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Les études québécoises ont 50 ans

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Près de 800 personnes sont réunies lors d'une Veillée québécoise organisée à l'occasion des festivités du 5e anniversaire de l'UQTR en 1974. (Crédit : Claude Demers)

2019-11-04

Les études québécoises ont 50 ans

Les études québécoises faisaient partie des quatre premiers grands axes de développement de l’UQTR. « Ce thème, expliquait le recteur Gilles Boulet dans le Rapport annuel 1970-1971, veut réunir tous les programmes d’enseignement et de recherche qui ont comme préoccupation première l’étude de la civilisation et de la culture québécoises. Il a pour objectif d’offrir cette vision culturelle précise aux futurs enseignants et aussi aux étudiants d’autres cultures, dont la venue à l’UQTR est déjà amorcée. »

Brève chronologie de ce secteur fondateur : en 1978, le Centre de documentation en littérature et théâtre québécois change d’appellation pour Centre de documentation en études québécoises (CEDEQ). En 1993, le Centre de recherche en études québécoises et le Laboratoire de géographique historique de l’Université Laval s’unissent pour créer le Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIEQ).

Si l’histoire récente du CIEQ vous intéresse, voir le dossier préparé par Pierre Pinsonnault à l’occasion des 20 ans du Centre dans la revue Connexion UQTR en 2014.

Mais pour retracer les origines et l’histoire des études québécoises, voici un dossier publié dans Réseau en mars 1991 et signé par Normand Séguin, directeur du Centre d’études québécoises, avec la collaboration des professeurs Jean Roy et Roger Levasseur.

Le Centre d’études québécoises

Créé officiellement en juin 1986, le Centre d’études québécoises (CEDEQ) de l’UQTR est une structure pluridisciplinaire de recherche dont l’objet d’étude, comme son nom l’indique, est la société québécoise. Ses 13 chercheurs proviennent de 4 départements et représentent 7 disciplines. Une importante dimension marque la personnalité du Centre : la responsabilité de programmes d’études aux cycles supérieurs, soit une maîtrise et un doctorat en études québécoises. Tel qu’on le connaît aujourd’hui, le CEDEQ est le fruit d’un long processus. C’est ce qu’on apprend des auteurs de notre dossier du mois [de mars 1991], Normand Séguin, directeur du CEDEQ, Jean Roy, responsable du Comité d’études avancées et Roger Levasseur, ces deux derniers membres du Comité de direction du Centre.

Au tout début de son existence, l’UQTR afficha sa ferme volonté d’établir une base pluridisciplinaire apte à penser la société québécoise comme un tout structuré, avec ses cohérences et ses contradictions, et à travers ses rapports internes aussi bien qu’externes. Elle s’employa à réunir les conditions nécessaires à l’implantation de moyens qui assureraient l’expression d’une forte interdisciplinarité autour de cet objet d’étude qu’elle choisit comme l’un de ses axes de développement.

Concrètement, la constitution de ce nouvel espace intellectuel débuta en 1976-1977 avec l’ouverture du programme de maîtrise en études québécoises, auquel se greffèrent les premières équipes de recherche formées autour d’historiens et de littéraires. Puis, l’expérience vécue l’y invitant, dans un souci de donner plus d’unité et de vigueur à cet axe de développement que lui reconnut le Conseil des universités, l’établissement trifluvien décida, en 1983, de confier à un regroupement de professeurs, spécialement accrédités, la responsabilité du développement de la recherche et des études aux cycles supérieurs dans ce champ d’étude. C’est donc ce regroupement qui jeta les bases du Centre de recherche, reconnu officiellement en 1986, et du programme de doctorat implanté deux ans plus tard. Mettre en place une structure de recherche et en faire le moteur du développement des études aux cycles supérieurs dans une direction précise est une stratégie qui a bien profité à l’UQTR puisque ses trois centres de recherche ont tour à tour élaboré un programme de troisième cycle dans leur domaine d’intervention.

