RÉSEAU HIVER 2004 / Magazine de l'Université du Québec
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La politique du secret

Les État-Unis sont réputés pour leur grand savoir-faire démocratique. Mais on nous cache de plus en plus de choses au pays de la démocratie.

Trois chercheurs de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand examinent les grandes et petites misères des services secrets américains en ces temps troubles.

Par Denise Proulx

DrapeauForce est de constater qu'en dépit du nombre imposant d'organismes américains consacrés aux renseignements et à la défense nationale américaine, les terroristes ont réussi à déjouer tout le monde un certain 11 septembre 2001. « The Intelligence Community » comme on l'appelle là-bas est « historiquement atomisée, inefficacement dirigée et concrètement désorganisée » disaient trois chercheurs de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'Université du Québec lors d'une récente table ronde organisée par la Chaire à l'UQAM à Montréal.

Une toile d'araignée

Pierre-Louis MalfattoD'après eux, en cette ère de l'information, la communauté américaine du renseignement ressemble à une véritable toile d'araignée. Et la multiplicité de ses sources de même que leur contrôle est loin de garantir une efficacité sans failles.

« Concrètement, on constate que la Communauté américaine du renseignement est désorganisée. Même si les départements et les agences doivent normalement coopérer entre eux, la culture américaine du secret est devenue telle que, même à l'ère de l'information, le renseignement acquis par l'une des constituantes peut très bien rester secret et ne se transmet pas nécessairement entre les agences », dit Pierre-Louis Malfatto, qui se spécialise plus particulièrement dans l'analyse des ramifications de la Communauté du renseignement américain.

Il nous présente deux exemples troublants. « Nous savons maintenant que deux ans avant les attaques du World Trade Center, la CIA était parfaitement au courant des liens avec le réseau de Ben Laden de deux terroristes ayant pris part aux attaques du 11 septembre. Khalid al-Mihdhar et Nawaf al Hazmi avaient tous deux eu des contacts avec un informateur du FBI. La CIA savait pertinemment que ces deux individus effectuaient des séjours aux États-Unis, mais elle ne les a jamais listés et n'a pas transmis l'information au FBI qui n'avait alors pas de raison de chercher à en savoir plus. Le FBI les a donc considérés comme deux jeunes légalement présents sur le sol américain pour y étudier. »

Un directeur sans pouvoir réel

« Nous constatons que le Director of central intelligence (DCI) ne dispose pas de l'autorité nécessaire pour diriger l'ensemble de la Communauté », dit M. Malfatto. « Ainsi, la déclaration de guerre du DCI contre Ben Laden qui a été faite très clairement en 1998 est restée lettre morte auprès de la plupart des composantes du renseignement américain. Le DCI avait alors déclaré une lutte ouverte au terrorisme. Ses mots étaient les suivants : "Nous sommes en guerre contre Ben Laden... et je veux qu'aucune ressource et qu'aucun membre du personnel ne soient épargnés par cet effort, aussi bien au sein de la CIA que dans la Communauté dans son ensemble..." « Or, à la commission d'enquête qui a suivi le drame du 11 septembre 2001, plusieurs personnages interrogés par le Comité du Sénat ont déclaré ignorer tout de cette directive. »

On le voit bien avec l'attentat du 11 septembre. Les services américains possédaient presque toute l'information nécessaire sur la menace terroriste, mais ils ont été incapables de la traiter, de l'analyser et de la transmettre pour en faire un produit pertinent pour les décideurs.

Que s'est-il passé ?

Il semble que le DCI n'a jamais été capable de rassembler les ressources nécessaires, même au sein de la CIA, pour contrer efficacement la menace posée par Al Quaïda, qu'il avait pourtant lui-même si bien identifié... L'ancien chef du Counter Terrorism Center dit pour sa part qu'il n'a jamais reçu venant du DCI les ressources financières nécessaires, le personnel suffisant et encore moins l'approbation claire d'« en haut » pour les opérations envisagées contre Ben Laden. Tout au plus, ils ont dû se contenter d'un soutien marginal en matière d'analyse. En pratique, il semble donc que les réels pouvoirs du DCI se limitent au budget et au personnel sur lesquels il exerce un contrôle direct, à savoir son propre bureau, la CIA et le Community Management Staff.

L'affaire des pilotes en formation

Voici une autre histoire. Pierre-Louis Malfatto rapporte que le 10 juillet 2001, un agent de Phoenix a retransmis à quatre unités différentes du FBI un rapport développant le fait que Ben Laden envoyait de nombreux étudiants dans des écoles de pilotage américaines. Il expliquait ses craintes et voulait en discuter avec la Communauté du renseignement. Les autorités du FBI n'ont pas donné suite, même s'il a été établi qu'entre 1994 et 2001, au moins 12 rapports de la Communauté du renseignement ont affirmé que des avions pourraient être utilisés comme des armes par les terroristes. Cela s'est perdu dans des dédales de courriers électroniques sans réponses.

