Cyclone, volcan et grossesse | Réseau de l'Université du Québec

Cyclone, volcan et grossesse

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Isabelle Sinclair se prépare à mesurer la pression artérielle des femmes participant à l'étude sur l'île de Sant, dans l'archipel de Vanuatu. (Crédit : Kelsey Dancause)

2019-09-11

Cyclone, volcan et grossesse

La professeure du Département des sciences de l'activité physique Kelsey Dancause mène depuis plus de 10 ans des recherches auprès des populations de la République de Vanuatu, un archipel du Pacifique Sud. «En 2015, nous venions d'amorcer une étude sur la santé des femmes enceintes et de leurs nouveau-nés lorsqu'un cyclone de catégorie 5 a frappé le pays, raconte-t-elle. Nous avons réorienté notre projet afin d'étudier plus spécifiquement le stress prénatal induit par une catastrophe naturelle, sans nous douter que deux ans plus tard, l'activité volcanique sur l'île Ambae forcerait le déplacement temporaire de plus de 10 000 habitants vers d'autres îles.» Au cours de la dernière année, la chercheuse a publié plusieurs articles faisant état de ses résultats.

De nombreuses études ont démontré les conséquences sur le fœtus du stress maternel induit par un désastre naturel. L'individu à naître devient plus susceptible de présenter un faible poids à la naissance et des retards de développement, en plus de souffrir de différentes maladies au cours de sa vie, telles que le diabète, l'obésité et l'hypertension. De telles études ont été réalisées dans la foulée de la tempête de verglas de 1998 au Québec, après les inondations de 2008 en Iowa et celles de 2011 dans le Queensland. «Ces trois études ont eu lieu dans des pays industrialisés et ont porté sur des échantillons de femmes éduquées et aisées financièrement, note Kelsey Dancause. Je souhaitais mener une étude auprès de populations d’un pays à revenu moyen inférieur, comme le Vanuatu, pour vérifier si l'on observe les mêmes résultats.»

La doctorante en santé et société Isabelle Sinclair, la candidate à la maîtrise en kinanthropologie Ann-Sophie Therrien et l'étudiante au baccalauréat d'intervention en activité physique Marie-Belle Ayoub ont participé aux travaux menés par Kelsey Dancause en collaboration avec des collègues des États-Unis, de la Suède et du Vanuatu.

Le cyclone Pam

Le cyclone tropical Pam a frappé le Vanuatu en mars 2015. Plusieurs villages ont été complètement détruits et les récoltes ont été affectées, de même que l'alimentation en eau potable. Dans le cadre de l'une de leurs études, Kelsey Dancause et ses collègues Alysa Pomer (Yale University) et Giavana Buffa (University at Albany) ont interrogé 900 femmes, dont 187 étaient enceintes au moment du cyclone, à propos des épreuves et de la détresse qu'elles avaient vécues. Les chercheuses ont également posé des questions sur la diète alimentaire observée par ces femmes durant ces mois difficiles. Les participantes ont été rencontrées à deux reprises, la première fois trois mois après le passage du cyclone. «Je m'attendais à noter un impact significatif de l'alimentation, mais c'est plutôt le stress lié au cyclone qui est l'un des prédicteurs les plus importants du poids du bébé à la naissance», révèle la chercheuse. Ces résultats, publiés dans Annals of Human Biology, concordent avec ceux des études antérieures sur le sujet, ajoute-t-elle.

En 2016, lorsque Kelsey Dancause et son équipe sont retournées au Vanuatu pour conduire de nouvelles entrevues auprès du même groupe et interroger une nouvelle cohorte de femmes enceintes qui ne l'étaient pas lors du passage du cyclone, elles ont noté des différences. «La variable qui ressortait clairement était l'alimentation, précise-t-elle. Les femmes qui n'avaient pas accès à une alimentation diversifiée vivaient un stress quotidien beaucoup plus élevé que celles qui profitaient d'une diète variée et équilibrée, révèle-t-elle. Les premières ne mangeaient pratiquement que du riz et presque pas de fruits et de légumes.»

Fait inusité, les femmes enceintes présentaient cette fois moins de symptômes de stress à long terme que les femmes non enceintes. «C'est difficile de comprendre les raisons qui expliquent ce résultat, note la professeure. Il y a sans doute plusieurs facteurs sociodémographiques en jeu, dont l'âge, le niveau d'éducation, les ressources familiales et le soutien social. Sans oublier que pendant la grossesse, les perceptions de stress au quotidien diminuent, notamment en raison des changements hormonaux.» Ces résultats ont été publiés récemment dans Archives of Women's Mental Health.

Un volcan en éruption

Dans la foulée des études menées à la suite du passage du cyclone, le gouvernement du Vanuatu a mis sur pied un groupe d'intervenants formés en soutien psychosocial en cas de catastrophes naturelles. Lorsque des dizaines de milliers d'habitants ont été déplacés pendant six semaines vers d'autres îles en raison de l'activité volcanique, en octobre 2017, Kelsey Dancause et ses collègues (Kathryn Olszowy (New Mexico State University), Amanda Roome (Binghamton University) et Chim Chan (Karolinska Institutet) ainsi que de nombreux collaborateurs locaux, dont Len Tarivonda, Bevelyn Tosiro et Maxley Malanga), ont analysé le niveau de stress chez un échantillon de 443 habitants déplacés ainsi que les modes de soutien dont ils pouvaient bénéficier.

«Plusieurs habitants ont rencontré les professionnels formés en santé psychosociale, tandis que d'autres ont obtenu de l'aide auprès des chefs de village, des guérisseurs ou des leaders spirituels, révèle la chercheuse. Certaines femmes ont indiqué qu'elles n'avaient pas eu accès aux différents groupes de soutien. Chez ces femmes, le niveau de stress était très élevé, contrairement à celui des hommes et des femmes ayant bénéficié du soutien psychosocial.» Les résultats de cette étude ont été publiés dans International Health. «Il faudra poursuivre les recherches afin d'identifier plus finement les obstacles qui ont empêché certaines femmes d'obtenir du soutien», conclut la chercheuse.

Source :
Pierre-Étienne Caza
UQAM, 20 août 2019

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