Une structure à double volet

La double vocation qui caractérise sa personnalité fait du CEDEQ une entité qui présente une certaine complexité. Tous les chercheurs qui y œuvrent jouissent de la double appartenance, c’est-à-dire qu’ils continuent d’appartenir en même temps à leur département de rattachement et y maintiennent normalement des activités. Ils forment le corps professoral auquel s’alimentent en ressources intellectuelles les programmes d’études aux cycles supérieurs. Les étudiants, quant à eux, trouvent au Centre leur port d’attache et le lieu de leurs réalisations dans les programmes et les activités de recherche dirigées par les chercheurs du CEDEQ. Une cinquante d’étudiants se répartissent dans les deux programmes d’enseignement, les deux tiers à la maîtrise et le tiers au doctorat [au trimestre d’automne 2019, les proportions se ressemblent : 58,3 %  sont inscrits au deuxième cycle et 41,7 % au troisième]. Ces deux programmes participent aux objectifs intellectuels du Centre et s’harmonisent avec sa problématique générale. Il existe donc au CEDEQ des rapports intimes entre les fonctions de recherche et d’enseignement. Et il revient au comité de direction du Centre, formé du directeur, du responsable du comité des programmes et d’un troisième membre, celui-ci choisi au sein de l’Assemblée des chercheurs, de veiller à l’harmonisation des fonctions de recherche et de formation ainsi qu’au resserrement des rapports entre professeurs et étudiants rassemblés dans les activités du Centre. Pour soutenir son programme de doctorat, le CEDEQ s’est associé six professeurs provenant d’autres universités québécoises. Non seulement ces professeurs associés étayent les bases pluridisciplinaires de l’équipe trifluvienne et l’enrichissent d’expériences intellectuelles diverses, mais encore ils renforcent la capacité de recherche du Centre dans la mesure où certains parmi eux entretiennent des collaborations avec des membres du CEDEQ dans des travaux communs.

Comprendre la société québécoise à travers les processus historiques qui l’ont façonnée

Un centre de recherche se justifie d’abord par son projet intellectuel. Le CEDEQ se consacre donc à l’étude du changement culturel selon une perspective temporelle longue, les XIXe et XXe siècles.

Le changement culturel émane d’attitudes et d’activités tantôt ouvertes à l’assimilation, à l’adaptation ou à l’accueil, tantôt marquées par la saturation, l’aliénation ou le rejet. Attentif aux transformations qui marquent de façon durable la culture et modifient dans le temps le caractère de la société, le CEDEQ veut mettre en évidence la dynamique qui oppose et conjugue à la fois les éléments de conservation et d’innovation, avec des décalages dans le temps et des écarts dans l’espace.

Née de l’aventure coloniale de la France en Amérique, la société québécoise a vécu une intégration de plus en plus poussée aux grands ensembles mondiaux. Cette intégration a déterminé l’évolution de son statut politique, propulsé son développement, en même temps qu’elle a modifié ses bases sociales et marqué sa personnalité culturelle. Bien qu’accompli dans les relations de dépendance, ce processus n’a pas entraîné son assimilation. Des ressorts suffisamment puissants lui ont permis de se reproduire sans se fondre avec son voisinage immédiat. Inscrite dans des échanges graduellement plus nombreux et complexes, cette société a néanmoins beaucoup assimilé.

Comment le Québec a-t-il intériorisé, depuis au-delà de deux siècles, les formes et les traits successifs de la modernité montante d’un monde en mutation, notamment sous l’effet de l’industrialisation ? Voilà la grande question qui oriente les recherches menées au Centre sur la culture. Soulever un tel problème, c’est d’abord interroger la territorialité québécoise. Comment, génération après génération, le Québec a-t-il été aménagé et réaménagé en un ensemble d’espaces vécus ? C’est aussi mettre au jour les éléments de la culture matérielle, scruter les institutions et les processus inhérents à l’encadrement social et à la médiation culturelle, découvrir la mutation des valeurs de civilisation. Poser cette question, c’est encore interroger les projets de société véhiculés par les différents groupes sociaux et pénétrer les scénarios d’adaptation aux réalités nouvelles, cerner les conditions d’existence, observer les comportements, décoder les projections, les représentations mentales, les mémoires collectives et les sensibilités individuelles pour mieux comprendre l’imaginaire.

