RÉSEAU Mars 1998 / Magazine de l'Université du Québec
Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source.Le tabagisme chez les jeunes
JE FUME,
DONC JE SUIS !
par Élaine Hémond
"En matière de tabagisme, à 12 ou 13 ans, il est souvent déjà trop tard pour parler de prévention. C'est plutôt sur des interventions de cessation de fumer qu'il conviendrait alors de miser."
L'équipe de recherche
L'équipe de recherche du projet conjoint de prévention du tabagisme chez les jeunes. Assis : Donald Déry, cochercheur et coordonnateur de l'intervention, Adèle Jomphe Hill, professeure au département des sciences infirmières de l'UQAH et chercheure principale ; debout : Raymonde Beaudoin, agente de recherche à la Régie régionale de la santé et des services sociaux de l'Outaouais (RRSSSO), Sylvie Lebreux, agente de planification à la RRSSSO, Élise Amyot, analyste statisticienne à l'UQAH, et François Boudreau, agent de recherche à l'UQAH.
Alarmante, cette réflexion de la chercheure Adèle Jomphe Hill ? Oui, mais fondée. La professeure du département des sciences infirmières de l'Université du Québec à Hull est, en effet, à l'origine d'un vaste projet de recherche sur le tabagisme chez les jeunes de l'Outaouais. Un projet qui, depuis quatre ans, suit plusieurs centaines d'élèves d'une école polyvalente de Gatineau.
Adèle Jomphe Hill et son équipe ont constaté que, dans l'école choisie pour leur étude, plus de 30 % des élèves de Secondaire II fumaient de façon régulière, alors qu'environ 12 % grillaient occasionnellement une cigarette. On peut toujours tenter de se rasséréner en se disant que près de 60 % de ces adolescents ne fument pas. Mais l'argument est bien faible si l'on considère que le taux de fumeurs et de fumeuses va en augmentant jusqu'en Secondaire V !
Pour Adèle Jomphe Hill, la baisse récente du nombre de fumeurs au Canada et au Québec masque l'inacceptable accroissement des adeptes du tabac chez les jeunes, surtout chez les jeunes filles. Pas de quoi crier victoire si l'on en croit la chercheure ! "Loin de là, insiste-t-elle, car c'est avant 18 ans que le véritable fumeur se développe. Et cela, les compagnies de tabac le savent fort bien, même si elles se défendent de cibler la clientèle de la jeunesse."
Ce projet de recherche est né des préoccupations d'Adèle Jomphe Hill et de son collègue Donald Déry, de la direction de la Santé publique de l'Outaouais. Tous deux partageaient un vif intérêt pour la santé de la population, notamment pour celle des jeunes. "Dans l'Outaouais, il se passe des choses qui, souvent, contredisent les données recueillies ailleurs au Québec, commente la chercheure. On ne sait pas encore pourquoi, mais, par exemple, en ce qui concerne les habitudes de vie et leurs liens avec le niveau socio-économique, chez nous, l'équation diverge totalement de ce que l'on retrouve ailleurs. Ainsi, même si le niveau socio-économique est plus élevé sur les rives de l'Outaouais, les habitudes de vie y sont moins bonnes qu'ailleurs. Habituellement, c'est l'inverse qui se produit. Les données scientifiques disent, en effet, que plus on s'élève dans l'échelle socio-économique, meilleures sont les habitudes de vie et les indices de santé."
Cette caractéristique propre à la région de l'Outaouais avait déjà été identifiée et, au début des années 90, beaucoup d'énergie avait été mise sur un projet en "santé du coeur". Les habitudes de vie étaient, là encore, en cause. Lorsque la subvention destinée à soutenir ce projet fut refusée, la coalition n'a pas hésité à revoir son approche et à envisager d'autres priorités régionales en matière de santé. Le tabagisme chez les jeunes est apparu flagrant et les forces communautaires se sont à nouveau rassemblées autour de la professeure Jomphe Hill et de Donald Déry. Non seulement la direction de la Santé publique, le département des sciences infirmières de l'UQAH et le Centre local de santé communautaire (CLSC) ont-ils apporté leur soutien, mais la Commission scolaire des Draveurs, la plus grosse polyvalente de la région, et ses enseignants ont aussi adhéré au projet. Le but commun était de diminuer de moitié la prévalence des fumeurs réguliers à la fin du cycle d'études secondaires, soit en cinq ans.
