RÉSEAU Mai 1999 / Magazine de l'Université du Québec
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Reportage


LA VIE APRÈS 50 ANS

UNE ÉTUDE DU COMITÉ DE GÉRONTOLOGIE
DE L'UNIVERSITÉ DU QUÉBEC

Par Élaine Hémond

Suivant une étude du Comité de gérontologie de l'Université du Québec, 90 % des retraités du réseau sont satisfaits de la vie professionnelle qu'ils ont menée ; 80 % des personnes qui en sont à leurs dernières années de travail font aussi état de leur satisfaction à cet égard ; 63 % des retraités estiment avoir pris une retraite correspondant à leurs objectifs Þnanciers ; 80 % se disent en bonne santé et la plupart conviennent être entourés d'un réseau familial excellent. De quoi exorciser nos appréhensions...

 

Ces résultats émanent d'une enquête menée auprès de quelque 1 200 répondants1, âgés de 50 ans et plus, retraités et encore en emploi de l'Université. Le rapport d'analyse signé par l'initiateur du projet, le professeur Jean Carette, du département de travail social de l'Université du Québec à Montréal, vient d'être publié. "Nous sommes loin des hypothèses et des rumeurs de départ, dit M. Carette. Il était alors difficile de séparer le vrai du faux dans le discours noir qui prévalait. Certains allaient jusqu'à déduire qu'une majorité des retraités de l'Université du Québec vivait sous le seuil de la pauvreté ! C'était troublant et inquiétant."

Michel LeclercSelon Michel Leclerc, président du Comité de gérontologie et vice-président à l'administration de l'Université du Québec, "les résultats du questionnaire démontrent que la plupart des gens vivent ou se préparent à une retraite confortable".

 

La réalité est tout autre constate, en effet, Michel Leclerc, président du Comité de gérontologie et vice-président à l'administration de l'Université du Québec. "Les résultats du questionnaire rempli par 681 hommes et femmes au travail et 489 hommes et femmes à la retraite démontrent que la plupart des gens vivent ou se préparent à une retraite confortable, souligne-t-il. Ils se disent très attachés à l'Université qu'ils ont souvent contribué à fonder. Ils souhaitent mettre encore leur expertise, leur compétence et leur jugement au service du milieu, et déplorent qu'on ne les sollicite pas assez pour des collaborations." M. Leclerc se montre, par ailleurs, heureux que la qualité des politiques d'emploi et de retraite de l'Université soit reconnue ; il signale aussi avoir pris bonne note des pistes d'amélioration suggérées.

Cheminement d'une idée

TableauPOURCENTAGE MOYEN DES DERNIERS REVENUS DE TRAVAIL ANTICIPÉS À LA RETRAITE

Comme sociologue oeuvrant en gérontologie sociale depuis 30 ans, le professeur Jean Carette sait depuis longtemps que la question de la retraite stigmatise bien des angoisses et des rêves. Son expérience lui a appris que beaucoup associent le mot retraite à leur peur de vieillir, de ne plus être reconnu, de se voir diminuer physiquement et intellectuellement, d'être malade et de mourir. Il connaît aussi la perception contraire, tout aussi biaisée, faisant de la retraite un éden associé à des images de golf, de Floride, de consommation et de détente. Mais le pire, estime le professeur, c'est quand les deux perceptions se chevauchent et se concurrencent pour tuer la créativité encore omniprésente chez les retraités. Là, on touche à l'un des chevaux de bataille de Jean Carette. "Il est urgent, dit-il, de remplacer l'idée de défaite qui sous-tend encore le mot retraite, par le concept écologique du retraitement, c'est-à-dire la reconnaissance du potentiel de valorisation individuel et social de nos aînés."

Préoccupé par le sabotage d'une étape de vie encore prometteuse, en 1992, le spécialiste en gérontologie proposait aux dirigeants de l'Université un projet d'étude sur la retraite et les années de préretraite des employés. "Il fallait y voir clair pour améliorer les choses, précise M. Carette, qui est aussi un syndicaliste convaincu. N'oublions pas, dit-il, qu'une université à un rôle social plus grand que les autres entreprises."

