| RÉSEAU HIVER 2004 / Magazine
de l'Université du Québec Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source. |
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Oeuvre
« Les bâtisseurs » préparation
pour le moulage d'un des personnages 1996. (Parc Beauséjour
à Rimouski)
Roger Langevin, artiste, enseigne à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) depuis le début des années 1990. Il parle de joie et de liberté de créer. Il rêve aussi d'une école internationale de sculpture monumentale.
Les souverainistes se souviendront longtemps de son audace. Avant que le Québec ne se soit remis de la mort de Félix Leclerc, Roger Langevin avait déjà achevé la sculpture monumentale de 21 pieds qui commémore le souvenir de ce géant. « J'étais obsédé. Il fallait que je la fasse », raconte le sculpteur qui a réalisé l'oeuvre de plâtre en dix jours. Contre les critiques bien-pensants qui lui reprochaient de surfer sur la tristesse collective, des petites gens rencontrés dans les centres commerciaux lui offraient des remerciements, à l'occasion de la collecte de fonds publique organisée par le Mouvement national des Québécois pour financer la coulée de l'oeuvre de bronze. « C'est incroyable, nous avons amassé 100 000 $ en faisant le tour du Québec avec la statue », s'étonne encore Roger Langevin.
Il est fier de son Félix qui accueille aujourd'hui les passants du parc Lafontaine à Montréal, et qui les regarde tête baissée, droit dans les yeux. Il est fier aussi de ses Travailleurs qui démolissent le mur de l'oppression capitaliste devant le siège social de la CSN, au coin des rues de Lorimier et de Maisonneuve à Montréal. Roger Langevin s'enorgueillit tout autant de ses Pêcheurs qui affrontent vents et marées aux îles de la Madeleine et de sa dernière création, le Trimural, installée au coeur de Rimouski. En 30 ans de carrière comme sculpteur et professeur, Roger Langevin a toujours soutenu que les arts aident à l'épanouissement d'un peuple.
| Rendre les arts accessibles à tous, c'est une manière de conserver la santé physique et mentale d'un peuple. |
Réseau : Tout au long de votre vie, vous avez été à la fois sculpteur et professeur. Qu'est-ce qui vous motive à mener ces deux carrières en parallèle ?
Roger Langevin :
L'art est ma passion, c'est mon salaire et mon plus grand bonheur.
La sculpture est le pur plaisir des mains. Mais ma plus grande
récompense est la qualité des relations humaines
que je développe avec les gens. J'ai une grande satisfaction
à apporter le bonheur aux personnes qui m'entourent sans
passer par la logique ou la raison.
Tout au long de ma carrière de sculpteur et d'enseignant, j'ai vu des enfants et des adultes devenir plus heureux, grâce aux arts. Lorsque j'ai lancé le projet du Trimural à Rimouski, pour souligner le passage au nouveau millénaire, 102 personnes sont venues y travailler gratuitement pendant cinq mois, parce qu'elles avaient le sentiment de participer à quelque chose de grand. Je leur ai appris les techniques de production de parements en béton que j'avais créées avec des étudiants de l'Université dans le cadre d'un projet de recherche. Ce projet les a animés, les a soutenus dans leur élan. Des malades atteints d'un cancer ont recouvré la joie de vivre, des personnes en deuil ont réappris à sourire, des jeunes ont trouvé momentanément un sens à leur vie. Mon personnage a un petit côté missionnaire, je ne m'en suis jamais caché : comme artiste, je me sens souvent imbu de la mission de faire connaître le beau et de communiquer le plaisir qui émerge du contact avec la beauté.
Réseau : Ce projet de Trimural vous a emmené vers d'autres projets avec l'Université du Québec à Rimouski, quels sont-ils ?
RL : J'ai la conviction que la technique mise au point pour la fabrication des pièces en béton pour le Trimural peut trouver une application industrielle. J'ai proposé à l'UQAR de participer à des démarches entreprises auprès du Canadien National pour acquérir un hangar désaffecté et y développer une école et un pavillon de sculpture permanent qui permettraient de passer de la théorie à la pratique. Nous pourrions ainsi créer un programme de sculpture ornementale à vocation internationale qui serait unique au Québec et qui permettrait à des talents de se manifester. Car il n'y a plus de relève dans le domaine.
Il y a beaucoup d'événements et de célébrations dans les villes et villages du Québec. Que reste-t-il après le party et le ramassage des cannettes de bière ? En formant une nouvelle génération de sculpteurs, les élites municipales pourraient choisir d'inclure la création collective de pièces monumentales lors d'une célébration. Rendre les arts accessibles à tous, c'est une manière de conserver la santé physique et mentale d'un peuple. Les cultures anciennes, de la Chine à la Grèce, ont valorisé l'art monumental montré sur la place publique. Pourquoi ne pas revenir à cette pratique ? J'ai confiance que la complicité entre la Ville de Rimouski et l'Université rende ce projet viable.
Réseau : Puisque
les arts, d'après vous, soutiennent le développement
de la personnalité,
considérez-vous qu'on devrait les enseigner à tous
les niveaux de la formation, y compris dans les facultés
universitaires ?
