autres réseaux internationaux mis en place par des organisations non gouvernementales ou indépendantes. Ces militants sont tous connectés à des gens actifs sur le terrain et diffusent des informations bien différentes des médias commerciaux. On le voit bien avec les États-Unis et la récente guerre en Irak. Ce n'est pas le nombre de médias qui compte, mais la qualité d'information qu'ils diffusent.

À défaut, dans un avenir prochain, on risque de créer un fossé de plus en plus grand entre les savoirs, ce qui entraînera une forte incompréhension des enjeux sociaux et creusera les écarts de perception entre les gens.

Vous êtes la nouvelle directrice du Centre d'étude des interactions biologiques entre la santé et l'environnement (CINBIOSE), qui est le troisième centre de recherche en importance à l'UQAM et qui réunit des chercheurs en provenance de plusieurs disciplines. Quel esprit comptez-vous lui insuffler ?

Je veux favoriser cette démocratisation du savoir en établissant un dialogue avec plusieurs communautés. Nous souhaitons créer des dispositifs d'évaluation scientifique et sociale des technosciences, pour éventuellement développer une approche écologique globale et intégrée de l'agriculture, l'agroalimentaire et l'alimentation. Ce travail au ras des pâquerettes avec des citoyens et des scientifiques me semble tout aussi important que la reconnaissance par mes pairs.

Retour rubrique