RÉSEAU Mars 1998 / Magazine de l'Université du Québec
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Les récits de vie

À LA REDÉCOUVERTE
DES CULTURES

Par Camil Girard, Université du Québec à Chicoutimi

Mariage

Le mariage avec les confettis et les fleurs de papier (circa 1930).

 

Dans notre dossier du mois, un membre du Groupe de recherche sur l'histoire de l'Université du Québec à Chicoutimi nous amène à considérer les récits de vie comme des éléments essentiels dans la compréhension de l'histoire. En intégrant cet univers culturel complexe et méconnu, l'historien fait enfin place aux acteurs oubliés... dont les seules traces à ce jour nous avaient été laissées par la culture matérielle.


À propos de l'auteur

Camil GirardDiplômé en histoire de l'Université du Québec à Chicoutimi, de l'University of Western Ontario (maîtrise) et de la Sorbonne (doctorat), Camil Girard enseigne à l'UQAC depuis 1977. Il a été professeur à l'Université du Québec à Rimouski en 1982-1983, chercheur à l'Institut québécois de recherche sur la culture (aujourd'hui l'INRS-Culture et Société) de 1986 à 1989, où il rédigea, en collaboration avec Normand Perron, une Histoire du Saguenay­Lac-Saint-Jean (première édition, 1989). Associé aux travaux de la Commission royale sur les peuples autochtones du Canada (1993-1995), il est professeur invité à l'INRS-Culture et Société depuis 1995 (Projet Réseau UQ portant sur la migration des jeunes, sous la direction de Madeleine Gauthier). Il anime le Groupe de recherche sur l'histoire de l'UQAC depuis 1983. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire régionale, sur le patrimoine et la culture autochtone, sur l'histoire de la presse et sur le nationalisme au Canada.


Depuis sa création, le Groupe de recherche sur l'histoire de l'Université du Québec à Chicoutimi s'est intéressé à de multiples projets, dont l'étude des communautés montagnaises et villageoises. Par le biais d'un matériau privilégié, le récit de vie, divers documents ont été recueillis et publiés. Ils s'inscrivent dans une réflexion élargie qui porte sur les dynamiques culturelles et les questions autochtones.

Nous avons en effet recueilli, depuis une quinzaine d'années, pas moins d'une centaine de récits de vie, tout en collaborant avec les organismes subventionnaires et différents partenaires : professeurs, étudiants diplômés, informateurs, réviseurs linguistiques de langue montagnaise (ilnu) et organismes autochtones. Jacques Ouellet, professeur au Cégep de Chicoutimi, a également participé à nos travaux et s'est assuré que nos recherches fassent partie des nouveaux programmes d'enseignement de son établissement. Normand Perron, de l'INRS-Culture et Société, et Jean-François Moreau, directeur du Laboratoire d'archéologie de l'UQAC, ont aussi contribué, par leurs judicieux conseils, à l'avancement de nos recherches.

Triple célébration

Triple célébration : le 25e anniversaire de mariage de Cyrille Émond ;
mariage de ses fils Lauréat et Paul-Aurèle (été 1949).

Au fil du temps, nous nous sommes associés à d'autres partenaires, dont les conseils de bandes, qui sollicitaient une expertise historique en regard de certains dossiers, dont ceux des droits ancestraux. La ville de Laterrière, le ministère des Affaires culturelles du Québec et Patrimoine Canada ainsi que le Secrétariat aux Affaires autochtones du Québec ont aussi collaboré à nos travaux.

La technologie Internet nous a, par ailleurs, permis d'ouvrir des perspectives de recherche jusque-là inespérées, de sortir de notre isolement géographique et disciplinaire, d'échanger entre chercheurs de milieux et d'horizons différents et de rendre nos ouvrages en langue montagnaise accessibles sur une page web présentement en construction (http://www.uqac.uquebec.ca/dsh/grh).

La migration des jeunes au Québec fait également partie de nos préoccupations de recherche. Sous la direction de Madeleine Gauthier, de l'INRS-Culture et Société, des chercheurs de l'Université du Québec, tant de Chicoutimi, de Rimouski, de Trois-Rivières, de Montréal, de Hull que de l'Abitibi-Témiscamingue portent un regard pluridisciplinaire sur la migration des jeunes comme phénomène d'insertion sociale. Ce champ de recherche permettra d'approfondir une multitude de questions et nécessitera la participation de plusieurs chercheurs et étudiants diplômés.

