| RÉSEAU Novembre-décembre
1998 / Magazine de l'Université du Québec Reproduction autorisée avec la mention de l'auteur et de la source. |
Réflexions autour des enjeux,La petite Huong et
son copain d'orphelinat
lors d'une fête d'enfants adoptés, en août
1998, à Québec.
Par Françoise-Romaine Ouellette et Caroline Méthot,
NRS-Culture et Société
Il n'y a pas si longtemps encore, l'adoption était une réalité troublante que bien des parents adoptifs s'efforçaient de cacher ou de faire oublier. La situation est tout autre aujourd'hui. Il est de plus en plus admis que les liens du sang ne sont pas indispensables à la parenté et que celle-ci est d'abord déterminée par le droit et par des relations de proximité. Cette remise en question de l'idéal culturel de la parenté consanguine a permis une ouverture à des types d'adoptions qui auraient été auparavant impensables. C'est à ces réflexions que nous convient la chercheure Françoise-Romaine Ouellette et l'assistante de recherche Caroline Méthot, de l'INRS-Culture et Société, dans notre dossier du mois.
À propos des auteures
Françoise-Romaine Ouellette, anthropologue diplômée de l'Université de Montréal (M.Sc. et Ph.D.), est professeure à l'INRS-Culture et Société depuis sa création en 1994. Elle était, depuis 1988, chercheure à l'Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC). Ses principaux thèmes de recherche ont trait à la famille et à la parenté dans les sociétés occidentales contemporaines : l'adoption, les réseaux de sociabilité et de soutien et les parentés d'accueil, notamment. Au sein de l'INRS-Culture et Société, elle coordonne les activités du domaine de recherche "Lien Social", dont l'enseignement d'un séminaire de doctorat. Parmi ses publications sur l'adoption, un livre est paru aux Presses de l'Université Laval, dans la collection Diagnostic, sous le titre L'adoption. Les acteurs et les enjeux autour de l'enfant (1996).
Caroline Méthot est assistante de recherche à l'INRS-Culture et Société depuis 1994. Elle s'est d'abord intéressée aux civilisations chinoises et japonaises, avant d'entreprendre des études de 2e cycle en anthropologie. En 1995, elle a mérité le prix Edmond-de-Nevers pour la qualité de son mémoire de maîtrise portant sur l'identité ethnoculturelle des jeunes Vietnamiens à Montréal : Du Vietnam au Québec. La valse des identités (IQRC, 1995). À l'INRS-Culture et Société, elle a notamment assuré la coordination de la recherche sur l'intégration de l'enfant adopté dans la famille élargie.

Les membres de l'équipe
ayant collaboré aux différents projets de recherche.
Dans l'ordre habituel : Hélène Belleau, sociologue,
Caroline Méthot, anthropologue, Françoise-Romaine
Ouellette, professeure à l'INRS-Culture et Société,
Caroline Patenaude et Louis-Robert Frigault,
tous deux étudiants en anthropologie.
L'ampleur des changements familiaux survenus depuis les années 60 reflète bien le pluralisme des valeurs et la liberté de choix accordée aux individus dans les sociétés occidentales. Une grande marge de variation est désormais autorisée dans les rapports conjugaux et de parenté en faveur de relations interpersonnelles prioritairement fondées sur l'affection. Étant donné le niveau élevé des attentes affectives, les ruptures de liens familiaux sont plus fréquentes. Néanmoins, la famille demeure un puissant catalyseur des idéaux de bonheur personnel et elle est perçue, plus que jamais, comme le seul contexte adéquat pour le développement d'un enfant. Parce qu'ils ont d'abord une valeur affective, les enfants sont à la fois très désirés et très vulnérables. D'ailleurs, la défense de leurs droits est devenue l'une des principales causes sociales de notre époque.