Jean CaretteComme sociologue oeuvrant en gérontologie sociale, le professeur Jean Carette sait depuis longtemps que la question de la retraite stigmatise bien des angoisses et des rêves.

 

Jean Carette s'est d'abord attaché à rejoindre les 28 syndicats présents au sein du réseau de l'Université du Québec et à les convaincre de l'intérêt d'une démarche commune de documentation et d'éclaircissement de la question de la retraite. À cette époque, la plupart des syndicats étaient engagés dans des négociations sur les conventions collectives, notamment au chapitre de la retraite. "Les choses tournaient en rond, se souvient le professeur Carette. Les syndicats voulaient discuter de retraite avec les dirigeants de leur établissement et on les renvoyait au Siège social en disant que tout cela devait se régler au palier supérieur." Bientôt, malgré certaines embûches liées aux différentes familles politiques que représentent les syndicats, et à des écoles de pensée parfois éloignées, un consensus a fini par se dégager. Parallèlement, l'administration de l'Université du Québec avait accepté d'emblée l'idée de cette étude.

En 1993, les établissements et les syndicats créaient, par lettres d'ententes, le Comité de gérontologie de l'Université du Québec. Ils lui confiaient le mandat de déterminer, en fonction des besoins et des attentes des employés, une politique de services et de programmes en gérontologie et en gériatrie réservés aux employés retraités, à leurs conjoints retraités et à leurs enfants. Le mandat était ambitieux et original.

À la recherche de la vérité

Jean DrouinPour Jean Drouin, secrétaire du Comité de gérontologie, "il était important d'aller chercher les perceptions de retraités et les appréhensions des gens qui cheminaient vers la retraite".

 

"Nous avions alors des tas d'hypothèses quant au vieillissement du personnel et à ses impacts sur la gestion du travail, explique Jean Drouin, secrétaire du Comité. Alors même que les discussions se déroulaient avec les syndicats sur les questions de retraite, sur le plan administratif, nous nous demandions comment gérer de façon satisfaisante l'étape de transfert générationnel que nous avions conscience de vivre. En fait, chacun savait que des questions humaines devaient être posées pour sortir un peu de l'approche économique qui prévalait, non seulement chez nous, mais partout." La nécessité d'un colloque s'est bientôt imposée. "Il était important d'aller chercher les perceptions de retraités et les appréhensions des gens qui cheminaient vers la retraite, poursuit M. Drouin. Comment vivaient-ils cette étape ? Quels étaient leurs besoins, leurs attentes à l'égard de l'Université et de la société en général. Il nous semblait essentiel de favoriser un continuum entre l'avant-retraite et la retraite. C'est au cours de ce colloque, tenu en 1997, que l'on mit en branle le projet de sondage. Le questionnaire fut ensuite défini avec beaucoup de soin par le professeur Carette."

Selon Michel Leclerc, la démarche entreprise n'était pas courante. Même les universités se posent peu de questions et fonctionnent le plus souvent avec les idées reçues. L'Université du Québec avait pourtant déjà fait un bout de chemin en favorisant les départs par le biais d'un programme temporaire permettant l'accès à la retraite, sans pénalité actuarielle, aux employés rencontrant l'un ou l'autre des critères suivants : le facteur 80 (âge + années de service) ou 55 ans d'âge et 22 années de service. "Mais cela, sans nous poser au préalable certaines questions, admet-il. Les gens sont-ils prêts à partir ? Qu'en est-il de nos politiques par rapport au volet humain de cette étape ?"

"Une chose que l'on savait cependant, poursuit M. Leclerc, c'était que les différents groupes de personnel avaient tendance à prendre leur retraite de plus en plus tôt, c'est-à-dire aux alentours de 60 ans, parce que nos programmes de préretraite sans réduction actuarielle, reconduits de fois en fois, étaient presque devenus une réalité. On prenait conscience qu'il était paradoxal de donner des cours sur la retraite sans vraiment connaître et comprendre la situation des retraités. De nouvelles questions surgissaient. Les retraités sont-ils partis dans des conditions financières et psychologiques convenables ? On ne le savait pas. Il y avait une radioscopie à faire."