Bureaucratie lourde et technologies sophistiquées

Cette affaire est aussi très révélatrice des problèmes de hiérarchie et du problème de priorité dans le traitement des analyses.

Benoît Gagnon« Cela est d'autant plus étonnant » s'exclame Benoît Gagnon, un des membres du trio, que « depuis la guerre du Golfe en 1991, l'armée américaine a su implanter efficacement des systèmes d'armements sophistiqués, permettant d'améliorer les performances des militaires sur le champ de bataille. Il faut se rendre à l'évidence que contrairement à l'armée, les services de renseignements n'ont pas su se mettre au diapason des nouvelles technologies ».

« Dans les faits, explique M. Gagnon, même si ces services ont intégré de nouveaux systèmes très complexes, ils n'ont pas su modifier leurs structures bureaucratiques en fonction de ces nouvelles technologies. Ce poids bureaucratique les tient en échec. De plus, ces services n'ont pas su répondre adéquatement aux transformations politiques en cours. L'environnement stratégique a beaucoup changé. Les services de renseignement américains ont dû faire face à un monde transformé tout en étant pris dans une structure trop vieillotte pour l'affronter », complète Benoît Gagnon.

Les effets pervers de l'information

Pour M. Gagnon, les Américains sont tombés dans le piège de ce qu'il appelle le « paradoxe de l'information ». Ce paradoxe est engendré par la montée des technologies de l'information.

« D'un côté, dit-il, nous assistons à la croissance de la disponibilité des informations ; les technologies de l'information facilitent énormément la cueillette et l'entreposage d'informations, que ce soit à partir de l'écoute électronique, des détecteurs et des satellites. Mais, d'un autre côté, ces mêmes technologies engendrent des effets pervers comme une multiplication des sources de données et une croissance trop rapide de l'importance de ces mêmes technologies. Par exemple, les services de renseignement auraient dû prévoir que la surabondance d'informations demanderait un travail extrêmement laborieux de nettoyage. Trop de données et d'informations à traiter, mais pas suffisamment de gens bien formés pour le faire. Les autorités sont dépassées et deviennent incapables de répondre aux défis des technologies de pointe. »

« On le voit bien avec l'attentat du 11 septembre , complète M. Gagnon. Les services américains possédaient presque toute l'information nécessaire sur la menace terroriste, mais ils ont été incapables de la traiter, de l'analyser et de la transmettre pour en faire un produit pertinent pour les décideurs. »

M. Gagnon donne comme autre exemple celui de la faillite des services de renseignement à informer les autorités américaines du programme nucléaire de l'Inde en 1998. « Dans les faits, ces données se trouvaient toutes au sein des services de renseignement, mais il n'y avait à l'époque qu'un seul analyste pour les photos aériennes provenant de l'Inde et il avait été incapable de produire son travail à temps et de rendre un rapport précis de la situation. »

Tout le monde a accès aux mêmes technologies

Le chercheur estime qu'il y a un autre effet pervers au développement exponentiel des technologies. « La Communauté du renseignement fait face à la généralisation de l'usage de la technologie numérique chez les citoyens, ce qui rend les menaces classiques beaucoup plus difficiles à cerner. » À titre d'exemple, il rappelle l'attentat de Bali, en Indonésie : la bombe a ét é activée à partir d'un système ICQ (un logiciel de télécommande à distance « I seek you », système sur Internet accessible à tous par le cellulaire). À son avis, il devient très facile pour des groupes non étatiques de menacer directement un État, et ce, de manière totalement anonyme. Vous voyez aussi le même phénomène à l'oeuvre au niveau des Organisations non gouvernementales opposées au néolibéralisme. Dans ce contexte, les technologies de l'information finissent par représenter un frein à une production efficace du renseignement. D'après M. Gagnon, elles entraînent dans leur sillage un affaiblissement de l'État comme modèle.

Les services de renseignement américains ont dû faire face à un monde transformé tout en étant pris dans une structure trop vieillotte pour l'affronter. 

Des solutions à l'imbroglio

Que faire alors ?

Benoît Gagnon estime qu'il faut passer à une vision plus souple, qui donnerait la place à des petits groupes d'analystes. Ces derniers produiraient pour les décideurs des documents avec différents points de vue. Ce nouveau modèle de renseignement inclurait nécessairement les entreprises privées pour certaines tâches. Les décideurs pourraient ainsi avoir une vision d'ensemble et fonder leurs choix à partir d'idées qui vont parfois les unes contre les autres.

Le decret de Bush sur le secret gouvernemental

David GrondinPremière puissance mondiale militaire, économique et technologique, les États-Unis ne lésinent pas devant les démonstrations qui affichent leur savoir-faire démocratique.