Ce contexte favorise une remise en question des conceptions culturelles de l'enfant, de la famille et de la parenté. Pour qui s'intéresse à cette problématique, l'adoption offre un angle de vision particulièrement révélateur. En effet, cette procédure légale, par laquelle une personne ou un couple devient parent d'un enfant engendré par d'autres, dépouille les liens de filiation et de parenté de leur caractère d'évidence, en nous obligeant à poser ouvertement quelques questions apparemment banales, mais pour lesquelles il n'existe pas de réponse simple : Qu'est-ce qu'un parent (un père, une mère) ? Qu'est-ce qu'une famille ? Un enfant peut-il avoir deux mères ?
Lorsque les personnes ou les institutions concernées par les démarches administratives et légales de l'adoption se prononcent sur les origines de l'enfant abandonné et sur le projet de son adoption, ils apportent, plus ou moins explicitement, leurs propres réponses à ces questions. Ces acteurs mettent ainsi en lumière les conceptions du sens commun, mais aussi les approches juridiques ou scientifiques qui soutiennent l'évolution des comportements et des normes en matière familiale. D'autant plus que certains débats, comme ceux concernant l'accès des adoptants aux différents congés parentaux, l'adoption par des couples gais et l'évaluation psychosociale des projets d'adoption incitent à clarifier les points de vue.
Le programme de recherche sur l'adoption entrepris, depuis 1990, dans le cadre de l'équipe "Familles, sexes, générations" à l'Institut québécois de recherche sur la culture, devenu en janvier 1994 l'INRS-Culture et Société, s'inscrit dans cette problématique des changements culturels qui accompagnent la transformation des modes de vie familiaux. La première phase de la recherche (1990-1994), subventionnée par le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS), et réalisée avec la collaboration de Johanne Séguin, visait à analyser les pratiques et les prises de position des principaux acteurs concernés par l'adoption domestique et internationale : les services d'adoption des Centres Jeunesse, les travailleurs sociaux et les psychologues mandatés pour évaluer les projets d'adoption, les associations d'adoptants ainsi que les organismes agréés d'adoption internationale qui jouent un rôle d'intermédiaires entre les adoptants et les pays étrangers. Il s'agissait d'identifier les valeurs et les normes orientant leur action, en tenant compte de leurs objectifs et de leurs responsabilités respectives dans le domaine. Cette démarche a notamment permis de cerner les différences entre les dynamiques de l'adoption domestique et de l'adoption internationale. Si la première est entièrement soumise à une logique institutionnelle de protection de l'enfant, de ses droits et de son intérêt, l'adoption internationale fait entrer beaucoup plus largement en ligne de compte les valeurs personnelles et le projet parental des adoptants, ainsi que les intérêts des différents intermédiaires et des pays impliqués. En ce sens, l'adoption internationale s'avère un contexte où s'affirme la dimension identitaire de la parentalité, mais où se pose aussi, avec plus d'acuité, la question du contrôle qu'exercent les pouvoirs publics sur la circulation des enfants. Les pratiques et les enjeux régissant les adoptions internationales se sont avérés d'autant plus intéressants à analyser que la société québécoise est l'une de celles où la fréquence de ces adoptions est la plus grande proportionnellement à sa population.

Enfants en attente d'être adoptés
par une famille québécoise,
enfants du voisinage et
nourrices sur les marches
d'un petit orphelinat vietnamien.
Dans une seconde phase de la recherche (1994-1997), plusieurs études ont été entreprises sur le thème spécifique de l'adoption internationale. Elles ont été principalement articulées autour de trois axes : l'intégration de l'enfant dans la famille élargie, la construction de son identité et la comparaison des systèmes d'adoption québécois et français. Des étudiants ont alors été intégrés, pour des périodes variables, à une petite équipe de recherche.1 Des subventions du CQRS, du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et de Patrimoine Canada (dans ce cas avec Deirdre Meintel, professeure d'anthropologie à l'Université de Montréal) ont été combinées pour constituer un corpus d'entrevues auprès de 38 parents adoptifs et de 22 grands-parents. Les cas d'adoption tardive ont été privilégiés, c'est-à-dire ceux d'enfants âgés de trois ans ou plus qui peuvent éprouver des difficultés d'intégration particulières. Les personnes rencontrées ont fait le récit de leur trajectoire familiale, de leur expérience d'adoption et des moments clés de l'adaptation de l'enfant. Elles ont parlé également des réactions et des échanges que son arrivée a suscités au sein de la parenté. Un profil des adoptants québécois et des enfants adoptés à l'étranger a aussi été constitué en analysant la banque des dossiers informatisés du Secrétariat à l'adoption internationale pour la période 1990 à 1994 (voir encadré p. 17).2 Enfin, à la suite d'un appel d'offres du CQRS, une importante recension des écrits sur l'intégration sociale des enfants dans l'adoption internationale a été réalisée.3 Les différentes recherches rattachées à ces projets ont été inscrites à la programmation du partenariat multidisciplinaire et intersectoriel "Familles en mouvance et dynamiques intergénérationnelles".