 

Photo thématiqueRécit de vie et histoire

Traditionnellement, les historiens ont démontré peu d'intérêt pour les groupes marginaux. La "nouvelle" histoire tend toutefois à élargir son champ d'investigation aux traces les plus diverses laissées par l'homme. Grâce aux technologies de communication tels la radio, la télévision, le magnétophone et la vidéocassette, les chercheurs découvrent des documents inédits qui amènent une réinterprétation de l'histoire contemporaine. Cela n'empêche pas l'étude des grands courants socioéconomiques, mais, parallèlement, il devient possible d'étudier des groupes qui, jusque-là, n'avaient pu s'exprimer sur le devenir de sociétés dont ils étaient pourtant des acteurs privilégiés.

Un point commun unit toutefois ces groupes : c'est le peu de documents écrits disponibles. Les traces laissées par ces acteurs oubliés de l'histoire appartiennent souvent, en effet, au domaine de la culture matérielle, les outils et les divers objets de la vie quotidienne étant la représentation de cette culture. Le magnétophone et la vidéo nous permettent aujourd'hui d'accéder à cet univers culturel complexe et méconnu. La culture orale nous aide donc à mieux comprendre la place des "oubliés" de l'histoire1.

 

Récit de vie et mémoire : la problématique

Le récit de vie traduit l'image de la réalité que se représente un individu en fonction de sa capacité verbale, de sa mémoire, de son équilibre personnel ou des choix qu'il établit pour s'ajuster au milieu environnant. L'historien ou l'enquêteur cherche, en fonction de sa problématique, à établir comment des individus se rattachent à une société ou à une culture et la reflètent à travers la construction de leur récit de vie. Au-delà des propos singuliers et des systèmes social et culturel représentés, il faut établir comment des changements sont ou non intégrés, de manière consciente ou inconsciente, afin de les introduire dans une vision permettant de cerner les dynamiques culturelles propres à un individu ou à un groupe.

Le récit de vie s'appuie exclusivement sur la mémoire de l'informateur, sur ses dits et non-dits, et sur la capacité de l'enquêteur d'établir un lien avec l'informateur. Or, la mémoire est faillible et elle l'est encore davantage chez les personnes âgées. De plus, certains informateurs inventent ou exagèrent ; d'autres se trompent. La mémoire demeure sélective et, volontairement ou non, un informateur peut oublier certains détails ou fournir une interprétation différente d'un phénomène selon sa condition sociale ou culturelle. Ainsi, un autochtone chasseur ne peut interpréter son existence de la même manière que le ferait un propriétaire de moulin gérant une entreprise familiale ou un directeur de compagnie. De même, une chasseuse montagnaise ne peut percevoir son univers de la même manière qu'une agricultrice idéalisant sa grande famille ou une immigrante qui, après s'être mariée à un marchand de la région, doit faire face aux pressions de sa famille d'accueil.

En général, les femmes parlent de la naissance en des termes fort différents de ceux de leurs conjoints. Elles présentent la famille comme le regroupement de tous les enfants qu'elles ont portés, en y ajoutant parfois les adoptions, alors qu'ils perçoivent davantage la famille comme le regroupement des membres vivants faisant partie d'un ménage. Lors de certaines enquêtes, des conjoints n'ont pas dénombré le même nombre d'enfants dans leur famille... Après vérification, il nous est apparu que chacun construisait sa vérité en fonction de sa condition. Les femmes ont en effet tendance à tenir compte des fausses couches et des enfants morts en très bas âge, alors que les hommes n'en font pas toujours état.

 

Industrialisation et urbanisation au Saguenay­Lac-Saint-Jean

Dans nos recherches sur le récit de vie, nous avons découvert que l'impact de l'industrialisation et de l'urbanisation touchait toutes les cultures. Que nous soyons dans une réserve comme Mashteuiatsh ou dans un village comme Laterrière (près de Chicoutimi), les changements vécus par les hommes et les femmes de ces communautés ont été majeurs au cours du XXe siècle. Cela se reflète dans les témoignages qui relatent les changements vécus dans les rites de passage et les cycles de la vie, le travail, la religion, les institutions, les loisirs, etc. Chaque récit reste une construction du réel qu'un individu élabore à partir de sa culture.

