| RÉSEAU Février 1997 /
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À l'École supérieure de mode de Montréal, les étudiantes et les étudiants sont aussi à l'aise devant un écran d'ordinateur que devant une planche à dessin. Et s'ils déclinent les accords du Gatt et de l'Uruguay Round avec autant d'assurance, c'est qu'ils doivent se tailler un avenir à la mesure de leur talent et de leurs futurs marchés internationaux !
Les directrices de l'École supérieure
de mode de Montréal,
Michèle Boulanger-Bussière,
directrice aux affaires administratives
et Nathalie Langevin,
directrice aux affaires académiques.
À l'École supérieure de mode de Montréal, un immense ruban à mesurer (jaune vif !), peint tout au long du couloir menant aux ateliers, annonce la couleur : vous venez de pénétrer dans l'univers des futurs créateurs et gestionnaires de l'industrie de la mode québécoise. Pour le non-initié, c'est un monde déroutant. Les ateliers de couture "classiques" - machines à coudre, tables de coupe et planches à dessin - voisinent un laboratoire d'informatique dernier cri, équipé d'une table à numériser patrons et pièces de vêtements, ainsi qu'une batterie d'ordinateurs performants.
Que les profanes puissent s'étonner d'un tel voisinage amuse visiblement Michèle Bussière. La directrice des affaires administratives de l'École s'empresse de remettre les pendules à l'heure. "Ce que vous avez sous les yeux, c'est la nouvelle réalité de l'industrie de la mode ! Pour s'adapter aux nouvelles exigences des marchés internationaux, où la concurrence est très vive, les entreprises doivent repenser leur fonctionnement. Il leur faut prévoir les nouvelles tendances, s'y adapter très vite et livrer rapidement le produit, au meilleur coût possible. L'outil informatique est en voie d'y devenir indispensable et ce, à toutes les étapes du processus de création, de fabrication et de distribution d'un vêtement. " La directrice pédagogique, Nathalie Langevin, acquiesce : "Aujourd'hui, il ne suffit plus d'avoir un beau talent de designer. Une excellente connaissance du marché et la maîtrise de la qualité totale sont devenues indispensables. Il faut se donner des moyens de demeurer dans la course et la formation donnée à l'École en fait partie."
Lorsque le programme de baccalauréat en gestion et design de mode a reçu ses premiers étudiants, en septembre 1995, toute l'industrie a soupiré d'aise C'est que, d'un Sommet économique à l'autre, ses porte-parole réclamaient avec insistance, depuis des années, un programme d'enseignement et de formation universitaires en mode. Pendant ce temps, les jeunes désireux d'acquérir une formation supérieure n'avaient d'autre choix que de s'exiler à Toronto, New York ou Manchester (Angleterre).
Fort heureusement, le rêve a fini par prendre forme. Le baccalauréat en gestion et design de la mode de l'Université du Québec à Montréal vise à former des professionnels de haut niveau. Cette relève de choc viendra renforcer l'apport du design dans la création, favoriser l'introduction de nouvelles technologies et implanter des formes de commercialisation plus adaptées et plus efficaces.
Une première au Québec, ce programme résulte d'une "alliance stratégique" unique et novatrice. En effet, la gestion et l'exploitation de cette entité administrative de l'Université du Québec à Montréal s'effectuent en partenariat avec le Collège LaSalle (voir encadré La préhistoire d'une bonne idée). Dans la corbeille de mariage, l'université a déposé son expérience et sa compétence en matière d'enseignement, alors que le Groupe LaSalle - gestionnaire d'un réseau de six écoles internationales de mode - a apporté son expertise en enseignement, recherche et développement de la mode. Une combinaison gagnante, que la complicité des gens de l'industrie contribue à enrichir, explique Mme Bussière : "Des liens étroits ont été établis dès l'étape de l'élaboration du programme et ils se sont renforcés avec le temps. L'École a même son comité de liaison avec l'industrie (voir encadré En lien constant avec l'industrie). "
Le programme de l'École conduit au grade de bachelier ès arts et comprend trois options :
LA PRÉHISTOIRE D'UNE BONNE IDÉE
Au bout de la route de briques jaunes de ce nouveau pays d'Oz,
on pousse la porte de grands ateliers ensoleillés,
où la lumière fait chatoyer un velours,
vient caresser un lainage et s'attarder longuement sur un jersey."L'idée a mis du temps à faire son chemin ", rappelle Michèle Bussière. La directrice administrative de l'École supérieure de mode de Montréal a vécu toute la "préhistoire" du projet. Elle a parfois dû, de son propre aveu, puiser dans ses réserves d'optimisme pour continuer d'y croire. "Officiellement, les premières démarches remontent au début des années 80. Mais dès le milieu de la décennie précédente, on commençait à s'inquiéter de l'absence de relève pour les Michel Robichaud, Marielle Fleury, John Warden et autres designers québécois de renom."
