| RÉSEAU Octobre 1997 / Magazine
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"Ma vie est une foule de hasards.
Un enchevêtrement d'intérêts personnels et professionnels, dominé par le goût de connaître et d'approfondir notre culture, populaire avant tout."
"Je suis un chercheur sensible et passionné, confie Paul-Louis Martin. Je suis ému devant un vieil arbre qui, tout tordu, continue de donner une pomme au goût extraordinaire. Je suis ému par les gens qui, saison après saison, cueillent ses fruits avec respect et amour. Je suis ému par les objets, les outils, les maisons et tous ces éléments de la culture matérielle populaire derrière lesquels se dessinent de riches histoires de vie."
Une rencontre avec Paul-Louis Martin, professeur en histoire de la culture matérielle à l'Université du Québec à Trois-Rivières, ne peut laisser indifférent. Palpable est son amour pour les gens du peuple qui ont littéralement façonné le pays. Sa passion pour la culture populaire lui a parfois valu d'être perçu péjorativement comme un collectionneur, ce qu'il n'est pas, plutôt que comme un chercheur.
C'est à l'adolescence que Paul-Louis Martin a découvert les "choses anciennes". "J'avais un ami dont le père était collectionneur. Il nous engageait pour décaper des meubles. Décaper un meuble, c'est quasiment le refaire. Vous le voyez dans le détail, vous y découvrez le génie des artisans. J'ai conservé un goût pour le travail manuel, sans être un grand bricoleur. Je me définis autant comme un manuel qu'un intellectuel. Je trouve dans le travail manuel, dans l'horticulture, dans le simple fait de couper du bois de chauffage, une satisfaction, une détente, un plaisir."
Après un moment d'égarement (une première année universitaire en droit !), il fait le saut en lettres et en histoire. C'est Luc Lacoursière qui lui indiquera sa voie de recherche. "Étonné par mes connaissances sur les meubles anciens, il m'a suggéré de me diriger vers la culture matérielle." Un retour aux amours de jeunesse qui a donné une thèse de maîtrise sur l'évolution de la chaise berçante au Québec.
"Avec le recul, je constate que, dans cette recherche, j'avais mis le doigt sur un élément fondamental de notre culture. Dans une recherche intelligente de bien-être matériel, que ce soit en architecture ou dans le mobilier, le peuple québécois était ouvert aux influences extérieures, qu'elles soient américaine, anglaise, française ou autres." Aujourd'hui, cette vision d'un Québec s'inscrivant dans une réalité nord-américaine est de plus en plus présente dans les travaux des historiens du Québec. "L'histoire au Québec se renouvelle énormément depuis quelques années, ne serait-ce qu'en ce qui concerne le monde rural. En fait, nos ancêtres vivaient sur le bord d'une autoroute qui s'appelle le fleuve Saint-Laurent, où les nouveautés circulaient à une vitesse incroyable."
À 53 ans, Paul-Louis Martin n'a pas le profil habituel du chercheur universitaire. Bien qu'il ait enseigné comme chargé de cours auparavant, il n'occupe un poste de professeur que depuis 1990. "Ma vie est une foule de hasards. Un enchevêtrement d'intérêts personnels et professionnels, dominé par le goût de connaître et d'approfondir notre culture, populaire avant tout."
Il a d'abord travaillé au ministère des Affaires culturelles de 1969 à 1973, notamment à l'Institut national de la civilisation et comme responsable d'un inventaire archéologique. Il accepte ensuite de s'occuper du démarrage du Musée d'archéologie de l'Est du Québec à Rivière-du-Loup, aujourd'hui le Musée du Bas-Saint-Laurent. "Nous formions une belle équipe et nous avons réalisé une foule de documents sur les métiers traditionnels, sur l'histoire ou encore sur l'archéologie."
Son séjour au musée de Rivière-du-Loup lui a permis d'approfondir ses connaissances sur la culture matérielle, sur les relations Homme-Nature, Nature-Culture, ainsi que les relations à l'espace et aux ressources. "Je me suis entre autres intéressé à la chasse. Étant moi-même un chasseur, je me demandais pourquoi personne au Québec ne s'était intéressé à cette dimension importante de nos rapports avec la nature. " Il en fera son sujet de doctorat.
Cet épisode est très caractéristique du parcours de chercheur de Paul-Louis Martin. "Pendant que je travaillais sur le plan administratif, je poursuivais une réflexion et des recherches personnelles, le soir, les fins de semaine, et pendant les vacances. J'ai ainsi publié un ouvrage à toutes les deux ou trois années."
Cette migration vers le Bas-Saint-Laurent correspond aussi à un passage important dans la vie de ce trifluvien. En 1975, avec sa compagne Marie de Blois, il achète une ferme à Saint-André-de-Kamouraska. "Une belle maison datant de 1840, derrière laquelle se trouvait ce que j'appellerais un reliquat de verger : environ 200 arbres fruitiers laissés à eux-mêmes." À la fin de ce premier été à la campagne, la petite famille constate que les arbres produisent encore des... prunes ! "Jusqu'alors, j'ignorais même que ce fruit poussait au Québec !"