Soulignons ici les limites de notre enquête qui porte sur des récits de vie d'individus. En privilégiant une approche analytique qui tente d'abord de saisir les points d'ancrage spécifiques de chaque culture représentée, nous pensons pouvoir atteindre un niveau d'analyse qui tient compte des dynamiques intraculturelles et interculturelles, le tout considéré dans des rapports complexes d'acculturation-affirmation-intégration.

À partir de ce postulat, nous avons constaté que les autochtones vivaient une certaine acculturation, tout en manifestant une volonté d'affirmation culturelle. Chez l'autochtone ilnu, par exemple, l'interculturalité se vit d'abord au contact des autres nations autochtones du Québec ou d'ailleurs, certaines nations apparaissant avoir plus ou moins d'affinités avec les Ilnu. Simultanément, les autochtones vivent des rapports complexes avec les groupes dominants que constituent les francophones ou les anglophones. Selon la mentalité autochtone, le rapport à l'homme blanc est complexe et incite à une certaine ambivalence, ce dernier étant perçu comme "ennemi-ami".

Quant à la société régionale d'origine francophone, elle se perçoit comme la représentante de la société globale et a tendance à vouloir tout intégrer dans sa seule culture majoritaire. Sous ce rapport, les Laterrois reflètent, par leur regard introspectif sur eux-mêmes, la richesse de leur culture, mais aussi leurs limites dans la considération de l'autre. Pour les villageois, l'étranger apparaît souvent comme "celui qui n'est pas de la communauté". Les Canadiens anglophones sont considérés à la fois comme ennemi et comme partenaire de leurs compatriotes francophones. Les immigrants, quant à eux, semblent vouloir se définir à travers un modèle qui reflète à la fois l'interculturalité et la multiculturalité, celle-ci permettant aux sociétés d'accueil, autochtone ou autres, de s'enrichir au contact de chacune des cultures.

 

Culture et interculture

Dans les faits, les cultures sont fragiles, mais elles sont indispensables au devenir des individus et des groupes. Vivre l'interculturalité, c'est s'inscrire dans une continuité culturelle qui nécessite l'utilisation de concepts plurivariés. Enfin, toutes les enquêtes que nous avons menées depuis une dizaine d'années montrent l'importance de la famille et des rapports intergénérationnels dans l'affirmation identitaire et la reproduction culturelle. Outre les valeurs sociales et économiques qui permettent une affirmation des cultures, ce sont les systèmes de valeurs se constituant par des rapports au réel et à l'au-delà qui nous font voir les distinctions les plus nettes liées aux différentes cultures. D'où l'importance de comprendre les croyances et les relations à la nature qui définissent les rapports à soi-même et aux autres. D'où l'importance aussi de comprendre les langues qui se sont constituées au fil des siècles et qui sont porteuses d'une synthèse complexe des cultures.

Ainsi, les langues autochtones se structurent autour des objets vivants ou non vivants ; la langue française divise tout en genres masculin et féminin. Nous assistons ici à la rencontre de cultures orales, qui se sont construites autour de peuples nomades, et de cultures écrites venues d'Europe, qui se sont adaptées aux réalités de l'Amérique. Les cultures de type sédentaire apportent leur langue, leur religion et leur système de valeurs, lesquelles diffèrent profondément des cultures autochtones. Tous les individus que nous avons consultés construisent leur récit autour d'une perception de l'histoire qui consiste à trouver dans son existence les assises d'un passé, d'un présent et d'un futur tenant compte des changements, dans le respect profond des continuités culturelles qui s'imposent pour assurer l'intégrité, tant individuelle que communautaire.

C'est dans une approche qui, au-delà du social, tente de découvrir l'évolution des cultures dans une région périphérique de type nordique, où se côtoient diverses cultures, que nous pensons que le récit de vie peut servir pour remettre en cause les modèles traditionnels d'analyse. Par exemple, le parler lui-même et les notions d'espace et de temps sont appréhendés différemment selon que nous traitions avec des Ilnu chasseurs, des agriculteurs ou des travailleurs d'usine : construction du discours, reflet de la culture, rapports à l'espace se définissant par la nature, la réserve, les rangs, le village ou la ville ; système de croyances empruntant soit à la tradition autochtone, soit à la religion (catholique ou protestante), temps cyclique du chasseur autochtone, rapport obligé de l'agriculteur avec les saisons, temps industriel du travailleur d'usine, tout se mélange ici comme pour laisser voir les rapports complexes à l'espace et au temps, lesquels sont objets de culture.