Parallèlement à ces travaux, les publications et les échanges internationaux favorisés par la réalisation d'un programme de recherche comparatif Québec-France (CRSH) ont soutenu l'élargissement de la perspective théorique jusque-là étudiée au thème des parentés électives. Ce thème rejoint certaines des réflexions les plus actuelles en anthropologie de la parenté et en droit de la famille. Il est exploré dans un ouvrage collectif publié sous la direction d'une collègue ethnologue de Toulouse (Fine, 1998), auquel la responsable de la recherche a collaboré.
La phase de recherche en cours (1997-2001) en est une de consolidation et de diffusion des travaux entrepris précédemment, mais aussi de développement de nouveaux projets. Ainsi, un rapport est en voie de se terminer sur l'intégration familiale des enfants, en ciblant la question de la grand-parentalité adoptive. Par ailleurs, grâce à une nouvelle subvention du CRSH, une réflexion débute sur les zones d'incertitudes qui se dessinent dans les pratiques actuelles d'adoption internationale. Pensons, notamment, aux questions très délicates des enjeux monétaires, de la sélection et de la santé des enfants, du consentement éclairé des parents d'origine, de l'évaluation psychosociale des postulants à l'adoption, etc. Cette nouvelle recherche vise à préciser les problèmes éthiques que doivent résoudre les adoptants, mais aussi les autres acteurs (organismes agréés, travailleurs sociaux, avocats, conseillers gouvernementaux, etc.) impliqués à un moment ou à un autre dans un processus d'adoption internationale. Elle sera enrichie grâce aux liens établis avec des juristes québécois, français et américains ainsi que par la formation d'un groupe international de recherche réunissant des sociologues et des anthropologues s'intéressant aux nouvelles pratiques de la parenté : l'adoption, mais aussi les parentés d'accueil, les parentés homosexuelles et les parrainages.
L'exploration de la problématique de la circulation des enfants a aussi été élargie au thème des parentés d'accueil dans le cadre d'une recherche multidisciplinaire menée avec Johanne Charbonneau (sociologue, INRS-Urbanisation), Ercilia Palacio-Quintin et Colette Jourdan-Ionescu (psychologues, Université du Québec à Trois-Rivières), en partenariat avec les Centres Jeunesse de la Montérégie. Il s'agit de mettre le processus juridico-administratif de placement en relation avec l'expérience vécue par les principaux acteurs de la situation de placement (enfant, famille d'origine, famille d'accueil, intervenants sociaux), de manière à éclairer l'impact de cette dynamique sur la structuration des liens familiaux de l'enfant. Cette équipe réunira, sur le plan théorique, trois perspectives complémentaires sur le lien familial : la filiation, l'échange et le don ainsi que l'attachement.
L'exploration des pratiques nouvelles d'adoption a mis en évidence la diversité des facteurs qui les favorisent. Au Québec, actuellement, les enfants confiés en adoption à travers les Centres Jeunesse sont surtout des enfants plus âgés ou ayant des besoins spéciaux (enfants handicapés, porteurs de l'infection au VIH, nés d'une mère polytoxicomane, etc.) et dont les parents sont connus (MSSS, 1994). Dans bien des cas, ces enfants ont déjà vécu avec leur famille. Un petit nombre de nourrissons sont adoptables chaque année, mais le temps minimal d'attente, à Montréal, est d'au moins huit ans. La majorité des adoptions domestiques concerneraient, non pas des enfants en situation d'abandon, mais des enfants qui sont adoptés par le nouveau conjoint du parent qui en a la garde. Parce qu'ils veulent adopter un très jeune enfant et, rapidement, il n'est donc pas étonnant que la majorité des postulants à l'adoption se tournent vers l'adoption internationale.

