L’heure est à l’adaptation | Réseau de l'Université du Québec

L’heure est à l’adaptation

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Lily Lessard est professeure en sciences infirmières à l'UQAR.

2019-12-17

L’heure est à l’adaptation

Le réchauffement planétaire a des conséquences sur la vie des communautés et sur la santé psychologique des gens.

Canicules, inondations, tornades, érosion accélérée : la science prédit que les conditions météorologiques extrêmes seront de plus en plus fréquentes et frapperont avec plus de force en raison du réchauffement climatique. Des menaces qui touchent particulièrement les communautés côtières et celles du nord du pays, selon une étude récente réalisée pour le Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada. Le sud du Québec ne sera toutefois pas épargné. Et partout la population doit apprendre à vivre avec cette nouvelle réalité. Des chercheurs s’intéressent de plus en plus aux répercussions des catastrophes naturelles à répétition sur la santé mentale des gens et sur la vie des communautés.

Déjà, les conséquences du déluge du Saguenay en 1996 ont été scrutées à la loupe par Danielle Maltais, professeure en travail social à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). L’évènement avait causé du stress, de l’anxiété, des dépressions ainsi que des troubles de stress post-traumatique. La chercheuse a aussi remarqué que les gens qui perdent tout dans une catastrophe voient leur vie personnelle, conjugale, sociale et professionnelle perturbée à long terme.

« À travers ces difficultés, et la remise en question qui s’ensuit, certains couples se rapprochent, d’autres s’éloignent, indique-t-elle. Plusieurs personnes s’endettent et doivent reporter leur projet de retraite. D’autres refusent des promotions pour ne pas vivre plus de stress. Les parents sont souvent plus impatients avec leurs enfants. Les sinistrés abandonnent aussi leurs activités de loisir, alors qu’elles sont importantes pour la santé mentale. Des résidents se résignent à changer de quartier, à faire le deuil de vivre au bord de l’eau. »

La chercheuse a analysé la situation des sinistrés du Saguenay huit ans plus tard. Résultat : elle s’était améliorée, mais certains habitants faisaient preuve de plus de résilience que d’autres. « Les sinistrés les plus satisfaits du soutien social reçu étaient ceux qui risquaient le moins de souffrir de problèmes de santé physique et de santé psychologique », mentionne Danielle Maltais.

Elle entreprend maintenant, avec Mélissa Généreux, de l’Université de Sherbrooke, et Philippe Gachon, de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), une nouvelle étude dans six régions du Québec sur les inondations de 2019. L’équipe documentera leurs effets sur la santé physique et la santé psychologique des victimes, puis désignera les facteurs de risque et de protection. Son but : mettre sur pied des stratégies qui optimiseront les services de santé et d’intervention psychosociale afin de favoriser la résilience.

Le Québec en 2050 
« Le réchauffement climatique menacera notre santé mentale, mais aussi notre santé physique. La fréquence des journées très chaudes sera cinq fois plus élevée qu’elle l’a été dans les dernières années. Ce sera éprouvant pour la population vieillissante du Québec. La hausse des températures pourrait accroître le déplacement vers le Québec de certaines espèces envahissantes et de ravageurs, et avec eux des maladies infectieuses. C’est le cas de la maladie de Lyme transmise par la tique à pattes noires. Selon les données de surveillance, cette espèce gagne actuellement de 35 à 55 km par année au Canada et suit des trajectoires géographiques déterminées par le climat. »
​— René Laprise, professeur à l’UQAM

La force des individus et des communautés

Pour mieux résister au stress d’une catastrophe, il faut aussi agir en amont, rappelle Lily Lessard, professeure au Département des sciences infirmières de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Et à ce chapitre, le Québec a fort à faire.

