| RÉSEAU PRINTEMPS
2005 / Magazine de l'Université du Québec Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source. |
La fonction critique
Le sentez-vous? Un vent frais, venant du large, commence à souffler sur nos débats sociaux, sclérosés depuis une dizaine d'années dans la rectitude politique ambiante. La société québécoise serait-elle en train de sonner le rappel de ses intellectuels, que les gens d'affaires et les humoristes avaient remplacé sur les diverses tribunes?
Médium chaud
Plusieurs signes pointent dans cette direction : les grands quotidiens (La Presse, Le Soleil) qui, à l'instar du Devoir, ouvrent leurs pages aux forums; le succès durable de l'émission des Francs-Tireurs à Télé-Québec; la Marie-France Bazzo qui brasse maintenant la cage des idées reçues à Télé-Québec et à la radio de RadioCanada; et notre Guy A. national qui confesse à la télé, le dimanche soir, ceux qui font l'événement. Quand on voit les dizaines de courriels suscités par les articles de Richard Martineau (journal Voir), fustigeant ces immigrants voulant imposer ici certains modes de vie dictés par leur religion, on se dit que les Québécois sont définitivement en train de reprendre goût au débat.
Prendre position
Dans la même mouvance, l'université semble également vouloir sortir de sa tour d'ivoire. Ainsi, l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) a-t-elle osé, en 2004, accorder un doctorat honoris causa au controversé Richard Desjardins, reconnaissant en lui l'artiste, l'homme engagé, le « libre-penseur ». Par ailleurs, le magazine L'UQAC en revue de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) interroge l'importance que ce même Desjardins s'accorde et qu'on lui donne dans le dossier de la foresterie et le fait qu'il n'ait pas répondu à leur invitation de rencontrer les experts de l'université. À Montréal, l'Université du Québec à Montréal (UQAM) a peut-être annoncé clairement cette nouvelle tendance lorsqu'elle a osé afficher ses couleurs, il y a trois ans , en lançant son nouveau slogan institutionnel : Prenez position. Un slogan qui interpelle, qui dérange et qui, au départ, a suscité la controverse. Lors des dernières élections américaines, toutefois, ce slogan aura pris toute sa force et sa signification dans la série de débats sur les enjeux des élections américaines, organisée par l'UQAM et l'Université de Montréal. Débats ouverts au public, relayés par Internet et diffusés à Canal Savoir.
Convergence ?
À l'époque justement de la convergence médiatique des grandes entreprises de presse, il importe que l'université retrouve, sur la place publique, sa fonction critique. En cette ère où les débats sociaux sont, plus que jamais, inféodés par les puissants lobbys industriels, syndicaux, religieux, culturels et sociaux, l'opinion publique a besoin de l'éclairage non idéologique de l'université. L'université a le devoir de se mouiller en diffusant cette science si cruellement absente de tant de débats noyés dans l'émotion et l'idéologie, ainsi qu'en favorisant l'expression de l'opinion de ses experts.
Devant la force de persuasion dont bénéficient aujourd'hui les entreprises de presse et les lobbys les mieux organisés, il importe que l'université non seulement « prenne position », mais aussi qu'elle prenne tous les moyens à sa disposition pour faire connaître la science de ses chercheurs, le point de vue de ses experts.
À ce chapitre l'université et l'Université du Québec en particulier n'est pas dépourvue avec ses réseaux de télécommunications et ses sites Internet reliant tout le Québec au monde, avec ses journaux, magazines et maisons d'édition et avec ce formidable et très sous-estimé outil qu'est Canal Savoir, lequel pourrait devenir une véritable télévision éducative, consacrée à la science, aux idées, au débat.
Depuis plus de cinq ans maintenant, le magazine Réseau a pris le « virage-débat » en présentant les points de vue parfois contradictoires des experts du réseau de l'Université du Québec sur divers sujets chauds : l'école « rose » qui favoriserait les garçons; l'avenir noir de l'Afrique; la mystérieuse culture arabe, etc. Des dossiers qui ont souvent précédé les débats sociaux. Une orientation basée sur notre conviction quant à l'importance du rôle de l'université dans cette essentielle dynamique que représente le débat social dans nos sociétés démocratiques.
Le Québec serait-il en train de sonner le glas de l'ère du « confort et de l'indifférence », annoncée dans le film de 1981 de Denys Arcand sur l'échec du référendum de 1980? Sortirons-nous, enfin, d'une dépression sociale postréférendaire qui aura duré vingt-cinq ans?
Prenons position. Courageusement et honnêtement. Parce que le monde change à chaque jour. Avec ou sans nous.
Serge Cabana
Éditeur