RÉSEAU AUTOMNE 2004 / Magazine de l'Université du Québec
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Qu'est ce qui vous passionne ou vous préoccupe le plus dans votre champ de recherche ?

Propos recueillis par Fabienne Cabado


Cyberpsychologie :
Une nouvelle éthique de l'illusion

Patrice Renaud

Professeur au Département d'éducation et de psychologie et codirecteur du Laboratoire de cyberpsychologie de l'Université du Québec en Outaouais (UQO). Également professeur associé en Communications à l'UQAM et chercheur titulaire à l'Institut Philippe-Pinel de Montréal.

Dans le cadre de mes recherches au Laboratoire de cyberpsychologie, j'élabore de nouveaux procédés pour diagnostiquer et traiter la délinquance sexuelle masculine. Le principe est de plonger un sujet dans une réalité virtuelle pour évaluer ses préférences sexuelles et lui proposer un reconditionnement en cas de déviance. Les outils que je développe peuvent aussi faciliter le traitement de diverses phobies, mais je sais qu'ils pourraient également être utilisés à des fins très dangereuses.

Au-delà des questions cliniques, ce qui me passionne, c'est de comprendre ce qui fait qu'une expérience en immersion virtuelle est plus ou moins réaliste et confondante pour un individu. Cela dit, j'aborde le sujet avec grande prudence car je trouve qu'on s'enfonce de plus en plus dans un monde d'illusions. Avec la guerre en Irak, on a vu qu'on peut facilement plonger les populations dans des fictions pour mieux les manipuler. Et s'il faut tirer parti de la puissance des médias pour aider les gens à mieux comprendre la nature humaine, il faut aussi faire très attention aux usages pervers. Il en va de même pour les nouvelles technologies.

Nous traversons un période de transition importante du point de vue sociotechnique. Selon la Loi de Moore (qui dit que le nombre de transistors sur une puce de circuit intégré double tous les dix-huit mois), d'ici une soixantaine d'années, un ordinateur domestique d'une valeur de 1 000 $ US aura la puissance de calcul de tous les cerveaux de la Terre réunis, ce qui permettra de générer des illusions à profusion. Ça donne le vertige parce que ça ouvre des perspectives aussi extraordinaires en termes de recherche scientifique que de contrôle et de manipulation.

Cela dit, les valeurs changent avec les technologies et je souhaite voir apparaître une éthique de l'illusion et de l'illusoire qui nous aide à bien discerner le vrai du faux.

« D'ici une soixantaine d'années, un ordinateur domestique
d'une valeur de 1 000 $ US aura la puissance de calcul
de tous les cerveaux de la Terre réunis. »


ENFANCES MALTRAITÉES

Louise Éthier

Chercheuse et professeure titulaire au Département de psychologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), directrice par intérim du Groupe de recherche en développement de l'enfant et de la famille et du Groupe de recherche et d'intervention en négligence; clinicienne en pratique privée (thérapeute familiale).

Même s'ils savent que la négligence existe, les gens ignorent l'ampleur du phénomène. Sur plus de 100 000 enfants signalés comme victimes de négligence chaque année au Canada, la Direction de la protection de la jeunesse en retient 25 000. C'est avec les familles de ces enfants que je travaille. Dans 100 % des cas, les parents ont eux-mêmes été victimes de maltraitance dans leur enfance.

Les parents qui négligent leurs enfants sont des personnes brisées, qui ont souvent des histoires qu'on trouverait invraisemblables si on les voyait au cinéma. Et sans exagérer, je dirais qu'il y a de 8 à 10 % de la population qui cumulent de multiples problèmes, d'ordre individuel ou familial, économique, de santé ou de déficience mentale.

Parmi les croyances répandues, il y a aussi celle selon laquelle il suffit de retirer un enfant à sa famille ou de faire une intervention sur une courte durée pour résoudre les problèmes. Les gens ne réalisent pas que la négligence traîne des problématiques très lourdes sur plusieurs générations. Heureusement, 70 % des personnes maltraitées ne reproduisent pas les abus qu'ils ont subis de leurs parents. Mais pour les 30 % qui restent, il est nécessaire de pouvoir offrir un suivi à long terme pour éviter que la transmission intergénérationnelle se poursuive.

On parle beaucoup de prévention, de concertation et d'intégration des différents services de santé, mais malheureusement on manque de fonds pour le faire, et les pratiques sont encore trop administratives par rapport aux aspects cliniques.

« Les parents qui négligent leurs enfants
sont des personnes brisées, qui ont souvent des histoires
qu'on trouverait invraisemblables si on les voyait au cinéma. »


L'exclusion sociale : nouvelles approches

Xavier Leloup

Chercheur-professeur au Centre Urbanisation, Culture et Société, Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Arrivé de Belgique depuis peu, je me suis vite passionné pour mon sujet de recherche: l'importance des réseaux dans l'élaboration des stratégies de survie développées par les populations en situation de pauvreté. Je préfère remplacer l'idée d'exclusion, qui renvoie aux dimensions économique et sociale, par celle de désaffiliation, qui fait référence aux trajectoires individuelles. En analysant la société au niveau des relations interpersonnelles, on peut proposer de nouvelles approches pour les questions de pauvreté et d'exclusion.