Jean-Raphaël et sa soeur adoptive Annie, photographiés lors de la fête de l'aîné, en septembre dernier.
Depuis 1990, une adoption internationale est souvent réalisée en moins d'un an, alors que, au cours des années 80, près de 1 500 projets sont restés en attente pendant cinq, six ou sept ans avant de se concrétiser. On présuppose habituellement que ces enfants adoptés à l'étranger sont très jeunes et sans attaches. C'est effectivement le cas, la plupart du temps. Par contre, dans bien des adoptions internationales, les parents - et les frères et soeurs, s'il y en a - sont connus. Il arrive même que les adoptants puissent les rencontrer. Un certain nombre d'adoptions internationales sont aussi réalisées dans le cadre d'une entente ambiguë : le consentement des parents d'origine ne signifie pas nécessairement qu'ils se désintéressent de l'enfant et qu'ils recherchent une rupture définitive des liens. Autre fait à considérer : un pourcentage assez élevé d'enfants (près de 25 %) sont âgés de trois ans ou plus et auront une histoire de vie souvent complexe. En somme, dans le contexte actuel, l'enfant adopté est souvent déjà pris dans un faisceau d'autres liens. Il a déjà une identité, un passé, un groupe d'appartenance.
Si ces différents types d'adoptions ont pu se développer, ce n'est pas uniquement parce que l'absence de liens biologiques entre parents et enfants n'est plus stigmatisée et que tous les enfants sont maintenant égaux en droit, peu importe les circonstances de leur naissance. C'est aussi parce que ce désinvestissement de la consanguinité n'a pas fondamentalement ébranlé la règle implicite d'exclusivité qu'implique notre modèle culturel de parenté calqué sur la réalité biologique : un enfant ne peut avoir qu'un seul père et qu'une seule mère. L'une des principales lignes de force de nos analyses a été de repérer et de souligner comment est véhiculé ce principe d'exclusivité. Il se traduit d'abord dans le choix qu'a fait le législateur, dans la plupart des pays occidentaux, de n'autoriser que l'adoption plénière et dans le fait que les implications de cette adoption, pour l'enfant, sont facilement banalisées ou déniées.
L'adoption plénière crée pour l'adopté une nouvelle filiation qui lui confère les mêmes droits que s'il était né de ses parents adoptifs. Toutefois, elle rompt aussi définitivement ses liens de parenté d'origine. Les adoptants y gagnent un lien parental exclusif (un nouvel acte de naissance est rédigé où leurs noms apparaissent comme s'il s'agissait des parents biologiques), alors que l'enfant, lui, subit un changement radical d'identité : il change définitivement de nom (et souvent de prénom), de parents et de famille, de milieu d'appartenance et, dans le cas de l'adoption internationale, de pays, de langue et de groupe ethnoculturel de référence. Il devient un étranger pour sa famille d'origine. Dans certains pays, en France notamment, il est parfois possible de moduler les effets de l'adoption de manière à ce que la nouvelle filiation s'ajoute à la première sans l'éteindre (adoption simple). Mais au Québec, une telle possibilité n'existe pas. L'adoption plénière convient lorsqu'un enfant abandonné, de parents inconnus, est adopté à un très jeune âge, mais elle est appliquée à tous les cas, sans exception.