Le projet était inédit en regard de plusieurs de ses caractéristiques. D'une part, il s'étalait sur cinq ans et proposait le suivi d'un groupe de jeunes de la première année du secondaire à la cinquième année. Cet aspect longitudinal et prospectif est d'autant plus intéressant que très peu d'études couvrent les 12-18 ans. Les ministères provincial et fédéral de la Santé possèdent peu de données sur cette tranche d'âge et sur les habitudes de vie de ces jeunes. Ces connaissances sont d'autant plus stratégiques que les habitudes prises à cet âge sont ensuite difficiles à changer.
D'autre part, l'ampleur de l'échantillonnage est remarquable. Il comportait l'ensemble des garçons et des filles inscrits dans cette école au Secondaire I à l'automne 1994 (650 élèves). L'approche communautaire était aussi privilégiée. "Nous ne voulions pas venir dans l'école pour faire nos interventions, explique Adèle Jomphe Hill, car nous savions qu'une telle approche ne résisterait pas au temps. Nous tenions à ce que le milieu s'approprie le projet. Et c'est ce qui est arrivé, en dépit du fait que les écoles et les enseignants sont déjà sollicités par moult bonnes causes." Enfin, l'équipe a trouvé dans la littérature un modèle théorique qui semble permettre l'explication des comportements des jeunes, notamment en matière de tabagisme. La théorie du comportement planifié (Ajzen, 1991) repose, en effet, sur le postulat selon lequel l'adoption ou non d'un comportement provient directement de l'intention formulée à l'égard de ce comportement. "Nous pensons donc, d'ici la fin du projet en 1999, pouvoir vraiment identifier les causes qui incitent ou non les jeunes à fumer, voir comment les comportements des uns et des autres évoluent, cerner les facteurs de vulnérabilité qui entrent en jeu et, finalement, mettre au point un modèle prédicteur", annonce la chercheure.
Un autre aspect singularise le projet hullois : c'est la démarche systématique de planification et d'évaluation annuelle. "Certaines interventions se répètent chaque année et l'on peut vérifier où les jeunes en sont rendus dans leurs croyances, leurs valeurs et leurs rapports au tabagisme. Cette évaluation systématique, ainsi que les commentaires des jeunes eux-mêmes et des enseignants, nous permettent d'adapter ensuite nos interventions, affirme Adèle Jomphe Hill. Il est étonnant, poursuit-elle, de voir à quel point les jeunes veulent parler, discuter et échanger. Avec leurs pairs, bien sûr, mais aussi avec leurs parents." Non seulement les ados souhaitent que leurs parents leur parlent tout simplement, mais ils veulent aussi savoir pourquoi leur père ou leur mère fume ou ne fume pas. L'équipe a d'ailleurs noté que les filles suivent beaucoup le modèle de leur mère en ce qui concerne l'usage de la cigarette.
Enfin, une autre originalité du projet vient du fait que l'équipe réagit très rapidement à toute découverte ou à toute observation porteuse d'effets. "D'ores et déjà, des résultats s'affirment et, suivant la théorie du comportement planifié, on voit que la "perception du contrôle", l'"attitude" et la "norme subjective" constituent des prédicteurs de l'intention de faire usage de la cigarette. Depuis trois ans, les variables prédictives tendent à présenter un profil d'élèves de plus en plus favorable à la cigarette. Ainsi, les jeunes n'ont pas l'impression d'avoir le contrôle total sur leurs agissements et se sentent souvent incapables de dire "non " ; leur attitude par rapport à la cigarette est aussi influencée par des croyances liées aux coûts, à la curiosité face à la nouveauté, au désir de faire comme les autres, aux effets relaxants de la cigarette. En fait, notre projet est extrêmement dynamique. Au fur et à mesure que nous identifions ces croyances incitant au tabagisme, nous essayons d'agir sur elles", signale la responsable du projet.
Au printemps 1994, le projet a démarré avec une étude préliminaire réalisée grâce à un outil comportant 54 questions. Au-delà du tabac, ce questionnaire s'intéressait à d'autres comportements face, par exemple, à la drogue et à l'alcool. Ce questionnaire, basé sur des études réalisées aux niveaux national et international, touchait l'estime de soi, les normes morales et les variables socio-économiques propres aux répondants. On y retrouvait les variables du modèle d'Ajzen, comme l'attitude, la norme subjective ainsi que la perception du contrôle face aux comportements et des croyances sous-jacentes à ces comportements. "Nous voulions, en effet, savoir avec précision où se situaient les jeunes à leur entrée au secondaire, puis voir comment ils évoluaient chaque année. Avec cette collecte de données réalisée en quatre temps, nous considérons que l'on peut dégager des tendances. D'année en année, il devient ainsi possible de mesurer l'effet cumulatif du programme d'intervention."