L’interdisciplinarité au service d’une vision englobante de l’évolution de la société québécoise

Le CEDEQ œuvre à dégager une vision d’ensemble de la société québécoise à diverses étapes de son évolution. Ses démarches participent d’un effort commun pour restituer la pluridimensionnalité de la culture et les contextualités différentielles de son évolution et de sa transformation à travers le temps et l’espace tout aussi bien. C’est donc à une lecture polysémique de la culture que se livre le CEDEQ et d’où, finalement, sa base pluridisciplinaire essentielle et ses efforts pour réunir les conditions favorables aux pratiques interdisciplinaires dans l’ensemble de ses activités.

L’interdisciplinarité ne peut naître de la simple cohabitation d’expériences disciplinaires dans un cadre défini ; c’est de l’interaction des disciplines qu’elle surgit. En d’autres mots, l’échange entre disciplines équivaut au transfert d’un capital conceptuel et méthodologique, et celui-ci doit s’opérer à travers les jugements critiques, réciproques et directs, des représentants disciplinaires appelés à partager un même champ d’analyse.

La problématique générale, en tant que base intellectuelle commune, est le point d’ancrage de l’interdisciplinarité au CEDEQ. Celle-ci, comme il se doit, trouve son expression dans les travaux d’équipes réunissant des forces appartenant à des disciplines distinctes, et où évoluent ensemble professeurs et étudiants. Elle s’exprime aussi dans des colloques thématiques d’envergure que le Centre organise aux deux ans et dans des conférences nombreuses mobilisant des ressources du milieu scientifique élargi et qui explorent des aspects du changement culturel dans la société québécoises des XIXe et XXe siècles. De même, elle s’inscrit dans des activités de formation destinées aux étudiants, à la maîtrise comme au doctorat, notamment sous la forme de séminaires et de cours s’étendant sur deux sessions, sous responsabilité commune de professeurs de disciplines différentes. L’interdisciplinarité s’exprime également à travers les comités de lectures dirigées, de mémoires et de thèses. Ces travaux personnels sont pour les étudiants, on le conçoit aisément, une étape cruciale dans l’explication de leur rapport à l’objet d’étude que représente la société québécoise.

Pour bien saisir la cohérence et la complexité des processus historiques, le CEDEQ s’applique à faire osciller les pratiques d’interdisciplinarité entre deux pôles : l’analyse des forces sociales et celle des formes culturelles. Ces deux pôles circonscrivent les deux ordres de réalité distincts mais indissociables dans lesquels s’inscrit le changement culturel. D’un côté, sont considérés les rapports sociaux, aussi bien dans leur organisation que dans leur remise en question. D’un autre côté, l’attention se porte sur les tensions que génèrent les diverses représentations ou encore les manières de penser, de sentir et d’agir. Entre ces deux pôles, la recherche s’efforce de reconstituer la dialectique qui en articule les relations. En somme, c’est à la mise en rapport des paradigmes culturels que s’emploient les chercheurs du CEDEQ. Pour cela, sur la base des compétences qu’ils rassemblent, ils ont défini cinq champs d’exploration[2]. Ceux-ci, qui ressortent comme autant de lieux d’arrimage entre les points de vue, donnent prise sur les univers pluridimensionnels de la culture québécoise. Chercheurs et professeurs y trouvent des cadres généraux pour orienter leurs travaux selon des schémas de convergence.