Je cherche à prouver que les populations défavorisées disposent de plus de ressources qu'on ne le croit. Une part du discours ambiant sur ces populations souligne leur irresponsabilité et leur apathie: on dit qu'elles ne font rien pour s'en sortir. Parallèlement, on nous parle d'une société changeante où la personne doit faire preuve d'adaptabilité et de mobilité, et l'on associe généralement ces aptitudes aux classes dirigeantes et aux élites. Selon moi, ces idées sont fausses et relèvent d'une vision statique des choses.

Les statistiques du dernier recensement montrent que les familles à faible revenu sont celles qui déménagent le plus. Or, je crois aussi que les personnes défavorisées ont d'énormes capacités d'adaptation pour subvenir à leurs besoins. Entre autres, par leurs réseaux qui constituent une richesse inestimable. Les personnes en difficulté savent exactement comment faire fonctionner leurs réseaux pour améliorer leur situation. Le reconnaître, c'est pouvoir mettre l'accent sur le développement de ces ressources dans le cadre des diverses interventions auprès de ce public.

« Les statistiques montrent que les familles à faible revenu
sont celles qui déménagent le plus. »


L'artiste doit interroger

Larry Tremblay

Auteur, metteur en scène et acteur, professeur à l'École supérieure de théâtre de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Nous vivons dans une société relativement hypocrite, au consensus très facile, et dans laquelle nous sommes hyper divertis de nous-même et de nos responsabilités. Je me suis aperçu à un moment que j'étais moi-même contaminé. Si on n'est pas vigilant, on ne réfléchit plus quand on regarde un bulletin de nouvelles ; on n'a plus de révolte en soi et on camoufle sa propre impuissance par des plaisirs anodins. Comme créateur, artiste et professeur, je ne peux pas me permettre d'accepter d'être diverti en permanence.

Ma dernière production littéraire, un récit qu'on peut facilement adapter à la scène, exprime bien ces préoccupations. Le thème principal est la bêtise qui prend racine, selon moi, dans une conception un peu naïve où le vécu et l'ego sont les valeurs suprêmes. Parallèlement à la téléréalité, on assiste à l'émergence d'une littérature que j'oppose au littéraire et que je désigne par le néologisme « littéréalité ». Tout tourne autour du vécu : il suffit de vivre quelque chose le plus banalement du monde pour que ça devienne de l'art. Je pense qu'il faut résister à cette idée et à ce mouvement.

Le littéraire ne se publie plus parce qu'il demande un effort de pensée et qu'il questionne le réel, alors que le consensus est l'absence d'interrogation. Le consensus n'est pas négatif en soi, mais il peut devenir dangereux. Car il faut bien admettre que les inégalités se creusent et que le monde est de plus en plus injuste. Entre le continent africain, qui est quasiment en train de disparaître, et les paranoïas, les antagonismes et les extrémismes qui ont cours, on est loin du progrès. Si la littérature ne réfléchit pas là-dessus, elle ne remplit pas ses responsabilités.

Chaque créateur, sculpteur, cinéaste, peintre ou autre doit trouver des réponses particulières à cela. Si l'artiste n'interroge pas, il ne crée pas, il ne fait que reproduire des choses. Mais au fond, ce combat contre la bêtise est à mener par chaque être humain et à chaque époque.

« Il suffit de vivre quelque chose le plus banalement du monde
pour que ça devienne de l'art. Tout tourne autour du vécu. »


Biotransformations

Dr Rajeshwar Dayal Tyagi

Chercheur-professeur, Centre Eau, Terre et Environnement, Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Mes recherches sur la biotransformation ont pour but de développer des produits viables pour l'environnement, à partir de déchets qui causent un problème majeur économique ou écologique. Actuellement, on utilise encore beaucoup de produits chimiques dans l'agriculture, l'exploitation forestière et l'industrie de l'environnement. Dispersés dans l'eau et le sol, ces produits créent plusieurs dommages. Par exemple, ils tuent à la fois de bons insectes et ceux que l'on cherche à éliminer, et ils élèvent grandement les coûts de traitement des eaux usées. Dans notre laboratoire, nous travaillons à partir des boues des eaux usées pour créer des biopesticides, des bioplastiques, des biofertilisants, etc. Nous essayons de minimiser le temps de développement des procédés pour réduire leurs coûts d'exploitation. Pour les mêmes raisons d'économie, nous tentons également d'augmenter leur concentration et leur efficacité.

C'est stimulant d'oeuvrer au recyclage et de transformer ce qui est nuisible en matière saine et bénéfique. D'autant plus que ce projet s'inscrit dans une philosophie globale : au-delà du pari scientifique, le défi est de trouver des solutions qui soient également rentables d'un point de vue socioéconomique. Ce qui est tout à fait faisable. Je crois qu'il est possible de contrôler la pollution et de répondre aux besoins de l'environnement à condition qu'il y ait une volonté des politiciens et des scientifiques. Je suis très optimiste vu l'avancée de nos recherches et les budgets que nous avons obtenus pour les poursuivre au cours des sept prochaines années.

« Dans notre laboratoire, nous travaillons à partir
des boues des eaux usées pour créer des biopesticides,
des bioplastiques, des biofertilisants, etc. »


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