Il faut savoir, en effet, que les jeunes de la polyvalente participent, organisent et vivent de nombreuses interventions liées au tabagisme. La plupart des enseignants sont dans le coup et des travaux scolaires en classe de français consistent, par exemple, à écrire un scénario s'appuyant sur une scène dans un party, où une jeune fille se voit proposer une cigarette. Elle dit oui... pourquoi ? Elle dit non... pourquoi ? Que se passe-t-il ? En biologie, un enseignant a mis l'accent sur l'effet de la cigarette sur les poumons ; en théâtre, une pièce a été montée et une discussion organisée ; en sport, les performances physiques des fumeurs et des non-fumeurs ont été comparées. À tout cela s'ajoutent des activités récréatives comme des "Nuits sans fumée" ou des concours de dessin ainsi que des vidéos de réflexion tel Le journal d'une jeune fumeuse, présenté par l'infirmière du CLSC.
Depuis deux ans, des ateliers de cessation de fumer accueillent aussi les jeunes qui le désirent sur l'heure du dîner. L'an dernier, deux jeunes frères de 12 et 13 ans écrasaient officiellement leurs cigarettes au cours d'une conférence de presse qui a trouvé écho dans les médias de la région. "Nous tentons de valoriser de tels gestes, note la chercheure. Mais cela sans laisser croire qu'il est facile de se défaire de l'habitude de fumer. Nous insistons plutôt pour dire que toute tentative, même infructueuse, est positive. L'arrêt définitif de la cigarette est souvent le fruit de plusieurs essais."
Au tour des 6-12
Adèle Jomphe Hill et son collègue Donald Déry tirent déjà des leçons des quatre années d'études réalisées auprès des 12-18 ans. "Nous avons maintenant la certitude qu'il faut voir plus loin et commencer la prévention et la promotion de la santé ainsi que la sensibilisation à ces questions chez les enfants de 6 à 12 ans, affirme la chercheure. C'est là que doit se faire le dépistage précoce des problèmes, non seulement en regard du tabagisme, mais surtout en regard de l'adoption d'une vision globale de la santé des jeunes." Début 1998, un nouveau projet prend donc son envol autour d'un quartier tout entier. La porte d'entrée est l'école et l'approche, multisectorielle. De concert avec les acteurs clés du milieu, des activités seront créées et mises en oeuvre. On y visera, entre autres, la promotion du respect qui évite la violence et la résolution des conflits susceptibles de dégénérer au point d'affecter le développement de la personnalité des jeunes. "Surtout, précise-t-elle, nous sensibiliserons les enseignants et les parents à l'importance de favoriser l'estime de soi chez les enfants. Il faut les valoriser très jeunes."
Adèle Jomphe Hill et Marthe Deschesne, cochercheure, viennent d'obtenir une subvention de démarrage de 60 000 $ de la Régie de la santé et des services sociaux. Déjà, l'équipe se constitue et s'étoffe. L'objectif est de mettre en application le concept d'"Écoles /Milieux en santé". Il s'agit, bien sûr, de mieux répondre aux besoins des jeunes, mais aussi d'évaluer l'implantation du concept dans trois milieux différents. Un dossier à suivre.
Des quelque 650 jeunes inscrits à l'étude au cours de la première année, il n'en restera sans doute que la moitié à la fin du projet en 1999. "C'est normal et nous nous y attendons, car il y a des jeunes qui quittent l'école. Malgré cela, la collecte des données s'enrichit d'année en année. Il y a tellement de données qu'il faudrait 20 ans pour tout analyser ! plaisante la chercheure. Et nous allons encore en chercher d'autres... Ainsi, en 1997, nous avons visité les deux autres polyvalentes du territoire pour repasser le même questionnaire aux élèves. Nous cherchons à voir si le profil descriptif et prédicteur est différent dans les trois écoles. Les mesures de prévention varient beaucoup d'une école à l'autre."
Jusqu'à présent, le projet intitulé "La prévention du tabagisme : enjeu pour les jeunes de l'Outaouais" a bénéficié de plus de 260 000 $ de subventions des gouvernements provincial et fédéral. Démarré avec un apport du Fonds de recherche en santé publique du Québec, il a surtout été soutenu par le Programme national de recherche et de développement en matière de santé du gouvernement du Canada.
Au Québec, le taux de la prévalence de l'usage de la cigarette chez les adultes a beaucoup chuté depuis 10 ans. On parle d'une diminution de 5 % entre 1987 et 1994. Selon Adèle Jomphe Hill, l'augmentation du tabagisme chez les jeunes a été estompée par ce succès et on a négligé de voir que l'usage de la cigarette, au cours secondaire, a grimpé de 10 % entre 1991 et 1994. Chez les filles, le phénomène du tabagisme semble, entre autres, profondément ancré à des problèmes d'estime de soi, de stress et de vécu. Contrairement à ce que l'on notait autrefois, 20 % plus de filles que de garçons fument aujourd'hui.