RL : Assurément. Enseigner les arts dans les écoles d'ingénierie permettrait d'introduire de la beauté aux créations des ingénieurs. Les architectes, les scientifiques y retrouveraient la même rigueur intellectuelle que celle à laquelle ils sont tenus. Dans le cerveau, ce sont les mêmes neurones qui travaillent à ce moment-là.
| On veut clôturer la création artistique dans un système économique semblable à celui de l'industrie. |
Dommage que l'enseignement des arts ne soit pas valorisé autant que les mathématiques. Dans la société actuelle, être peintre ou chanteur est considéré comme une sorte de divertissement. Socialement, l'art ne fait pas partie des choses « sérieuses ». On oublie l'impact de l'art dans la vie collective et individuelle. L'art aide à l'expression profonde de soi. Je suis de ceux qui croient qu'une société qui privilégierait davantage l'expression de la créativité enverrait moins de malades dans les hôpitaux, moins de délinquants dans les prisons.
Trop de gens en place ont encore à l'esprit que l'artiste est un irresponsable qui vit au crochet de la société. On veut clôturer la création artistique dans un système économique semblable à celui de l'industrie, et je trouve ça infiniment triste.
Réseau : Pourtant vous avez déjà déploré publiquement que trop de jeunes optent pour les arts quand vient le temps de choisir une formation avancée ?
RL : Oui. Je crois qu'il y a définitivement trop de diplômés en arts pour un pays si petit et qui n'en voit pas l'utilité. En fait, les jeunes s'inscrivent en arts parce qu'ils ne savent pas trop où aller et pensent que ce sera facile. Ils n'arrivent pas toujours avec la passion nécessaire. Être un artiste, c'est être né avec un talent et ressentir un appel profond qui vous hante dès votre jeunesse. C'est une question viscérale. À 18 ans, le jeune artiste sait que c'est la seule direction qu'il peut prendre pour vivre heureux. Être un artiste, c'est être passionné. C'est vouloir se donner à son art et passer beaucoup de nuits blanches. C'est de l'ordre d'une vocation.
N'est pas artiste qui veut.
| Il n'y a pas d'apprentissage de la beauté dans les images télévisées dont les étudiants se nourrissent et il y a très peu de culture de la beauté à l'école. |
Pourquoi forme-t-on autant d'artistes, alors que sur 120 étudiants seuls trois à quatre sont porteurs de ce talent viscéral ? On devrait réorienter les choix de carrière : former que de bons artisans qui aideraient les artistes à réaliser des oeuvres.
Réseau : Vous enseignez les arts en psychopédagogie. Comment vos élèves répondent-ils à cet enseignement ? En quoi est-il nécessaire ?
RL : Malgré l'attrait pour les arts, la création demeure très mal connue. Parler aux étudiants de création, les inciter à puiser dans leur imaginaire, c'est souvent pour eux une plongée dans le noir. Le système éducatif ne les a pas habitués à cette liberté.
On pense souvent qu'ils manquent de culture, mais en réalité les jeunes ont une culture actuelle, très connectée à leur époque, un type de culture que moi je n'ai pas. Ils sont nourris d'images télévisuelles qui leur montrent la guerre en Irak et toutes sortes de formes de destruction. Ils savent qu'ils entrent dans un monde dur. Mentionnons aussi qu'il n'y a pas d'apprentissage de la beauté dans les images télévisées dont les étudiants se nourrissent et qu'il y a eu très peu de culture de la beauté à l'école. Ma propre culture est basée sur les grands thèmes universels de l'humanité, et sur une connaissance du passé qui fait défaut aux jeunes. Par exemple, plusieurs ne savent même pas ce qu'est la Tour de Babel.
Oeuvre « Le défricheur »
moulage sur argile1996. (Ferme-Rouge)
Cela m'oblige à diversifier beaucoup mes sources d'inspiration. Au cours des années, j'ai constaté que les jeunes d'aujourd'hui ont moins d'habiletés manuelles que ceux que je rencontrais à l'école secondaire de Mont-Laurier, il y a 30 ans. Ils manquent d'assurance rien qu'à couper du papier. Par contre, ils ont une acuité visuelle extraordinaire, probablement amenée par la télévision.
Durant mes cours, je dois donc inventer toutes sortes de manières de les mettre en relation avec leur être profond. Je puise mes idées autant au cinéma que dans les livres ou mes expériences d'artiste. Par exemple, dernièrement pendant un atelier de fabrication de masques, je leur ai présenté un extrait de la comédie L'Avare, avec Louis De Funès, afin de leur montrer les multiples facettes du modelage des émotions. Certains ont réussi à mouler des visages surprenants, d'une grande intensité tragique. Instinctivement, ils sont allés chercher en eux des images associées à une culture qui leur est propre.
Réseau : Que visez-vous quand vous enseignez les arts en psychopédagogie ?
RL : Aux futurs enseignants, je parle de joie, de complicité avec les enfants, de liberté de création. Si par mes propos et mon enseignement je peux permettre à des talents de se manifester, c'est bien. Sinon, à tout le moins, mes étudiants auront des outils pour communiquer aux enfants cette joie que procurent les arts.
* Pour en connaître davantage sur le projet du Trimural et son développement au niveau international, visitez le site Web : www.trimural.com.