Pour les adoptés, l'effacement de leur identité d'origine est souvent source de souffrance. Le mouvement québécois des retrouvailles en témoigne de façon éloquente. Bien que l'adoption se réalise, dans la plupart des cas, dans le meilleur intérêt de l'enfant, on peut toutefois se demander si sa forme plénière est réellement la plus appropriée pour un enfant dont les parents sont connus, particulièrement s'il a déjà vécu avec eux, qu'il a des frères et soeurs et des grands-parents. En fait, l'éclairage apporté par nos recherches sur le thème de l'identité de l'enfant amène à questionner les approches actuellement dominantes de l'adoption. Celle-ci ne devrait-elle pas s'inscrire dans la continuité d'une histoire, pour l'enfant, plutôt que de représenter une rupture ? Considérant que nous vivons à une époque où les identités personnelles sont composites, fluctuantes, souvent construites sur la traversée des frontières entre les genres, les ethnies et les cultures, serait-il envisageable de prendre nos distances par rapport à la norme d'exclusivité en adoption et de permettre une marge de manoeuvre dans la définition de la parenté, d'autant plus que nous savons reconnaître des affiliations multiples dans d'autres circonstances, comme dans le cas des familles recomposées ? Par ailleurs, les adoptants d'aujourd'hui sont souvent ouverts à ce que leurs enfants, devenus adolescents ou adultes, puissent rechercher leurs parents biologiques et vivre, éventuellement, des retrouvailles.
L'analyse des implications de l'adoption plénière montre qu'elle place l'adopté dans une situation paradoxale : il n'aurait qu'une seule parenté de référence, sa parenté adoptive, alors que, dans notre contexte culturel, les liens du sang sont conçus comme étant indissolubles. Sa filiation adoptive est tout à fait exclusive, mais sa filiation biologique est perçue comme inaltérable. Les discours et les pratiques des principaux acteurs de l'adoption au Québec révèlent deux stratégies dominantes permettant de composer avec ce paradoxe identitaire.

Jean-Raphaël
et Annie, originaires de Chine,
avec leurs parents Richard et Michelle.
Ils furent respectivement adoptés en janvier 1993 et en
août 1995.
La première stratégie, consistant à s'extraire de la logique des filiations, est déployée différemment par les intervenants et les adoptants. Les premiers opèrent un tel retrait lorsqu'ils s'intéressent à l'enfant uniquement en tant qu'individu défini par son âge biologique, ses droits et ses besoins. Leur approche subordonne l'identité de fils ou de fille - l'identité de filiation qui est par définition relationnelle - à celle de personne mineure et de sujet de droit qui individualise et rend l'enfant autonome. Les adoptants, pour leur part, tendent plutôt à présupposer que l'enfant à adopter est sans attaches, non pas fils ou fille de ses ascendants, mais laissé à lui-même, sans communauté de référence ou d'appartenance : un être dont la vie sociale commencerait avec l'adoption. L'enfant "trouvé" de l'adoption internationale est alors l'enfant idéal.
La deuxième stratégie est de reconnaître la filiation d'origine, mais en la mettant toutefois en position d'extériorité ou d'antériorité par rapport à l'enfant et à sa situation actuelle. Ainsi, dans le discours des adoptants et des intervenants, la filiation adoptive est définie comme une filiation seconde, qui succède à la filiation biologique plus qu'elle ne la remplace. Cette dernière n'est donc pas gommée, mais placée dans un statut d'antériorité. Cela en fait un élément de l'histoire personnelle, et non une dimension constitutive de l'identité actuelle. Plutôt que de reconnaître à l'enfant une double affiliation, on lui attribue donc deux filiations successives. En somme, le paradoxe est contourné en reportant les filiations biologique et adoptive sur un continuum temporel, de sorte qu'aucune n'existe concurremment à l'autre. Ainsi, la logique de l'adoption plénière n'est pas contredite. En même temps, la problématique identitaire de la filiation est convertie en une problématique des origines nationales, culturelles ou ethniques.
Dans le cadre de la recherche sur l'intégration de l'enfant adopté dans la famille immédiate et élargie, nous avons rencontré 38 familles adoptives, dont 21 avaient réalisé une adoption tardive. Les discours des parents d'un enfant adopté déjà grand contrastent avec ceux des parents ayant adopté un bébé, notamment quant aux sentiments d'être parent et de former une famille comme les autres. Parce qu'elles s'écartent de l'idéal de normalité dont se rapprochent plus facilement les adoptions des tout-petits, les adoptions tardives se sont révélées particulièrement intéressantes à considérer.
