RÉSEAU Novembre-décembre 1997 / Magazine de l'Université du Québec
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Pierre-André Julien

Pierre-André Julien

PRIX MARCEL-VINCENT DE L'ACFAS

Lors du dernier congrès de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (Acfas), l'économiste Pierre-André Julien, de l'Université du Québec à Trois-Rivières, recevait le Prix Marcel-Vincent. Créé en 1975 en l'honneur de Marcel Vincent, premier président francophone de Bell Canada, ce prix couronne chaque année les travaux d'une personne oeuvrant en sciences sociales.

Professeur, chercheur et spécialiste de la PME, le lauréat accueille cet hommage avec la simplicité qui le caractérise. Sa première réaction fut, en effet, de s'interroger : "Pourquoi me donnent-ils un prix alors que je n'ai même pas encore trouvé de réponse ? Tout ce que j'ai réussi à faire, c'est d'améliorer la question."

Mais améliorer la question dans le domaine de recherche de Pierre-André Julien, c'est déjà beaucoup. Surtout si l'on pense qu'il y a deux décennies, le sujet de la PME ne figurait pas ou que très rarement aux agendas scientifiques. Pierre-André Julien est, avec son inspirateur et collègue Joseph Chicha, l'un des premiers universitaires à voir dans les PME des entités propres.

"L'entreprise seule n'existe pas [...].
En fait une entreprise, ce sont des entreprises.
Le succès d'une PME repose sur
ses relations avec d'autres ;
sa réussite, c'est un peu son réseau."

Jusqu'au milieu des années 70, les PME étaient considérées, autant dans les milieux universitaire, financier que gouvernementaux, comme de petites grandes entreprises. En fait, elles ne semblaient intéressantes que dans la mesure où elles représentaient des embryons de grandes entreprises. "Pas étonnant que toutes les analyses ou les évaluations économiques adoptaient alors, pour les étudier, des grilles conçues à l'intention des grandes compagnies, note Pierre-André Julien. Les banquiers et les agents de développement économique, fonctionnaires ou autres, jaugeaient les PME sans tenir compte de leurs spécificités." Un peu comme si tout ce qui différencie une PME de 20 employés d'une mégaentreprise comme ALCAN se réduisait à un rapport d'échelle.

Réputé sur le plan international, notamment pour les études réalisées au sein de l'OCDE, et avant même d'attraper le virus de la PME, le chercheur s'était fait remarquer par d'importants travaux dans le domaine de la prospective, un intérêt développé pendant ses études en commerce à l'Université Laval. "Un cours en économique m'avait révélé la possibilité d'une réflexion beaucoup plus large et d'une vision plus complexe de la chose financière, rappelle-t-il. Dans cette science au départ basée sur des notions quantitatives, je pressentais l'importance de valeurs davantage qualitatives et sociales. Celles qui, en fait, m'intéressaient."

La science sociale qu'est l'économique a donc séduit Pierre-André Julien au point qu'il y consacrera son doctorat à l'Université de Louvain, en Belgique. Sa thèse, portant sur les possibilités d'implantation d'une planification économique au Québec, lui vaut bientôt une invitation au Science Policy Research Unit, de l'Université de Sussex, en Angleterre. Il y participe avec des collègues, dont Chris Freeman et Keith Pavitt, à la publication d'un ouvrage en français intitulé L'anti-Malthus, avant de rejoindre, l'année suivante, une autre équipe de pointe à l'Université de Pennsylvanie (Warton School). Ces analyses alimentent dès lors le germe du jugement critique qu'il portera bientôt sur le néolibéralisme.

 

De retour au Québec au début des années 70, Pierre-André Julien est invité par le président de l'Université du Québec, Alphonse Riverin, à participer à la création du Groupe de recherche sur le futur, dont M. Riverin rêvait de faire un INRS-Prospective. Associé avec les chercheurs Pierre Lamonde et Daniel Latouche, il écrit alors Québec 2001. Une société refroidie, une étude prospective assez sombre du Québec. Ce scénario, présenté comme celui de l'inacceptable, fut tiré à 6 000 exemplaires qui furent vite écoulés. "Nous avions le vent dans les voiles et travaillions alors avec des équipes européennes, notamment avec Riccardo Petrella qui était alors à Bruxelles", se souvient M. Julien.

Au fil des ans, il signera ou cosignera plusieurs ouvrages qui campent des scénarios, dont quelques-uns font maintenant partie de notre quotidien. Par exemple, en 1988, il réalise, à l'aide d'un modèle dynamique, une étude d'impact du vieillissement de la population, qui annonce clairement la nécessité du virage ambulatoire.

 

Parallèlement à ses activités scientifiques dans le domaine de la prospective, le chercheur s'intéresse à la PME depuis 1976. Alors même que Joseph Chicha, directeur du département d'économie de l'UQTR, ne manque pas une occasion de lui exposer ses doutes sur la suprématie des grandes entreprises dans la société, une contestation généralisée du gigantisme se déploie au niveau de la planète. "Entre autres, explique l'économiste, on se rendait compte de la vulnérabilité de communautés entières lorsque, dans une ville, l'unique grande entreprise fermait ses portes. La guerre du Viêt Nam avait, par ailleurs, montré l'efficacité de petites unités d'action souples et rapides. On savait désormais que les guérillas, grâce à leur rapidité et à leur flexibilité, pouvaient mettre en échec une immense armée disposant d'une planification et d'une gestion savamment étudiées. La transposition du constat au monde des affaires fut vite faite."

