RÉSEAU Mars 1999 / Magazine de l'Université du Québec
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Michèle Lemieux

Michèle Lemieux

RENCONTRE DU DESSIN,
DE L'ÉCRITURE ET DE LA PHILOSOPHIE

 

Au cours d'une nuit d'orage, une fillette ne dort pas et s'interroge. Sur l'existence, l'univers, l'infini, la mort, le bonheur... En proie aux questions clés de la vie, elle imagine une enfilade de saynètes. L'une de ses interrogations se formule ainsi : "Imagine si quelqu'un d'une autre planète se cachait parmi nous ?" et débouche sur une salle d'attente où 16 personnages affichent vraiment leurs (nos) tronches de tous les jours. Sous chacun se devine un extraterrestre. De quoi rire, mais surtout de quoi réfléchir avec la petite philosophe enfouie sous ses draps. C'est naïf et profond à la fois. Publié en français en 1998 par les Éditions du Seuil, Nuit d'orage est une traduction de l'oeuvre éditée d'abord en allemand par Beltz et Gelberg.

Derrière la fillette curieuse et futée, on ne peut s'empêcher de voir Michèle Lemieux, illustratrice et auteure de ce livre de 240 pages, professeure d'illustration au département de design de l'Université du Québec à Montréal depuis 1982. Créatrice de plus de 15 livres pour enfants et adultes, Michèle Lemieux est plus connue à l'étranger qu'au Québec. En fait, seuls ses trois premiers livres (illustrant des textes de Robert Soulières) ont été édités au Québec. Ses différents ouvrages ont été publiés chez 37 éditeurs dans 15 pays différents, mais surtout en Allemagne. Elle a d'ailleurs étudié et séjourné plusieurs années dans ce pays.

 

Pourquoi Nuit d'orage ? Tout simplement parce que Michèle Lemieux en était là dans son cheminement d'artiste et de femme. Planification de carrière, oubliez cela ! Prévisions stratégiques, aussi ! Pensez plutôt à une suite logique et raisonnable, qui s'appuie sur une conjonction d'émotivité, d'intelligence et de hasards. "Ce livre, je l'ai fait après avoir longtemps travaillé aux États-Unis, explique l'illustratrice. J'y ai découvert un niveau de censure inimaginable. Rien à voir avec ce qui se passe ici. Les contraintes du politically correct et des objectifs commerciaux m'empoisonnaient."

En réaction à ces entraves qui l'obligeaient sans cesse à argumenter et à intégrer d'autres points de vue dans son processus de créativité, Michèle Lemieux a eu envie de faire un livre exactement comme elle le voyait, en ne se souciant de rien d'extérieur. "Sans éditeur, exempt du processus de compromis et de bagarres !"

L'artiste a donc conçu Nuit d'orage avec une liberté accrue par l'absence de contrôle éditorial. Avouant que, chez elle, les images précèdent les mots, elle a d'abord rempli, en plusieurs mois, de nombreux carnets de croquis, où le crayon se trouve à l'interface de l'imaginaire et de la réflexion. Puis, dans ces quelque 500 dessins, elle a recherché les thèmes communs, les questionnements gigognes, les différents volets liés à une même préoccupation. C'est ainsi qu'elle a débouché sur l'histoire d'une petite fille qui n'arrive pas à dormir. À travers ces pages, elle se pose des questions, non seulement sur le rêve et l'univers d'un enfant, mais aussi, plus généralement, sur la vie humaine et sociale, sur la nature, sur l'au-delà... Elle a voulu que ce livre soit sincère, qu'il ne soit pas le fruit d'une recherche scientifique ou un essai intellectuel.

Très intuitif, l'ouvrage présente plutôt une série de métaphores visuelles. Des éclairages qui permettent à l'enfant de tenter de cerner toutes ces questions auxquelles elle ne trouvera pas vraiment de réponses. "Ces interrogations marquent les limites de notre savoir et des capacités humaines. Limites dont on fait connaissance très jeune, rappelle l'artiste, originaire de Québec. En devenant adulte, on n'obtient pas davantage de réponses raisonnables et satisfaisantes. Ces questions nous tenailleront jusqu'à la mort. Il faut vivre avec elles et, en tant qu'adulte, même si l'on tente souvent de les masquer, elles nous rattrapent." Une bonne stratégie pour se laisser rattraper par ces doutes énergisants : lire Nuit d'orage de Michèle Lemieux !

 

"J'ai toujours aimé dessiner. Le dessin est mon monde ; mes aptitudes m'ont sans cesse conduite sur ce chemin jamais interrompu depuis mon enfance, s'exclame Michèle Lemieux. Ce que je fais maintenant ressemble beaucoup à ce que j'avais le goût de faire quand j'étais petite. Cependant, il y eut quelques périodes plus difficiles, notamment à la fin de mes études universitaires à l'École des arts visuels de l'Université Laval. Je me suis à ce moment retrouvée dans des circonstances de travail qui me plaisaient moins. J'ai alors eu des doutes sur mes possibilités. Ma formation aurait dû faire de moi une graphiste et ce n'était pas ce qui me plaisait. Ce qui m'intéressait était assez périphérique. En fait, j'avais été fortement marquée par des professeurs de grand talent comme l'illustrateur tchèque Milos Reindel et le Québécois Antoine Dumas."

Page couv. version allemande

La version allemande de Nuit d'orage, Gewitternacht,
a valu à son auteure, Michèle Lemieux, le Bologna Ragazzi Award du meilleur livre de l'année, dans la catégorie fiction pour jeunes adultes, à la Foire internationale du livre de Bologne, en 1997. Cette Foire, fréquentée par les professionnels de l'édition, est l'un des événements les plus importants dans le domaine du livre pour enfants et jeunes adultes.