La prise en charge

Témoignage d'un Montagnais

Kurtness (Harry) et Girard (Camil). La prise en charge. Témoignage d'un Montagnais. Tipelimitishun. Ilnu utipatshimun, Les Éditions JCL, Collection Interculture, Chicoutimi, 1997, 160 pages.

Harry Kurtness est né en 1923 à Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean, et y demeure toujours. Par son engagement au sein de la communauté, il fait figure de symbole. Trait d'union entre le monde traditionnel et le monde moderne, Harry Kurtness est témoin et acteur d'une époque charnière, qui imposera des changements dans les mentalités, les habitudes et les modes de vie ancrés dans les murs depuis des générations.

Dans ce récit de vie bilingue (français-montagnais), Harry Kurtness livre, avec la collaboration de l'auteur Camil Girard, des informations avec toute la spontanéité propre à l'expression orale. À la fin du témoignage, on retrouve un glossaire, une liste des personnes et des lieux dont il est fait mention.

Photo prise lors du lancement

Harry Kurtness et Anne-Marie Siméon, accompagnés de l'auteur Camil Girard, lors du lancement de leur histoire de vie en français-ilnu, à Mashteuiatsh, le 26 juin 1997.

 

Un monde autour de moi

Témoignage d'une Montagnaise

Siméon (Anne-Marie) et Girard (Camil). Un monde autour de moi. Témoignage d'une Montagnaise. Uikutshikatishun. Ilnushkueu utipatshimun, Les Éditions JCL, Collection Interculture, Chicoutimi, 1997, 224 pages.

Anne-Marie Siméon est née à Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean, en 1904 et y vit toujours. La chasse, à laquelle elle a été initiée très jeune, fut sa principale passion et l'activité autour de laquelle se déroula toute sa vie. Dans ce récit de vie, qu'elle signe en collaboration avec l'auteur de ce dossier, Camil Girard, elle livre son amour du monde animal, de l'humain, des arbres et de la Terre.

Le message transmis par Anne-Marie Siméon aux jeunes de son peuple est clair : s'ils veulent survivre, il faut qu'ils gardent leurs traditions. Il faut qu'ils continuent de mettre en valeur les territoires ancestraux qui sont les leurs depuis plus de 5 500 ans. Il sera nécessaire, cependant, de développer des pratiques nouvelles, car la vie en forêt est soumise à des pressions extrêmes. Pour les Montagnais, le tout consiste à recréer un équilibre autour du cercle, ce cercle s'inscrivant profondément dans leur culture. Dans la culture ilnu, en effet, le cercle est partout. On le voit dans le Soleil, dans la Lune, dans la Terre. Pour eux, le territoire se perçoit toujours de manière circulaire. Le cercle se divise autour des quatre points cardinaux : le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest, lesquels constituent les composantes du territoire et de la vie en forêt. Le cercle, c'est aussi le monde animal, le monde humain, le monde des arbres, le monde de la Terre, si l'on peut dire... Ces quatre composantes constituent un cercle ; l'équilibre de tous ces éléments est indispensable au maintien même du cercle. Si le Montagnais fait une intervention sur une des dimensions, il faut qu'il fasse attention de ne pas créer de déséquilibre sur l'ensemble. Cette conception circulaire de l'univers permet d'entrer dans la dimension plus spirituelle de leur culture; par cette voie, il commence à connaître sa raison d'être. Finalement, chacun d'eux devient le gardien du cercle, le gardien de l'équilibre. Pour les Ilnu chasseurs, Cris chasseurs, Atikamekw chasseurs, Ojibwas chasseurs, les conceptions circulaires de l'univers sont similaires. Avant l'arrivée des compagnies forestières, l'autochtone trappait, chassait le castor. La chasse se faisait toujours en cercle ; on utilisait un quart ou un tiers du territoire une année. Anne-Marie Siméon montre l'importance de reconstruire, autour des activités traditionnelles, ce cercle qui rassemble son peuple.
(Adaptation du texte de présentation de l'ouvrage sous la signature de Clifford Moar).