Ce fut fait et le taux de réponse aux questionnaires envoyés assure la crédibilité des résultats présentés dans le rapport d'analyse. En effet, 38 % des personnes sollicitées chez les travailleurs et 42 % des retraités contactés ont répondu au sondage. "Nous voyons maintenant très bien le milieu un peu exceptionnel retrouvé au sein d'une université. Et il est clair que nous avons là des gens plus scolarisés, mieux nantis et mieux organisés que la moyenne", signale M. Carette.

Qui sont les retraités ?

Sur le plan de la scolarité, près de 26 % des répondants à la retraite ont atteint le niveau doctorat, 44 % la maîtrise et 61 % ont au moins achevé un premier cycle. De tels pourcentages sont exceptionnels et s'expliquent par la spécificité du milieu universitaire. Ils permettent de voir les atouts de ces personnes quant à leur potentiel pour une retraite socialement intégrée, plus autonome et plus intéressante.

TableauATTENTE PAR RAPPORT AU REVENU ESTIMÉ À LA VEILLE DE LA RETRAITE

 

Le niveau d'ancienneté à l'Université est plus faible chez les retraités que chez les actifs. Le tiers ont, en effet, accumulé 25 ans et plus d'emploi et 62 %, 20 ans et plus. Par ricochet, leur revenu de retraite est moindre que celui de la cohorte à venir. Ce constat affecte peu le degré de contentement de ces ex-employés et 92 % expriment leur satisfaction en regard de leur vie de travail. Parallèlement, leur attachement à l'Université se lit dans le fait qu'une personne sur trois y entretient des contacts réguliers. Ces liens existent davantage chez les professeurs et chez les retraités qui ont quitté l'université depuis moins de cinq ans.

Le passage à la retraite a-t-il répondu aux prévisions des retraités ? Oui, répondent le tiers des personnes. Parmi celles qui mettent des bémols à leur contentement, les professeurs et les cadres sont plus nombreux. Sans doute faut-il y voir le fait que ces derniers ont généralement passé moins d'années au sein de l'Université que les professionnels ou les employés de soutien qui y arrivaient souvent très jeunes.

Ces perceptions positives n'empêchent pas les retraités de voir le passage à la retraite comme un moment de crise et de recomposition obligée des réseaux relationnels. Surtout lorsque ceux-ci ont été structurés par le milieu du travail ! Toutefois, pas de regrets véritables et la plupart ne pensent pas à un retour au travail. Plus généralement, c'est une minorité (13 %) qui voit encore dans le travail la possibilité de se sentir utile.

La délicate question des revenus a, par ailleurs, montré qu'un peu plus de la moitié des répondants disposent de revenus de retraite équivalant à au moins 55 % de leurs derniers revenus de travail. On sait pourtant que l'objectif de remplacement est généralement Þxé à 70 %, compte tenu de la baisse d'imposition et de la disparition des dépenses liées au travail. En fait, même si les revenus de ce groupe dépassent la moyenne des revenus de retraite de la population en général, tous ne vivent pas nécessairement dans l'aisance. En effet, 46 % des répondants estiment leurs revenus de retraite tout juste suffisants ou nettement insuffisants pour vivre. C'est aussi vrai que certains retraités sont sous le seuil de pauvreté. "Mais c'est heureusement une minorité, commente M. Carette. Cette pauvreté affecte surtout des personnes qui ont travaillé trop peu d'années à l'Université pour bénéficier d'une retraite suffisante."

EnÞn, plus de 1 250 mentions d'activités suggérées pour l'Université ont été dénombrées. Elles se traduisent surtout par des expertises-conseils, la coopération internationale, des services à la communauté et des remplacements temporaires.