Présenté une première fois à l'UQAM, au début des années 80, le projet tourne court. "Malheureusement, l'idée venait trop tôt ! Les esprits n'étaient pas encore prêts !, se souvient Nathalie Langevin, une autre artisane de la première heure ; "on ne considérait pas encore que la formation professionnelle pouvait relever du niveau universitaire. À cette époque, les programmes de formation des maîtres en enseignement professionnel en étaient à leurs premiers balbutiements."
Le collège LaSalle met alors l'idée entre parenthèses et adopte une tangente créatrice : il crée le programme de niveau collégial en mode qui a contribué à faire sa réputation. Fonctionnaire au ministère du Commerce extérieur, Michèle Bussière est pressentie pour la mise sur pied du programme. Cette "passionnée de mode" obtient un congé sans solde de son employeur et ne retournera plus dans la fonction publique !
En 1990, jugeant que les temps sont devenus plus propices, on ouvre la parenthèse. Cette fois, c'est pour de bon ! "Entre le premier et le second projet s'intercale la réussite d'une autre idée audacieuse, celle de la création de l'École de technologie supérieure1. La voie avait été ouverte", relate Nathalie Langevin. En 1991, l'UQAM crée un comité en vue d'élaborer le programme de baccalauréat et de déterminer les modalités d'arrimage entre les ressources et les compétences des deux partenaires. À l'été 1995, le ministre de l'Éducation annonce la nouvelle de l'ouverture de l'École, la saluant comme "un pas très important, dans un domaine où le succès repose sur le mariage de la créativité, de la gestion et du marketing." S'engage alors le sprint final. En quelques semaines, on fait la publicité du nouveau programme, recrute les premiers étudiants, achève l'organisation des ateliers et c'est parti !
Les étudiantes et étudiants inscrits au baccalauréat en gestion et design de la mode proviennent surtout des trois établissements du niveau collégial offrant une formation dans ce domaine (LaSalle, Marie-Victorin et Notre-Dame-de-Foy), mais certains ont acquis une formation (collégiale ou universitaire) dans des domaines connexes : administration, architecture, histoire de l'art, histoire du costume, etc. Pour être accepté à l'École, ils doivent démontrer qu'ils possèdent des connaissances techniques appropriées en développement de patron et confection de vêtements.
L'École supérieure de mode partage de vastes locaux modernes avec le collège LaSalle, dans l'Ouest de Montréal.
1 Établissement du réseau de l'Université du Québec. Les techniciens d'expérience et les diplômés de la formation technique de niveau collégial peuvent y recevoir une formation en génie.
On a veillé soigneusement à ce que les trois groupes cheminent de concert et se familiarisent avec tous les champs de spécialisation, précise Michèle Bussière. "Une fois sur le marché du travail, ces jeunes ne vivront pas enfermés entre les frontières de leurs spécialités respectives. Ils seront appelés à travailler en équipe, en complémentarité. Et, pour ce faire, ils devront avoir une vision d'ensemble. C'est pourquoi le programme multiplie les occasions d'échange."
Au cours de la première année (tronc commun), les étudiants des trois groupes commencent à acquérir la rigueur professionnelle nécessaire et à s'approprier les outils d'analyse dont ils auront besoin en tant que professionnels de la mode. "Certains trouvent difficile d'être ainsi plongés dans la théorie ", constate Michèle Bussière. Nous leur rappelons que cet apprentissage est nécessaire. Au cours de leur carrière, ils devront, entre autres, participer à des plans de redressement et de développement, planifier le travail d'équipe, effectuer une analyse du marché. Ils doivent s'y préparer."
L'inventivité, la créativité n'ont pas été reléguées aux oubliettes pour autant. Au bout de la route de brique jaune de ce nouveau pays d'Oz1, on pousse la porte de grands ateliers ensoleillés, où la lumière fait chatoyer un velours, vient caresser un lainage et s'attarder longuement sur un jersey. Ici, les idées sont au banc d'essai, soumises au coup d'il critique des collègues. On expérimente. On tâtonne. On ose. Autant d'appris en prévision des collections futures !