Adèle Jomphe Hill croit que l'on n'a pas suffisamment mis l'accent sur la législation relative à l'usage du tabac dans les écoles. Cela, alors même que plus de 40 % des élèves développent une dépendance à long terme pour la cigarette. "C'est comme si l'on avait tout à coup pensé que la norme sociale avait changé. On a ainsi oublié que, avec la baisse des taxes, beaucoup de jeunes avouent maintenant pouvoir se permettre de fumer deux fois plus. Deux paquets au lieu d'un dans une journée ! Une erreur magistrale de la part des gouvernements et de sérieux problèmes de santé en vue ! Au-delà de tout cela, poursuit la chercheure, nous nous sommes rendu compte que le tabagisme, comme préoccupation, est indissociable des autres consommations (drogues, alcool...), mais surtout des comportements déviants et des lacunes de l'estime de soi. En somme, le vécu des jeunes au secondaire ne retient pas suffisamment l'attention des parents et des éducateurs. Et la vulnérabilité des filles n'est pas vraiment prise en compte."
Pour l'instant, on ne peut parler d'impact énorme du projet sur les habitudes des élèves en matière de tabagisme. Les résultats sont surtout intéressants au niveau de la mobilisation du milieu et de l'avancement des connaissances, estime la responsable du projet. "C'est difficile d'attribuer au projet tout ce bouillonnement qui se passe à l'école, note-t-elle. Lorsque nous aurons regardé les profils des jeunes dans les autres écoles, nous saurons mieux comment interpréter ces résultats."
Un
groupe de jeunes qui ont participé aux 24 heures sans fumée
du 2 décembre 1997 sous le thème "On écrase,
embarques-tu ?", en compagnie de Sylvie Lebreux, de
la RRSSSO, Donald Déry, coordonnateur de l'intervention,
et Robert Morin, directeur de l'école où a eu lieu
l'activité.
D'ores et déjà, Adèle Jomphe Hill peut affirmer qu'il est trop tard pour faire de la prévention au secondaire. On devrait plutôt miser sur le renforcement d'un programme commencé plus tôt, qui ciblerait l'ensemble des comportements reliés à la santé ainsi que la promotion d'environnements propices à la santé. "Les jeunes du primaire, poursuit-elle, sont moins perturbés par cette dichotomie ambiante provenant de messages contradictoires : c'est cool de fumer / le tabac est mauvais pour la santé. Ils sont systématiquement contre la cigarette. Ils disent avoir peur que leurs parents meurent s'ils fument ; ils détestent l'odeur de la cigarette, les doigts et les dents jaunes... Mais tout à coup, au secondaire, les perceptions changent. Ces idées sont mises de côté et n'ont plus d'importance. Sans doute pourrions-nous encore travailler sur ces valeurs..."
Selon la chercheure, tout en s'appuyant sur les perceptions cohérentes et concrètes des élèves du primaire, il serait important de tabler sur l'estime de soi et les compétences sociales qui apparaissent primordiales dans le développement équilibré de la personne. "Nous avons ainsi noté que les jeunes qui éprouvent des difficultés scolaires ont aussi souvent d'autres problèmes, par exemple de comportement et de consommation. Il y a fort à parier que la notion d'estime de soi soit liée à ces problèmes", avance-t-elle.
Des voies intéressantes s'ouvrent également du côté du développement du sens critique des jeunes et de leur capacité à refuser les images ou les croyances qu'on leur propose. Il y a de l'ordre à faire à ce niveau : d'une part, les jeunes disent volontiers que la publicité ne les influence pas ; d'autre part, plusieurs études répètent à l'envi qu'il n'a pas été démontré que la publicité affectait les comportements des jeunes. Des compagnies de tabac, et même des politiciens, ont adopté ce discours justifiant à la fois leurs pratiques marketing et les législations. Si, effectivement, la publicité n'a pas de prise sur la jeunesse, pourquoi certaines campagnes publicitaires associent-elles à la fois un héros jeune (Jacques Villeneuve), les sensations fortes et les défis (la course automobile) avec la cigarette ? Trois concepts qui attirent les adolescents. La professeure Jomphe Hill ne s'étonne nullement que des compagnies de tabac s'intéressent à ses travaux. "Lorsque je leur envoie mes rapports, qu'elles se procureraient de toute façon, j'insiste pour qu'elles aient la décence de ne pas bâtir leur argumentation publicitaire à partir de nos constats, soupire-t-elle. Mais j'avoue ne pas trop y croire..."