Mis en appétit par ces phénomènes nouveaux qui liaient les PME et la prospective, Pierre-André Julien accepte bientôt de faire une petite étude, puis une seconde, puis toute une série de recherches pour trouver finalement que la PME était un phénomène très important, disparate, hétérogène et fascinant. "Non seulement j'y ai découvert les faits porteurs d'avenir que je cherchais, mais j'y ai senti un monde extrêmement mouvant et complexe, où les acteurs ne peuvent jamais s'asseoir. Un univers qui, même s'il n'a aucun pouvoir politico-économique, représente un extraordinaire laboratoire de changement."

 

Leader du mouvement de reconnaissance de la PME au Québec, en 1997, l'influence de l'économiste de Trois-Rivières est grande. Lorsque l'on parle de PME en sciences économiques, les références à ses travaux sont presque incontournables. Il est vrai qu'il a amorcé ses réflexions au b-a ba du sujet ; un sujet mal connu en sciences. Ainsi, après que ses premières études eussent confirmé l'intuition géniale de Joseph Chicha voulant que les PME soient très différentes des grandes entreprises, n'a-t-il pas établi leurs caractéristiques majeures que sont l'hétérogénéité et un comportement systémique très complexe ? Enfin, il a démontré l'indissociabilité du développement des PME avec celui des ressources humaines, naturelles et matérielles d'un territoire ou d'un milieu. Ces fondements théoriques de base se sont ensuite déployés au sein d'un noyau de recherche qui est passé d'un petit laboratoire, en 1978, au rang de Groupe de recherche en économie et gestion des PME (GREPME), en 1985.

Pïerre-André JulienSous la houlette de Pierre-André Julien, le GREPME devint bientôt un point de convergence pour la recherche multidisciplinaire ayant pour objet la PME. "Après un premier congrès international francophone à Trois-Rivières, la nécessité d'un organe de diffusion de la recherche s'est imposée et, avec des collègues français et belges, nous lancions en 1988 la Revue internationale PME", rappelle M. Julien. Sur une quinzaine de revues scientifiques consacrées aux PME, elle est la seule publiée en français.

Depuis 10 ans, la Revue internationale PME est une agora et les auteurs y viennent de partout au monde, aussi bien d'Europe que d'Afrique ou d'Amérique latine. Parmi les concepts qui se développent depuis plusieurs années dans ses pages se trouve celui de l'inexistence de la PME sans son réseau. "L'entreprise seule n'existe pas, affirme le chercheur. En fait, une entreprise, ce sont des entreprises. Le succès d'une PME repose sur ses relations avec d'autres ; sa réussite, c'est un peu son réseau."

À partir de cette idée de complémentarité est née la Chaire Bombardier en gestion du changement technologique dans les PME que préside M. Julien. "Il n'a pas été facile de vendre ce concept à la grande entreprise qu'est Bombardier, rappelle-t-il. La tradition, dans les grandes entreprises, est de vouloir tout contrôler, même chez ses sous-traitants. Mais nous savons désormais que cette attitude leur fait perdre les trois quarts de l'innovation susceptible de leur profiter et de profiter au réseau comme à la communauté." Heureusement, les choses changent et de plus en plus de grandes entreprises acceptent que les PME puissent les aider. Selon le chercheur, la concurrence japonaise, le système toyotiste, est au coeur de ce renouveau qui tend à faire évoluer les mentalités pour instaurer un système d'innovation collective. "C'est ce que l'on fait avec la Chaire, précise-t-il. On met la grande entreprise avec des PME et on transforme la relation. Nous travaillons sur les attitudes et les comportements. C'est dur et long. Mais ça bouge. Bombardier a acheté l'idée et ce réseau est en branle depuis trois ans mais disons que cela marche depuis six mois !"

 

Pierre-André Julien se réjouit aussi de la toute récente création de l'Institut de recherche sur les PME à Trois-Rivières. Ce nouvel organisme chapeaute désormais l'ensemble des recherches fondamentales et appliquées réalisées à l'UQTR sur ce thème ainsi que tous les projets d'interventions, de transferts et de soutien au milieu de la PME.

L'économiste cache mal son enthousiasme. Ce qui est complexe le fascine. "Et la PME est particulièrement complexe, dit-il. Elle peut difficilement être compartimentée et, pour bien la comprendre, il faut accepter l'existence du flou qui entoure tous les actes de créativité. Il faut également accepter l'intuition." Non seulement Pierre-André Julien accepte tout cela, mais il promeut ces valeurs qui s'écartent de la froide logique économique, et va jusqu'à les appliquer à d'autres systèmes complexes. "J'ai même l'impression que l'on arrivera à mieux comprendre la grande entreprise par le biais de ce que nous apprenons de la PME..."

Élaine Hémond

Page couv., vol. 29, no 3, nov.-déc. 1997 RETOUR