Cinq champs d’exploration de la culture québécoise

Les structures sociales et les pratiques socioculturellesIl s’agit ici de mettre au jour le jeu des acteurs, individus et groupes, dans la transformation et l’ajustement des structures sociales. L’évolution de la culture est appréhendée à travers ses fondements matériels et la dynamique des rapports sociaux : analyse des processus de croissance de la socio-économie ; des rapports dans l’espace et à l’espace ; des stratégies, des modes d’organisation et des forces économiques ; enfin, des rapports entre langue et culture.

Les représentations mentales et l’imaginaire collectif. C’est l’outillage mental qui est visé ici, en quête d’une syntaxe des imaginaires sociaux : étude de la mémoire collective et de ses ancrages à travers le vécu religieux, les mythes, les visions du monde, les états de rêve et les psychés collectives, les symboles et les archétypes, les idéaux et les utopies.

La sociabilité. Les relations sociales empruntent deux modes principaux : 1) une sociabilité dite spontanée qui se révèle notamment dans les fêtes populaires et les places publiques ; 2) une sociabilité dite formelle qui renvoie à la vie associative. La sociabilité est ici analysée comme procès d’échange, de distinction sociale et aussi comme lieu d’expression des rapports de pouvoir.

Les mœurs, l’éthique et la société. La société est traversée par de multiples courants éthiques. Sont analysés ici les comportements de type moral : étude de l’évolution du sens de la transgression, de la sanction, de la réprobation et de la culpabilité ; étude aussi des rapports entre la morale stoïco-chrétienne et l’éthique hédoniste d’aujourd’hui.

Les intellectuels et les champs culturels. C’est à l’analyse de la fonction sociale des intellectuels québécois que les chercheurs sont ici conviés : l’image à la fois mythique et critique de ces acteurs sociaux ; leurs interventions dans la constitution du champ culturel québécois, notamment dans l’institutionnalisation de la littérature ; leur rôle également dans l’évolution des institutions sociales et plus largement encore dans la transformation de la société.

Des travaux variés

Plusieurs travaux sont en cours, que distinguent leur nature, leur ampleur aussi bien que leur durée, tracent d’une manière déterminée des chemins d’exploration du changement culturel dans la société québécoise : de grands chantiers, des démarches en équipe et des œuvres individuelles. Les œuvres menées de façon individuelle ont toute leur place au CEDEQ pourvu qu’elles s’harmonisent avec la problématique générale et qu’elles découlent des rapports d’interdisciplinarité qui marquent l’ensemble des activités du Centre.

Ce sont d’abord deux grands chantiers. Une histoire de la Mauricie, projet collectif aux multiples facettes amorcé en 1976, sous la responsabilité de René Hardy et Normand Séguin. Une étude interétablissements de la socio-économie du pays laurentien du XIXe siècle, géographie historique en quelque sorte de l’espace central du Québec au siècle dernier, sous la responsabilité de Serge Courville, Jean-Claude Robert et Normand Séguin.

Ce sont encore une étude de la production de l’espace urbain dans les petites et moyennes villes industrielles du Québec au XXe siècle, sous la responsabilité de Normand Brouillette et Pierre Lanthier ; une analyse du discours publicitaire, représentations et langages du corps, sous la responsabilités principale de Guildo Rousseau et Claude Tousignant ; une étude interétablissements sur les transferts culturels dans le Québec rural de la fin du XIXe siècle, sous la responsabilité de Gérard Bouchard et René Hardy ; une autre étude interétablissements sur la dynamique interne du Mouvement Desjardins et les rapports de celui-ci à la société, sous la responsabilité de Roger Levasseur, Michel Bellefleur et Marcel Fournier.

Ce sont aussi des travaux individuels : sur la culture matérielle, Paul-Louis Martin ; sur les rituels et les fonctions du charivari, René Hardy ; sur le vécu religieux, Jean Roy ; sur l’institution matrimoniale, Serge Gagnon ; sur les manuels scolaires, Serge Gagnon ; sur l’institutionnalisation de la littérature, Manon Brunet ; sur la pénétration et la diffusion des idées psychiatriques et psychologiques, André Paradis.

Source :
Service des communications
UQTR, 1er novembre 2019

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