Il n'en fallait pas plus pour stimuler l'historien qui, comme un détective, s'est mis à la recherche des origines de ce fruit. "Au bout de mon cheminement, j'ai appris qu'il s'agissait de la prune de Damas, une des plus vieilles prunes d'Occident, une variété deux fois millénaire introduite ici par les Récollets et Samuel de Champlain. J'étais fasciné, ému, et en même temps gourmand ! En famille, nous avons donc décidé de redonner vie à cette richesse."
La Maison de la prune, "[...] la matérialisation d'un projet professionnel où nous montrons aux gens toute la richesse d'un patrimoine, lequel peut encore avoir sa place aujourd'hui."
Ils ont mis 15 ans pour rétablir le verger qui compte maintenant 1 400 arbres. Il est aussi le centre d'un économusée, la Maison de la prune, où Paul-Louis Martin, Marie de Blois et leurs enfants accueillent environ 4 000 visiteurs d'août à octobre. "C'est la matérialisation d'un projet professionnel où nous montrons aux gens toute la richesse d'un patrimoine, lequel peut encore avoir sa place aujourd'hui. C'est aussi une façon de contribuer au développement de l'agrotourisme et au développement économique des campagnes."
Entre-temps, il est nommé commissaire à la Commission des biens culturels, organisme dont il sera vice-président de 1979 à 1983, puis président jusqu'en 1988. "C'est un poste absolument unique, dans le sens où vous avez une vue très étendue du territoire, des ressources et des richesses patrimoniales. Pendant mon mandat, la Commission a encouragé la production de nombreux ouvrages sur le patrimoine maritime, agricole, horticole, industriel, ainsi que deux ouvrages synthèse sur les monuments classés au Québec (Les chemins de la mémoire)." C'est lors de son passage à la Commission qu'il découvre toute la richesse patrimoniale de l'aménagement des jardins. Avec le biologiste Pierre Morrissette, il a l'idée de produire un livre intitulé Promenade dans les jardins anciens du Québec, paru en 1996.
En 1990, il obtient un poste de professeur en culture matérielle à l'UQTR. "Je pense avoir quelque chose à transmettre aux étudiants. D'ailleurs, je crois que, pour enseigner dans ce domaine, il faut avoir un bon bagage de praticien." Très à l'aise dans le milieu universitaire, il y a trouvé une source de stimulation. "J'ai ici des collègues engagés dans un renouvellement de la vision historique du Québec, de l'histoire culturelle." Rapidement, Paul-Louis Martin a eu l'occasion de mettre son expérience au profit de la collectivité. Il a collaboré au Musée des arts et traditions populaires du Québec (à Trois-Rivières), à la Cité de l'énergie (à Shawinigan), et poursuit actuellement un projet de mise en valeur de la villa Angus Macdonald, située sur l'île Montesson, en face de Bécancour.
Il a également mis sur pied une recherche sur l'architecture domestique. "La maison, c'est le lieu de la culture. C'est le point d'ancrage. Pendant cinq ans, nous avons étudié la question de l'évolution de l'habitation au coeur du Québec au cours des trois derniers siècles. Au printemps 1998, nous publierons un ouvrage synthèse sur l'habitation et les techniques de construction qui promet de renouveler l'interprétation de la maison québécoise. Je crois que nous avons posé les bases d'une histoire sociale de l'architecture populaire. Encore une fois, les créations populaires démontrent leur ouverture aux influences extérieures et les emprunts techniques sont nombreux."
Au fil de sa carrière, son engagement dans la mise en valeur du patrimoine lui a valu quelques honneurs dont le Prix Carrière Pratt & Whitney de la Société des musées québécois. Dernièrement, l'Association des propriétaires et amis des maisons anciennes du Québec lui a décerné le prix Robert-Lionel Séguin. "C'est toujours gratifiant de voir que des travaux comme les miens sont appréciés par des gens sur le terrain qui partagent le goût du patrimoine. Ce dernier prix me touche particulièrement, car Robert-Lionel Séguin est un pionnier dans mon domaine, un personnage que j'ai eu la chance de côtoyer pendant un certain nombre d'années."
Paul-Louis Martin tire évidemment une bonne dose de
motivation de cette reconnaissance, lui qui éprouve un
profond respect pour le peuple. "L'histoire culturelle est
un domaine d'une richesse insoupçonnée et malheureusement
un peu négligée. Je ne suis pas sans penser que
nos élites manquent de fierté, allant même
parfois jusqu'au mépris, à l'égard de certains
phénomènes de la culture populaire."
Avec sa compagne Marie de Blois (ci-contre), Paul-Louis Martin a acheté, en 1975, une ferme à Saint-André-de-Kamouraska riche de 200 pruniers. Le verger compte aujourd'hui 1 400 arbres !
Pour lui, les objets sont des prétextes, des documents. Ils traduisent nos rapports sociaux et nos visions du monde. "Il faut simplement reconnaître la valeur des créations, du génie dont ces gens ont fait preuve pour survivre. Nous ne prenons pas suffisamment soin de certaines architectures comme celles des petites maisons de pêcheurs de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine. Avec leurs petites dentelles de bois et leurs couleurs, elles sont aussi valables que les grosses maisons de pierre de l'Île d'Orléans. C'est un peu mon défi, et celui des gens qui s'intéressent à la culture matérielle, de révéler aux Québécois les trésors de leur propre patrimoine."
Gilles Drouin