Identité et famille

Nos travaux montrent aussi que, dans toute construction identitaire et dans toute reproduction culturelle, la famille apparaît comme le premier lieu où l'individu apprend à s'identifier par rapport à lui-même et aux autres. Il semble que, dans chaque culture, les fonctions culturelles de la famille se soient construites depuis fort longtemps. Cependant, la famille contemporaine semble se perdre dans l'univers impersonnel des masses urbaines cherchant à reconstruire une identité autour de la famille nucléaire (un couple avec un ou deux enfants).

Par ailleurs, dans une certaine marginalité, les autochtones et les immigrants peuvent reconstruire leur identité par le biais d'un processus d'intégration et perpétuer ainsi une culture qui emprunte aux valeurs ancestrales et modernes. Tout cela reste cependant bien fragile. Les immigrants font, en effet, plutôt le choix d'une intégration alors que les autochtones semblent vouloir emprunter tant à la tradition qu'à la modernité pour construire leur identité. Quant aux villageois, ils portent sur eux-mêmes un regard qui laisse très peu de place à l'autre s'il ne fait pas partie de la communauté. Voilà pourquoi le Laterrois ne doute pas de ce qu'il est, tant qu'il ne sort pas de sa communauté. Dans cette perspective, le type de fonctionnement de chaque culture représentée par nos informateurs illustre une capacité limitée de vivre l'interculturalité et l'intégration.

 

Récit de vie et discours culturel

Les récits de vie constituent une source limitée pour tirer des conclusions générales. Tout lecteur averti devra donc situer cette analyse dans les limites qu'impose notre enquête, les informateurs et informatrices ne représentant pas leur culture dans son intégralité. Cependant, à la lecture de leur témoignage, on constate que chaque représentant d'une communauté véhicule, consciemment ou non, une manière de voir et de dire spécifique à sa culture. Par analogie, disons que chaque récit, comme un chant ou une musique, transporte une manière toute culturelle de construire son histoire de vie. Par exemple, un chant autochtone traditionnel n'a rien à voir avec la musique traditionnelle québécoise qui emprunte à la musique française et anglaise. Précisons que le récit construit est le résultat d'une interaction entre un enquêteur et un informateur. Il y a là une production de récits en situation d'échange interculturel comportant toutes les ouvertures, mais aussi les limites que cela implique. Voilà pourquoi nous ne parlons pas ici de récits autobiographiques, mais bien de récits de vie construits en interaction. Dès lors, le lecteur comprendra que nous sommes plus à l'aise pour analyser la culture globale (franco-québécoise) que les autres cultures.


Le groupe de recherche sur l'histoire

Équipe de recherche

L'équipe de recherche associée aux travaux du Groupe de recherche sur l'histoire (GRH) de l'UQAC pour la Commission royale sur les peuples autochtones. Dans l'ordre habituel, l'auteur Camil Girard, El Mustapha Farram et Nadine Lévesque, diplômés de l'UQAC, Christiane Grenon, secrétariat et édition, Myriam Bacon, étudiante autochtone, Myriam Alonso, diplômée de l'UQAC, Jean-François Moreau, du Laboratoire d'archéologie, Richard Perreault, chargé de cours, Édith Gagné, associée au GRH, et Gervais Tremblay, professionnel de recherche. Jacques Ouellet, associé au GRH,
était absent lors de la photo.

Le Groupe de recherche sur l'histoire de l'Université du Québec à Chicoutimi a été créé, en 1983, par Camil Girard et Normand Perron, deux diplômés en histoire qui voulaient développer toutes les avenues de recherche sur le patrimoine et l'histoire. Leur premier projet fut la production d'une synthèse sur l'histoire du Saguenay­Lac-Saint-Jean, laquelle avait été parrainée par Jacques Lemay, professeur à l'Université du Québec à Rimouski, où Camil Girard avait enseigné en 1982-1983.

Avec l'appui du milieu universitaire saguenayen, (Pierre Jacques, département d'histoire et Jean-François Moreau, Laboratoire d'archéologie) et d'organismes locaux (Société historique, Archives nationales, ministère de la Culture et des Communications), l'équipe de recherche s'est constituée, sous la direction de Fernand Harvey, directeur du chantier sur les histoires régionales à l'Institut québécois de recherche sur la culture (devenu depuis l'INRS-Culture et Société). Le financement fut assuré par l'Institut et divers organismes de la région et s'échelonna de 1985 à 1989. Cet ouvrage se veut une vaste synthèse sur l'histoire de la région, des premiers voyages de Jacques Cartier découvrant un royaume sans roi, à la période contemporaine où la population se préoccupe de développement durable (voir Réseau, novembre 1988). Publié en 1989 par l'Institut québécois de recherche sur la culture, ce volume a été réédité en 1995. Il a mérité, en 1990, le prix d'excellence de la Société historique du Canada pour sa contribution à l'histoire régionale.