De façon générale, la majorité des adoptions tardives se soldent positivement, même si les parents doivent tisser avec l'enfant une relation d'attachement mutuel, sans avoir été associés aux premières étapes de sa vie et sans bénéficier de la construction progressive d'une histoire commune. Ces adoptions demeurent toutefois particulièrement difficiles, du moins les premiers mois, car elles posent le problème de l'adaptation d'un enfant dont les parents ne connaissent habituellement ni la langue, ni l'histoire personnelle et familiale. Certains de ces enfants ont été abandonnés depuis peu par leur famille et en ont un souvenir vivace. D'autres ont été témoins d'atrocités lors de conflits armés ou d'émeutes. D'autres ont vécu dans une succession de foyers. D'autres encore ont passé toute leur vie en orphelinat. Certains n'acceptent pas ce qui leur arrive et dirigent alors leur colère contre leurs parents adoptifs. Ceux qui sont calmes et dociles, pour qui l'intégration familiale est, à première vue, un succès, se révèlent parfois incapables de communiquer ce qu'ils pensent et ressentent. Rares sont les adoptants préparés à de telles situations. Plusieurs n'ont d'ailleurs pas le sentiment de vivre une relation parentale "normale" avant plusieurs mois, sinon plusieurs années, et quelques-uns disent n'y être jamais arrivés. L'opposition prolongée de l'enfant est facilement vécue comme un rejet par ses parents. Aucun de nos informateurs n'a toutefois démissionné. Ils ne remettent pas vraiment en cause l'appartenance de l'enfant à la famille et, de leur point de vue, le manque d'amour ou d'entente réciproque aurait tout aussi bien pu arriver dans une famille biologique. Presque tous ceux pour qui l'adoption tardive a été difficile de façon prolongée ont réussi à trouver un certain état d'équilibre.


La petite Joëlle,
en compagnie de sa grand-mère adoptive (à gauche),
dans un verger du Mont-Saint-Hilaire.
À droite, avec sa maman, au parc du Mont-Tremblant.
L'attention portée aux cas d'adoptions tardives a révélé un net décalage entre l'adoption domestique et l'adoption internationale en ce qui concerne le soutien accordé aux parents et à l'enfant avant, pendant et après l'adoption. Cette différence significative en faveur de l'adoption domestique est d'autant plus importante à souligner quand on sait qu'environ 25 % des enfants adoptés à l'étranger par des Québécois ont trois ans ou plus. Un autre important constat fut celui de l'inefficacité des mises en garde préparatoires aux adoptions tardives internationales durant la période fébrile de l'attente. La préparation aux problèmes éventuels ayant une portée limitée, il apparaît donc essentiel qu'un soutien professionnel compétent, du même type que celui fourni aux familles s'étant engagées dans le processus d'adoption d'un enfant québécois déjà grand, soit offert aux parents durant l'année suivant l'arrivée de l'enfant au pays. Ce soutien pourrait faire une grande différence s'il prenait la forme d'un accompagnement des familles, plutôt que d'une simple évaluation post-adoption demandée par le Directeur de la Protection de la jeunesse. Cette période s'avère parfois très éprouvante et les adoptants, dûment évalués pour réaliser cette adoption, hésitent à demander de l'aide et à avouer leurs difficultés de peur de passer pour des parents inadéquats. Certains craignent aussi de se voir imposer un suivi psychosocial dont ils devraient assumer les frais, tout en n'étant pas convaincus que la personne assignée serait alors la plus compétente pour ce faire. Pourtant, ils auraient tout intérêt à bénéficier d'une interprétation extérieure en regard de ce qu'ils vivent.