Tout au long de leur itinéraire universitaire, les étudiants restent en contact avec leur futur domaine professionnel. Ils visitent des entreprises, assistent à des cours, séminaires et conférences donnés par des experts de la mode et sont encouragés à organiser des activités (présentations de mode, participation à des concours internationaux, etc.). Mais c'est à la mi-programme que l'immersion devient totale, avec le stage en entreprise d'une durée de 12 semaines. Les enseignants et la direction de l'école les aident à préparer soigneusement cette étape cruciale de leur formation.
EN LIEN CONSTANT AVEC L'INDUSTRIE
Dès l'étape de l'élaboration du programme, ses conceptrices et concepteurs ont tâté le pouls de l'industrie, question de s'assurer que l'École supérieure de mode et ses activités soient bien branchées sur les besoins du milieu et capables de s'adapter à leur évolution. Cette consultation auprès de répondants clés a montré, entre autres, que l'École devrait contribuer à maintenir et à renforcer le pôle montréalais de développement du secteur industriel de la mode (les deux tiers des entreprises canadiennes de confection sont situées à Montréal).
Les étudiantes ont le privilège
de côtoyer des personnalités
du milieu de la mode
dans le cadre de leur formation.
Sur la photo, Marie-Anik Lemieux
présente des pièces de sa
collection à Graziella Malagoni,
chargée de cours
en design de mode,
en présence des designers
Jean-Claude Poitras et
Michel Robichaud.
Un comité de liaison avec l'industrie permet à l'École de disposer d'un lieu de consultation permanente. Interface entre l'École et l'industrie, ce comité s'efforce notamment de développer des liens entre la formation supérieure et le milieu du travail dans le domaine de la mode. Son mandat comporte également la recherche et le partage d'information sur l'évolution de la technologie. Il détermine les besoins et établit de grandes orientations en matière de recherche et de développement et s'assure de maintenir un large réseau de liens avec les organismes externes.
Véritable microcosme de l'industrie, ce groupe très représentatif comprend, outre les quatre représentants de l'École, 16 membres issus du milieu. Des créateurs tels que Marie St-Pierre (designer autonome) et Jean-Claude Poitras (designer du secteur manufacturier), y côtoient des représentants des milieux du commerce et de la production, de l'Association professionnelle des designers de mode du Québec, de la Fédération canadienne du vêtement ainsi que du milieu syndical. Le ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie et la Société québécoise de développement de la main-d'uvre font également partie de ce prestigieux aréopage.
Pour la conseiller et l'aider à procéder aux ajustements toujours nécessaires (l'industrie évolue vite !), l'École crée également de nombreux comités ad hoc.
La session d'hiver 1997 constitue une étape marquante dans la courte histoire de l'École. Les premiers stagiaires prennent leur envol ! "Sur une piste bien balisée", précise une Michèle Bussière visiblement confiante : "Le stage est l'aboutissement d'un long processus. Nous avons préparé le terrain avec les étudiants eux-mêmes (cours où l'on aborde des thèmes tels que le rôle du stagiaire, la responsabilité du tuteur, etc.) et avec les membres de notre comité de liaison avec l'industrie. Les gens des entreprises partenaires ont accepté de s'engager dans un processus exigeant. Ils doivent consacrer du temps à des rencontres préliminaires, fournir un encadrement approprié et favoriser un apprentissage vraiment formateur, d'un niveau élevé. Nos premières partenaires2 ont collaboré de bonne grâce, parce qu'elles avaient hâte de voir de près les résultats de notre enseignement !" Nathalie Langevin confirme : "Nos étudiants sont très attendus. Ils savent qu'ils contribueront à bâtir la réputation de l'École. Mais ils sont fins prêts ! Je suis sûre qu'ils sauront se rendre indispensables et que l'industrie leur fera une place."
Au pays d'Oz de ces jeunes-là, ce sont eux, les magiciens. Et contrairement à celui de l'histoire, ils ont un talent fou. Attendez de les voir s'exercer à l'échelle de la planète !
1 Allusion au film Le magicien d'Oz,
dans lequel le personnage principal doit suivre une route pavée
de briques jaunes pour se rendre au pays magique.
2 Parmi lesquelles figurent les entreprises Les ailes de la mode,
La Baie, Reitman, Boutiques Le Château, Tristant et Yseult.