Après ces premiers travaux, Normand Perron a poursuivi son association avec l'INRS-Culture et Société. où il anime les équipes de recherche sur les histoires régionales. À ce jour, neuf ouvrages ont été produits et constituent un apport sociohistorique remarquable sur les régions du Québec.


Culture et mémoire

Les participants à notre enquête ont vécu plusieurs événements en commun. En témoignent leurs propos sur la Première Guerre mondiale, la Crise économique des années 30, la Seconde Guerre mondiale, l'expansion économique des années d'après-guerre et l'entrée dans la société de consommation. La grande Crise a marqué tous les informateurs. C'est autour de ces pans de mémoire et dans sa compréhension des phénomènes que chaque groupe social construit sa "mémoire de génération" ; ainsi, ayant les mêmes occupations et un même climat global, un groupe donné en vient à agir et à penser de façon similaire2. Rappelons par ailleurs que dans la culture autochtone traditionnelle, le récit de vie se construit de façon particulière. Pour les chasseurs traditionnels, le temps s'organise en fonction des grandes chasses saisonnières vécues au cours d'une vie. La chronologie se structure autour des grands cycles de la vie et des saisons, sans possibilités d'organiser le temps à partir de dates précises. Le rapport sensoriel autour de l'alimentation et de la vie en forêt prend une importance considérable dans la construction de la mémoire identitaire. Cependant, dans la réserve, un temps plus linéaire (celui des Blancs) s'impose, avec l'obligation de se sédentariser. De même, dans le territoire de chasse traditionnel, la coupe forestière intensive est venue briser la nature, cette nature profonde où tout se tient. Même dans sa manière de parler, la forêt détruite devient pour l'autochtone un terrain (non vivant) et non plus un "territoire ancestral" (vivant, avec ses animaux). Pour d'autres autochtones, une ambivalence s'impose pour assurer une certaine harmonie entre sa culture traditionnelle et la modernité. En somme, la structure identitaire des autochtones diffère de celle des Québécois ou des Canadiens puisqu'elle s'appuie sur des systèmes de valeurs et de pensée qui empruntent à des systèmes différents3.

Famille montagnaise à Pointe-Bleue, 1922 (aujourd'hui Mashteuiatsh).

Famille montagnaise

L'identité et la construction de la mémoire empruntent aussi aux genres. Les femmes sont seules à pouvoir véritablement parler de leur grossesse et de leur accouchement. Il semble aussi que, dans la production de leurs récits, les femmes construisent davantage un discours qui part de la vie privée et du quotidien. Les hommes, quant à eux, semblent davantage appuyer leurs récits autour des "héros" qu'ils veulent devenir et de l'image qu'ils projettent. Cependant, si les champs du privé et du public ont un effet sur la construction du discours et la prise de parole des hommes et des femmes, ces dernières manifestent leur volonté d'occuper une place dans le champ du public : mouvement lent des femmes, mais manifestation d'une volonté profonde de questionner la place des hommes dans les cultures.

Les nombreuses enquêtes menées par le Groupe de recherche sur l'histoire depuis une quinzaine d'années démontrent que l'on peut parler d'un changement important lorsqu'on s'aperçoit que les femmes continuent de gérer le privé tout en désirant participer davantage à la vie publique. Quant aux hommes, ils se limitent surtout à leurs rôles traditionnels et ils manifestent peu d'intérêt pour intervenir dans les champs traditionnellement occupés par les femmes. À partir de ce constat, nous pouvons formuler l'hypothèse que les femmes sont, comme groupe, plus enclines à intégrer des changements dans une certaine continuité culturelle, sans doute parce qu'elles gardent un certain rapport au vécu qui se transpose dans leur prise de parole. Pour ce qui est des hommes, s'ils construisent davantage un discours qui emprunte à l'idéologie, ils ont plus de difficultés à s'adapter aux changements et à inscrire ce discours dans une certaine continuité.