 

Puis, inscrite à un programme de formation en gravure en Allemagne, elle vivra un choc culturel qu'elle estime très bénéfique. Partie pour un voyage de quelques mois, elle s'y est attardée pendant cinq ans, en donnant une place importante aux voyages et aux découvertes culturelles. Sur le plan de sa création, elle dit avoir alors senti qu'elle n'était pas encore très articulée. Elle a pris conscience de la nécessité d'accroître son vocabulaire artistique et d'assurer les fondements des idées qu'elle voulait exprimer. Au cours de ces années de lecture et de visites de musées, elle estime avoir absorbé beaucoup plus qu'elle ne pouvait alors donner dans un travail. "C'était sans doute ma façon de me débarrasser des stéréotypes que l'on a immanquablement lorsque l'on commence. Au début, on a, en effet, des manières de faire et des procédés qui nous permettent de nous sentir en sécurité, mais qui ne sont pas forcément les plus créatifs et les plus authentiques pour soi-même."

 

Et l'enseignement ? "Je vois dans l'enseignement le privilège de transmettre une matière qui nous passionne. De ce côté, j'ai plutôt de la difficulté à me retenir. J'ai tendance à croire que le plus grand bonheur, c'est de passer ses journées à dessiner", avoue Michèle Lemieux qui, tous les jours, a devant elle un groupe d'aspirants dessinateurs et illustrateurs. "Je fais tout ce que je peux pour leur rendre le plus facile possible l'accès à cette matière et j'y prends beaucoup de plaisir, ajoute-t-elle. Je suis parfois impressionnée par un talent. J'apprends sans cesse. Je fais beaucoup de petites découvertes et j'aime les transmettre au fur et à mesure que je les fais. Même si l'on présente la matière d'une façon bien préparée et structurée, l'enseignement n'est jamais une répétition. C'est d'abord une chimie ! Des changements surgissent constamment, notamment au sein des groupes et chez les individus. Fabuleux d'avoir devant soi des gens de talent qui, souvent, ne le savent pas encore !"

Un défi de l'artiste vient de l'objectif qu'elle se fixe de rejoindre les étudiants qui ont une vision différente de la sienne. "Par exemple, dit-elle, chez ceux et celles qui s'expriment par les dessins de science-fiction. Même si ce domaine ne me plaît pas particulièrement, je sais qu'il est très exigeant. Ce mode d'expression nécessite un bon dessin et une technique de haut niveau. Comme professeure, je m'attache à favoriser chez l'étudiant l'atteinte du meilleur de lui-même."

Depuis 15 ans, Michèle Lemieux a vu passer des centaines d'étudiants. Sans porter de jugements à l'emporte-pièce, elle fait certains constats . "Entre autres, au niveau de la culture générale, nous avons eu des années difficiles. Les pires sur le plan de l'orthographe ! Heureusement, les choses semblent aller mieux maintenant. Je remarque, par ailleurs, un autre phénomène : les étudiants arrivent à l'université très jeunes avec, parfois, une confiance en eux étonnante et une très haute idée de ce qu'ils peuvent faire... Toutefois, ils possèdent souvent peu de moyens. Pour ma part, j'attribue cette attitude à une tendance de l'enseignement préuniversitaire à accorder beaucoup d'importance au renforcement et au positivisme de la motivation, sans se soucier de donner l'heure juste à l'étudiant. C'est très dur pour celui ou celle qui, au cégep et au secondaire, n'a eu que des A+ ou des B+ d'obtenir tout à coup une note plus modeste. C'est souvent la fin du monde pour ces personnes. Quand nous leur demandons si elles croient avoir déjà vraiment tout pour arriver à réaliser leurs projets, nous voyons que la difficulté consiste souvent à affronter l'ensemble des étapes à franchir. N'oublions pas que nous sommes dans des métiers où la médiocrité n'a pas sa place. Nous avons collectivement beaucoup à faire pour aller vers une vision d'excellence. Cela, pas tant en termes de compétitivité que de dépassement de soi et d'amour des choses bien faites. Comme artiste, il faut sans cesse rechercher ce qu'on pourrait faire de mieux et où se situent nos limites. Il faut avancer vers ces limites et tenter de les repousser."

Les étudiants des années 70 ne pensaient pas trop à leur gagne-pain futur, alors que ceux d'aujourd'hui auraient, selon Michèle Lemieux, davantage les pieds sur terre. "C'est vrai qu'en design il y a traditionnellement plus de débouchés professionnels que dans les arts plastiques, admet-elle. Cependant, peut-être que les étudiants de 1999 ne sont pas assez conscients de la polyvalence que les prochaines années vont imposer aux artistes. Même en publicité ou en design.

"[...] Comme artiste, il faut sans cesse rechercher
ce qu'on pourrait faire de mieux et où se situent nos limites.
Il faut avancer vers ces limites et tenter de les repousser."

Et cette polyvalence, elle repose sur une maîtrise complète du dessin comme outil de base. Le credo de la professeure est clair : "Même pour faire de l'illustration sur ordinateur, il faut savoir dessiner avec un crayon et posséder une expérience des matières que l'on peut manipuler."

 

Michèle Lemieux travaille actuellement à un prochain livre qu'elle veut drôle et grave à la fois. Comme la vie elle-même. Parions qu'elle prolonge les questions de son personnage de Nuit d'orage. Si la vie était un songe... et les rêves de la nuit, la vraie réalité ? Si l'on pouvait vivre éternellement, on pourrait comprendre tous les mystères...

Élaine Hémond

Page couv., vol. 30, no 6, mars 1999 RETOUR