RÉSEAU PRINTEMPS 2004 / Magazine de l'Université du Québec
Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source.

PORTRAIT

Par Marie-Andrée Michaud

AMNON JACOB SUISSA

On m'a demandé d'organiser
des programmes d'intervention et de prévention en toxicomanie
au service de la jeunesse d'un quartier défavorisé
du centre-sud de Montréal.

Amnon Jacob Suissa

Né à Casablanca, au Maroc, Amnon Jacob Suissa a grandi dans un kibboutz et fait son service militaire en Israël. Puis, il a vécu à New York et Paris avant de choisir le Québec en 1974. Riche d'une maîtrise en service social et d'un doctorat en sociologie,
obtenus à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), il est devenu thérapeute familial et, comme professeur agrégé, enseigne les réalités ethnoculturelles, la famille et les dépendances au Département de travail social à l'Université du Québec en Outaouais (UQO). Auteur de nombreux textes et d'un livre intitulé Pourquoi l'alcoolisme n'est pas une maladie, publié chez Fides en 1998, il publiera bientôt un livre sur le jeu ou, comme il le dit spontanément, le gambling. Simple, direct et généreux, Amnon Jacob Suissa partage avec nous la passion qui anime son travail...

RÉSEAU : Amnon Jacob Suissa, d'où vient votre intérêt pour les relations interculturelles, la famille et particulièrement les dépendances ?

A.J. Suissa : Je suis mû par le désir d'une meilleure justice. Aussi, j'ai toujours été fasciné par les relations humaines et les conceptions différentes qu'on peut avoir des choses, selon les cultures auxquelles nous appartenons. Pendant mes études en travail social, je me suis engagé dans la communauté juive et suis devenu directeur du centre culturel Hillel pour étudiants universitaires francophones de Montréal. Durant cette période, un de mes cousins a eu des difficultés avec des substances psychotropes. C'était un être adorable. J'ai été touché et j'ai décidé de comprendre la situation. Au même moment, on m'a demandé d'organiser des programmes d'intervention et de prévention en toxicomanie au service de la jeunesse d'un quartier défavorisé du centre-sud de Montréal. J'ai été piqué par une passion qui ne m'a plus lâché.

RÉSEAU : Comment voyez-vous le phénomène des dépendances ?

Amnon Jacob SuissaA.J. Suissa : Nous en savons peu à ce sujet. Bien sûr, nous sommes nés dans le sein de notre mère. Les enfants attachés à leur peluche manifestent une dépendance forte, compréhensible et faisant partie du développement. Cela dit, l'identité se trouve au centre des problèmes. Les gens qui se connaissent bien sont moins portés aux dépendances. Par contre, certains y ont recours en tant que stratégie d'équilibre par rapport à leur souffrance. Les causes ne sont pas uniquement personnelles. Les énormes problèmes de dépendance que vivent les autochtones, par exemple, proviennent en grande partie de la déculturation. Le phénomène des dépendances est multifactoriel et se manifeste de diverses manières, y compris dans la nourriture, le travail et dans l'appartenance aux sectes ou groupes extrémistes.

Les énormes problèmes de dépendance que vivent les autochtones proviennent en grande partie de la déculturation.

Dans le monde médical, on dit que les personnes dépendantes sont intrapsychiquement faibles, en perte de contrôle et le seront pour le reste de leurs jours. Je suis critique par rapport aux Alcooliques anonymes et autres groupes d'entraide, par exemple, qui adhèrent à cette conception et perpétuent ainsi l'isolement. Encore une fois, les gens ne sont pas uniques porteurs de leurs problèmes. Dans notre société, l'individualisme, le consumérisme et la performance à tout prix sont considérés comme des valeurs auxquelles il faut adhérer si on veut réussir, aimer et être aimé. Cette pression est source de souffrance. Dès le début des années soixante, on savait qu'il y avait un lien direct entre le fait de fumer et le cancer. Il a fallu que certains quittent l'industrie du tabac pour pouvoir en parler publiquement. Ce genre de situation révèle un rapport de domination que peuvent exercer des compagnies, celles-ci motivées par le profit, au détriment du bien-être des gens.

Je m'inscris dans une perspective d'empowerment. Dans le monde, la plupart des gens se sortent de leurs dépendances sans penser qu'ils ont un problème à vie. Ici même, plusieurs le font sans traitement. En cela, la force des liens s'avère fondamentale. En tant que thérapeute, j'invite la personne à s'exprimer mais ne mets pas l'accent uniquement sur elle. Avec son accord, je mobilise ses proches. En effet, les relations familiales peuvent maintenir, réduire ou augmenter l'intensité et la fréquence des comportements. Dans les couples, par exemple, 90 % des problèmes proviennent d'un manque de communication. La diversité culturelle s'avère aussi très importante là-dedans. On peut avoir le même problème mais les trajectoires sont différentes, de même que les solutions. Le défi, c'est d'éviter les préjugés et d'aller à la rencontre de l'humain.

RÉSEAU : Où en êtes-vous dans votre cheminement comme professeur, chercheur et thérapeute familial ?

A.J. Suissa : Je suis la pizza all-dressed de tout cela ! (rire) Malgré certains moments difficiles, je vis une merveilleuse aventure. Mon enthousiasme est toujours bien vivant. C'est un défi stimulant d'amener des étudiants à intégrer la théorie et la pratique pour, ensuite, les laisser entrer dans ces arènes de gladiateurs que sont la protection de la jeunesse, le réseau de la santé et celui des services sociaux.

Je réagis beaucoup avec le coeur. Même s'il n'est pas toujours facile de remuer ce qui ne veut pas être remué, il est important de parler au nom de ceux qui n'ont pas de voix. Dans le monde du gambling, par exemple, il y a maintenant davantage de suicides reliés aux appareils de loterie vidéo. On peut toujours dire qu'il s'agit de cas individuels. Or, si on enlève les appareils ou qu'on les concentre dans un coin, les suicides diminuent de manière significative. Cela est prouvé en Ontario. Il faut dire ces choses-là.

Dans le monde du gambling, il y a maintenant davantage de suicides reliés aux appareils de loterie vidéo.

J'ai vu des choses terribles dans le monde. Quand même, j'ai beaucoup d'espoir. Des collègues et étudiants accomplissent des choses extraordinaires. Des gens essaient d'établir une meilleure justice. Cela me ramène au côté simple et modeste de l'humain. Les grandes personnes sont humbles Quant à mon cousin, il a canalisé ses forces intérieures, est devenu un grand entrepreneur en Floride et pratique le yoga. Voilà ce qui arrive quand on voit les forces des gens plutôt que leurs carences. Voilà où se trouve la véritable communication avec l'autre.

RETOUR INDEXRetour rubrique