Pour obtenir plus de renseignements sur le Groupe de recherche sur l'histoire de l'UQAC ou sur les recherches qui y sont entreprises, on communique avec l'auteur de ce dossier aux adresses suivantes :
Courrier électronique : c2girard@uqac.uquebec.ca
Internet : http://www. uqac.uquebec.ca/dsh/grh


Bibliographie

Girard (Camil). Culture et dynamique interculturelle. Trois femmes et trois hommes témoignent de leur vie, Les Éditions JCL, Collection Interculture, Chicoutimi, 1997, 432 pages.

Girard (Camil) et Ortmann (Burkhard). Des maisons et des hommes. Guide d'excursion et d'interprétation du patrimoine, Laterrière, Ville de Laterrière et ministère de la Culture et des Communications, 1997, 96 pages.

Girard (Camil) et Perron (Normand). Histoire du Saguenay­Lac-Saint-Jean, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture et Presses de l'Université Laval, 1995 (éd. originale 1989), 665 pages.

Girard (Camil) et Gagné (Édith). Le Régime français. Traités et chartes, Mashteuiatsh, Musée de Mashteuiatsh, 1995, 311 pages (Document de recherche no 1).

Girard (Camil) et Gagné (Édith). Première alliance, Tadoussac 1603, Mashteuiatsh, Musée de Mashteuiatsh, 1995, 336 pages (Document de recherche no 2).

Commission royale sur les peuples autochtones, Culture et dynamique interculturelle . Récits de vie de trois hommes et trois femmes au Québec, Ottawa, 1995, 565 pages, Version CD-ROM, 1997.

Royal Commission on Aboriginal People, Culture and Intercultural Dynamics. The Life Stories of Three Men from Saguenay­Lac-Saint-Jean, Vol. I, Ottawa, 1994, 328 pages.

Royal Commission on Aboriginal People, Culture and Intercultural Dynamics. The Life Stories of Three Women from Saguenay­Lac-Saint-Jean, Vol. II, Ottawa, 1994, 223 pages.

Girard (Camil). Un pays fragile. Le Times de Londres et l'image du Canada (1908-1922), Les Éditions JCL, Collection Interculture, Chicoutimi, 1994, 319 pages Kurtness (Harry) et Girard (Camil).

La prise en charge. Témoignage d'un Montagnais. Tipelimitishun. Ilnu utipatshimun, Les Éditions JCL, Collection Interculture, Chicoutimi, 1997, 160 pages.

Girard (Camil) et Tremblay (Gervais). Mémoires d'un village. Laterrière, Saguenay 1900-1960, GRH/UQAC et Ville de Laterrière, Chicoutimi, 1993, 168 pages.


1 Pour une analyse sur les cultures qui s'appuient sur la tradition orale, voir Geneviève Calame-Griaule, "La parole et le discours", dans Jean Poirier, dir., Histoire des muoers, tome II, Paris, Gallimard, 1991 (Encyclopédie de la Pléiade), p. 7-74 ; Ruth Finnegan, "A Note on Oral Tradition and Historical Evidence", dans David K. Dunaway et Willa K. Baum ed., Oral History, an Interdisciplinary Anthology, Tennessee, American Association for State and Local History and The Oral History Association, 1984, p. 107-115 ; Jacques Le Goff, dir., La nouvelle histoire, Retz-CEPL, Paris, 1978. Témoignages oraux et droit : Delgamuuk c. Colombie-Britannique, Cour suprême du Canada, 11 décembre 1997.

2 Pensons aux expressions qui réfèrent précisément aux générations d'avant-guerre ou d'après-guerre, à la génération de la grande dépression des années 30 ou aux baby-boomers. La télévision et l'informatique ont certains impacts aussi sur des groupes d'âge donnés qui y trouvent de plus en plus d'éléments de manifestations et d'ajustements de la culture de masse. Voir Tamara Hareven, "The Search for Generational Memory", dans David K. Dunaway et Willa K. Baum, Oral History. An Interdisciplinary Anthology, Nashville, American Association for State and Local History and The Oral History Association, 1984, p. 248-264.

3 Camil Girard et David Cooter. Fonds d'histoire orale, Mashteuiatsh/Pointe-Bleue, Chicoutimi, Groupe de recherche sur l'histoire, Saguenay­Lac-Saint-Jean, 1991 (neuf documents de recherche).


Page couv., vol. 29, no 6, mars 1998RETOUR