Le chercheur David Grondin s'intéresse au paradoxe de la démocratie elle-même qui, pour se défendre contre des menaces, doit user de moyens niant en théorie la nature même du processus démocratique.

« Comment les États-Unis peuvent-ils être justifiés de tenir leurs citoyens dans le secret et leur bloquer l'accès à certaines informations jugées trop importantes pour des raisons de sécurité nationale ? » se demande-t-il après avoir analysé le décret exécutif de l'administration Bush de mars 2003 sur le secret gouvernemental. M. Grondin a constaté que ce décret ne permet pas de croire à une plus grande ouverture ni à une plus grande transparence de la part du gouvernement américain dans les mois ou les années à venir, malgré un engagement de Bush pris en ce sens vis-à-vis sa population.

Une liberté qui risque de se restreindre

Le phénomène est inquiétant. D'après M. Grondin, dorénavant, tout individu, qu'il soit citoyen ou résidant permanent, légal ou illégal, est perçu comme une menace potentielle à la sécurité de l'État. Le citoyen est pris dans un engrenage où les États-Unis, qui se proclament un pays démocratique et libéral, peuvent lui imposer de constantes entraves à ses libertés individuelles.

Ainsi, la nouvelle légitimité légale du système politique américain confère aux bureaucrates et à la CIA un pouvoir énorme sur l'ensemble des citoyens. Ces employés de l'État peuvent se cacher derrière le secret de leur fonction pour justifier leurs actions. « Voyez-vous, si on veut qu'il y ait des sanctions possibles contre un gouvernement qui faillit à ses responsabilités, il faut en premier lieu que les citoyens soient informés des actions des gouvernants », rappelle M.Grondin.

Difficile de trancher le dilemme entre ce qui est secret et ce qui doit être publicisé, quand le public ne connaît pas non seulement le contenu d'un secret, mais qu'il ignore jusqu'à son existence.

Petite vue en coupe du service des renseignements secrets américains.

Aux États-Unis, les organisations consacrées exclusivement au renseignement sont nombreuses. Outre le FBI et la CIA, il y a DIA, NSA, NRO et NIMA, tous des acronymes qui cachent des missions de collecte de données financées par la Défense nationale. À ces organisations s'ajoutent les Départements de l'État, du Trésor, de l'Énergie, celui de la Sécurité intérieure et les forces armées. En fait, seule la CIA (Central Intelligence Agency), créée en 1947, est indépendante de la Défense nationale et ne dépend d'aucun département américain. Le reste de la Communauté américaine du renseignement est entièrement dirigée par le Director of central intelligence (DCI). Le DCI coordonne l'ensemble, tout en étant aussi le directeur de la CIA. À ce titre, le DCI, qui se retrouve à être la plus haute instance, est le premier conseiller du président américain en matière de renseignement. Il est assisté dans ses fonctions par plusieurs personnes dont le Deputy Director of Central Intelligence, qui s'appuie sur deux organes consultatifs, le National Foreign Intelligence Board et l'Intelligence Community Executive Committee.

Fuite de presse et citoyens guérilleros

Dans ce contexte, les fuites qu'on trouve dans la presse deviennent carrément des éléments de lutte contre le secret à outrance. À la suite de certaines fuites, actuellement on voit de plus en plus de médias qui posent la question : le gouvernement des États-Unis a-t-il sciemment trompé le public américain ?

Plusieurs obstacles se posent aux citoyens qui veulent accéder à l'information gouvernementale, et ce malgré la Loi sur l'accès à l'information et la Loi sur la protection des renseignements personnels. D'une part, le pouvoir de discrétion est énorme et c'est le requérant qui doit savoir quels documents obtenir et, d'autre part, les procédures de demandes d'accès à l'information sont souvent ignorées ou manipulées par les agences.

M. Grondin en donne un exemple : « Vous rappelez-vous Scott Armstrong ? le fondateur du National Security Archive (un centre de recherche à but non lucratif). M. Armstrong s'est battu en 1989 contre le procureur général des États-Unis qui présentait la destruction des documents de l'Administration Reagan comme étant un simple ménage. Selon Armstrong, insiste Grondin, les citoyens qui veulent être informés doivent se conduire en véritables guérilleros, étant donné la propension du gouvernement à vouloir dominer, contrôler et manipuler non seulement les informations de base, mais les journalistes, les chercheurs et les citoyens bien informés. »

Illustration

La surveillance nécessaire des médias

En fait, concluent nos trois chercheurs, dans le contexte de l'insécurité exacerbé par le 11 septembre 2001, les citoyens devraient pouvoir compter sur le travail de surveillance des médias et sur l'action individuelle de citoyens sensibilisés. « Quand un gouvernement est carrément axé sur une politique du secret, c'est la seule façon de le rendre un peu plus responsable et imputable face à ses actions », conclut M. Grondin.

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