L'adoption pose encore d'autres enjeux que ce programme de recherche devrait contribuer à éclairer. D'autant plus que les échanges entre les personnes intéressées se font de plus en plus dynamiques, tant au Québec qu'à l'étranger. Ainsi, un séminaire tenu le 4 septembre dernier, à l'initiative conjointe de Françoise-Romaine Ouellette et de Dominique Goubau, professeur à la Faculté de droit de l'Université Laval, réunissait une quinzaine de juristes, anthropologues, sociologues et responsables de l'adoption des Centres Jeunesse et du Secrétariat à l'adoption internationale. Ils ont témoigné de leur intérêt à approfondir la réflexion sur les aspects éthiques de l'adoption, sur les limites et les avantages du cadre légal actuel en regard des droits et des besoins des adoptés, des familles biologiques et des familles adoptives, et sur les enseignements que l'on peut tirer des comparaisons internationales. Il est certain que l'expérience aura des suites, qui sont à préciser, car la recherche sur les pratiques récentes d'adoption est encore en plein développement. De nouvelles interrogations se précisent, notamment à propos des points de vue des pays "donneurs" et des familles d'origine, lesquels pourraient renouveler nos visions de l'adoption internationale.
BIBLIOGRAPHIE
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OUELLETTE, F.-R. et C. MÉTHOT. "La normalité familiale dans l'adoption tardive internationale", Dialogue, 1996, 133 : 16-29.
ADRESSES ÉLECTRONIQUES
francoise-romaine_ouellette@inrs-culture.uquebec.ca
caroline_methot@inrs-culture.uquebec.ca
L'adoption internationale en quelques chiffres
Données pour la période 1990-1997
Nombre d'adoptions internationales réalisées entre 1990 et 1997 : 6 268
Nombre d'adoptions internationales réalisées entre 1970 et 1990 : moins de 2 000
Moyenne annuelle des adoptions entre 1990 et 1997 : 784 (plus de 945 en 1995 et 1996)
Les enfants adoptés sont originaires de plus de 70 pays
En 1997, les cinq premiers pays d'origine des enfants adoptés par des Québécois étaient :
Chine 46,9 %
Haïti 13,7 %
Russie 6,7 %
Viêt Nam 6,2 %
Roumanie 4,1 %
Données plus spécifiques à la période 1990-1994·
46,3 % de tous les enfants adoptés étaient originaires d'Asie de l'Est
85,4 % des adoptions ont été réalisées par des adoptants n'ayant pas déjà d'autre enfant
Neuf adoptions sur dix (91,8 %) ont été réalisées par des couples
78,9 % des adoptions réalisées par des célibataires l'ont été par des femmes
La majorité des adoptants étaient âgés entre 30 et 40 ans (près de 40 % avaient entre 35 et 39 ans)
Près de 50 % des projets d'adoptions ont été réalisés par des familles vivant dans la grande région de Montréal
Les deux tiers (66,5 %) des enfants adoptés étaient des filles
Plus de la moitié (56,1 %) des enfants adoptés avaient moins d'un an
23,9 % des enfants étaient âgés de trois ans et plus
Il y a eu 282 adoptions de fratries· Ces chiffres sont tirés de l'étude de Françoise-Romaine Ouellette et de Louis-Robert Frigault (1996) : Les adoptions internationales au Québec, 1990-1994. Analyse des dossiers de suivi d'adoption du Secrétariat à l'adoption internationale. Gouvernement du Québec : Ministère de la Santé et des Services sociaux, 60 p.
1 Les étudiants suivants ont participé aux recherches : Hélène Belleau, sociologie, Louis-Robert Frigault, anthropologie, Caroline Patenaude, anthropologie, et Frédérique Bernier, philosophie.
2 Notons que l'année 1990 a marqué un tournant dans l'adoption internationale, puisqu'une nouvelle législation a facilité les démarches pour les adoptants.
3 Ce travail a été effectué avec Hélène Belleau. Cette dernière a également soutenu une thèse de doctorat en sociologie (Ph.D.) sur les représentations de l'enfant dans les albums de photographie de familles biologiques et adoptives, thèse codirigée par Françoise-Romaine Ouellette et Marianne Kempeners, de l'Université de Montréal.