« De la même façon qu’il faut protéger la maison en vue des prochaines inondations, il faut se préparer sur le plan psychologique, affirme-t-elle. En ce moment, les catastrophes sont encore traitées comme si elles étaient des évènements uniques. »

C’est un élément qui ressort d’un projet de recherche qu’elle parachève avec sa collègue à l’UQAR, la professeure Geneviève Brisson. Elles ont effectué une revue de la littérature et se sont penchées sur quatre municipalités situées sur la Côte-Nord, en Gaspésie et en Beauce fortement touchées par des phénomènes météorologiques extrêmes. Il en ressort que, en plus de la préparation psychologique, la cohésion sociale s’avère un facteur important de protection. En effet, dans les quatre études de cas, la cohésion sociale a facilité notamment la création de réseaux de sentinelles pour cibler les personnes les plus vulnérables sur le plan psychosocial.

Pour mieux comprendre en quoi la force des individus et de la communauté aide à affronter les changements climatiques, Lily Lessard vient de lancer un second projet de recherche avec ses collègues Mathieu Philibert, de l’UQAM, et Nathalie Barrette, de l’Université Laval. Il est mené en étroite collaboration avec le réseau de la santé.

« Nous travaillons dans la région Chaudière-Appalaches qui, en l’occurrence, a connu ses pires inondations en 30 ans », explique Lily Lessard. Elle s’intéresse à un modèle d’intervention dit pyramidal de plus en plus utilisé dans les provinces de l’Ouest, aux États-Unis et en Australie.

À la base de la pyramide, on trouve l’individu et la collectivité. « On parle d’abord d’autosoins, c’est-à-dire du fait de prendre du temps pour soi, de bien manger, de se divertir, détaille la chercheuse, qui est aussi infirmière formée en santé communautaire. Puis, il y a le soutien de la famille immédiate, de ses voisins, de sa communauté. C’est ce dont la majorité des sinistrés ont besoin. Voilà pourquoi il faut renforcer ce soutien, surtout en région, où les équipes d’intervention sont très petites. » Viennent ensuite les services de santé généraux, avec les infirmières, les intervenants sociaux de première ligne et les médecins. Puis, au sommet de la pyramide figurent les intervenants spécialisés en santé mentale, dont les psychologues.

Le rôle que doivent jouer les communautés n’est donc pas à sous-estimer pour contrer les effets des changements climatiques. Steve Plante, professeur à l’UQAR, travaille depuis près de 15 ans sur la résilience des communautés. Il dirige la thématique Santé des communautés humaines du Réseau Québec maritime, un outil de concertation et de collaboration en recherche. Il travaille notamment avec la communauté de Saint-André de Kamouraska depuis près de deux ans. Son objectif est d’élaborer et de mettre en œuvre un plan de résilience évolutif qui resterait valide quel que soit le parti élu dans la municipalité. « Plusieurs acteurs abordent les changements climatiques sur le territoire sans nécessairement avoir l’impression de le faire, comme un organisme actif dans le contrôle des insectes piqueurs et un autre en horticulture. En travaillant ensemble, on découvre des savoirs qui peuvent aider à la planification du développement », indique le chercheur.

Cependant, Steve Plante et son équipe doivent se battre contre un ennemi invisible et redoutable : le déni ! « Ce n’est pas facile pour les gens de faire face aux changements climatiques puisque, en raison des risques courus, ils voient souvent des rêves anéantis, comme leur projet de retraite, note-t-il. Le déni est aussi tentant pour les municipalités, qui craignent que les déplacements de population les dévitalisent. Plusieurs aiment mieux fermer les yeux et continuer de faire comme on a toujours fait dans le coin. »

Or, les temps changent. « L’urgence n’est pas tant de passer à l’action dès maintenant que de commencer à planifier, dit Steve Plante. Le plan de résilience ne se construit pas dans la réaction, mais dans l’anticipation. Il ne s’agit pas d’élaborer une stratégie avec l’idée de revenir à la normale après, mais d’en établir une qui aidera la communauté à continuer de se transformer en tenant compte de la réalité. »

Parce qu’on ne sait ni où ni comment surviendra la prochaine catastrophe naturelle. Mais une chose est sûre : il y en aura d’autres. Et personne n’y échappera.

Consulter le dossier complet Le Québec à l'heure des changements climatiques.

Source :
Martine Letarte
La recherche dans le réseau
de l'Université du Québec
Québec Science
Décembre 2019, p. 14