Carte de visite des actifs

Ces retraités des prochaines années sont des professeurs, des employés de bureau, des professionnels, des cadres, des membres du personnel de soutien technique et des cadres supérieurs. Quatre-vingt-dix pour cent d'entre eux ont moins de 60 ans et 60 % n'ont pas encore atteint 55 ans.

Ces personnes sont aussi très scolarisées, 40 % ont un niveau doctorat, 63 % possèdent une formation de type maîtrise et 75 % ont terminé des études de premier cycle. Les deux tiers de ces répondants disent dépasser les 35 heures de travail par semaine et bon nombre font état d'une surcharge de travail. La moitié d'entre eux ont accumulé 25 ans ou plus d'ancienneté et les deux tiers 20 ans et plus. Ce pourcentage est, bien sûr, exceptionnel par rapport à la situation générale instable du marché du travail. "Il faut y voir un attachement et une fidélité à l'Université, mais aussi la motivation d'atteindre un niveau de revenus de retraite intéressant", commente le professeur Carette.

TableauPOURCENTAGE DU REVENU À LA RETRAITE PAR RAPPORT AU REVENU DE LA DERNIÈRE ANNÉE TRAVAILLÉE

 

En dépit de la morosité ambiante, la satisfaction au travail est grande chez ces travailleurs qui, à 84 %, se disent très satisfaits ou satisfaits. Les critères auxquels ils réfèrent pour évaluer leur contentement sont la sécurité d'emploi, l'autonomie, la santé-sécurité, la variété des tâches, l'utilité, les conditions physiques et matérielles, les contacts humains et le salaire. Cette échelle nous révèle que la majorité des répondants ont établi leurs indices par comparaison avec d'autres travailleurs hors de l'Université. Compte tenu de ce que l'on entend dans le milieu, on ne s'étonnera pas que le niveau salarial soit en queue de liste avec les contacts humains. D'aucuns pourraient déduire que le vieillissement s'accompagne de difficultés relatives croissantes sur le plan relationnel. À cet égard, il n'y aurait pas de différence majeure entre les hommes et les femmes. EnÞn, un constat peu surprenant, les professeurs privilégient, dans leur échelle de valeur, l'autonomie à la sécurité d'emploi.

Quant aux perspectives de retraite des répondants actifs, près de 70 % d'entre eux pensent partir avant l'âge de 65 ans (qu'ils qualifient d'âge normal). Sur le plan des revenus escomptés, 65 % des répondants prévoient atteindre ou dépasser 51 % de leurs derniers revenus de travail. Pour cela, ils comptent surtout sur la réduction de leur poids Þscal. Les activités avec l'Université semblent aussi importantes pour ces futurs retraités et un peu moins de la moitié disent souhaiter que ces activités soient rémunérées.

À quoi servira ce tableau ?

"Nous constatons, à travers les résultats du sondage, que nos politiques à l'égard de la retraite semblent correctes, note M. Leclerc. Elles ont, bien sûr, fait l'objet d'ajustements dans le passé et devront, sans doute, l'être au cours des années à venir afin de les adapter aux réalités futures de la gestion des ressources humaines et de la retraite. Nous pensons que des initiatives simples et peu coûteuses peuvent être instaurées, entre autres pour que les retraités puissent rester connectés avec l'Université." L'Université du Québec compte donc travailler à renforcer les bons côtés mis en évidence par les répondants et à faire disparaître le plus possible les irritants. "Dans la mesure de nos capacités financières", précise le vice-président.

Quant à M. Carette, il souhaite que l'Université voie comme une priorité l'établissement d'un soutien aux retraités, notamment en leur confiant de nouveaux rôles. "On pourrait imaginer qu'il y ait pour eux des fonctions de "vicariat" qui englobent, par exemple, des tâches de gestion de crise, d'arbitrage, de tutelle, d'écoute des jeunes collègues ou d'étudiants, d'aide à l'orientation, de représentation... C'est ce que les gens demandent", conclut le professeur. 

1 Le questionnaire avait été envoyé à 2 920 personnes, dont 1 168 retraités et 1 752 employés.

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