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Pour des universités inclusives

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Carole Lévesque, chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS)

2020-05-15

Pour des universités inclusives

Les Premiers Peuples sont encore peu nombreux dans les universités québécoises, surtout aux cycles supérieurs. Mais au fil du temps, une meilleure place leur est accordée, dans le respect de leurs savoirs et de leurs réalités.

C’était comme si je rentrais à la maison. » Voilà comment s’est sentie Cyndy Wylde lorsqu’elle a présenté son projet de thèse à Suzy Basile, professeure d’origine atikamekw à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). « Elle savait de quoi je parlais. » Son sujet : la surreprésentation des femmes des Premières Nations dans les prisons québécoises. Un phénomène très peu documenté alors que les recherches sur les services correctionnels se font plutôt sur le plan national. « De nombreux facteurs contribuent à la surreprésentation des femmes autochtones dans le système carcéral : leur double discrimination, comme Autochtone et comme femme ; les violences physique, psychologique et sexuelle ; les traumatismes intergénérationnels ; les placements en famille d’accueil ; les problèmes de consommation ; l’éloignement du milieu ; les enjeux liés à la langue ; la situation d’emploi difficile ; les problèmes de santé mentale ; l’itinérance… », énumère Cyndy Wylde, qui a travaillé 25 ans au sein du service correctionnel fédéral. Celle qui a agi comme experte pour la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec est aussi l’une des rares doctorantes autochtones dans le réseau universitaire québécois. Son parcours a été parsemé d’embûches : elle a été refusée à l’Université de Montréal parce qu’elle n’avait pas fait une maîtrise avec mémoire. Puis elle a été acceptée en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), à condition de faire une propédeutique. Toutefois, ne percevant que peu d’intérêt sur place pour ses préoccupations, elle a abandonné son projet de doctorat il y a quelques années avant de le reprendre à l’UQAT, sous la codirection de Suzy Basile et de Hugo Asselin, directeur de l’École d’études autochtones.

« À la suite de mes mauvaises expériences, j’ai d’abord refusé qu’un non-Autochtone codirige ma thèse, raconte en rigolant Cyndy Wylde, qui est maintenant chargée de cours dans plusieurs établissements de l’Université du Québec (UQ). Mais Suzy Basile m’a dit que Hugo Asselin connaît très bien la culture autochtone et qu’il en est un défenseur. Je l’ai rencontré et, tout de suite, j’ai changé mon fusil d’épaule. »

Étudier à l’UQAT se veut en quelque sorte un retour aux sources pour celle qui est originaire de Pikogan, en Abitibi-Témiscamingue. Arrivée dans la région de Montréal à l’âge de 6 ans, Cyndy Wylde a vécu difficilement le déracinement. « Lorsque je retournais dans ma communauté pendant les congés scolaires, je pleurais tout le long du retour vers Montréal », se souvient la femme d’origine anicinape, qui, il y a 15 ans, s’est aussi découvert des racines atikamekw. « Lorsque j’ai mis le pied à l’UQAT, à Val-d’Or, je me suis tout de suite bien sentie, dit-elle. D’abord, plusieurs éléments de la culture des Premières Nations sont présents, comme la structure du pavillon – qui est en forme de tipi –, et le personnel connaît et respecte autant la culture que l’histoire. Je suis à la bonne place. »

Un rapport qui pousse à agir

Les obstacles rencontrés par Cyndy Wylde ne risquent pas de surprendre Laurent Jérôme, professeur à l’UQAM et membre du Groupe de recherche interdisciplinaire sur les affirmations autochtones contemporaines (GRIAAC). En 2017, il a publié – avec Léa Lefevre- Radelli, alors doctorante – une enquête sur l’expérience des Autochtones à l’université où il enseigne, réalisée avec le Cercle des Premières Nations de l’UQAM. On y mentionnait que, contrairement à d’autres universités montréalaises, l’UQAM n’avait pas établi de structures d’accueil pour des étudiants autochtones ni élaboré de politique institutionnelle en la matière. « Il apparaît ainsi qu’à l’heure actuelle, tout l’effort d’adaptation repose sur les étudiants eux-mêmes, qui doivent connaître et maîtriser les codes, la pensée, la langue et la culture organisationnelle de la société majoritaire pour pouvoir étudier et réussir », peut-on y lire. L’enquête rappelle aussi que les inégalités d’accès à l’éducation entre les Autochtones et les allochtones sont réelles au Canada : environ la moitié des représentants du premier groupe âgés de 25 à 64 ans étaient titulaires d’un titre d’études postsecondaires en 2011, contre près de 65 % pour ceux du deuxième groupe.

Le rapport de recherche propose des recommandations pour induire un véritable changement. Rapidement, un comité sur la réconciliation avec les peuples autochtones a été créé à la Commission des études de l’UQAM. Un local, baptisé Niska, a été ouvert pour les étudiants autochtones, et on y a embauché un responsable qui avait les mêmes origines. L’établissement universitaire a aussi créé un poste d’agent de soutien à la réussite des étudiants autochtones et réservé des places aux membres des Premières Nations dans le baccalauréat en droit, un programme très contingenté. Il a également assoupli certaines règles pour l’admission des étudiants autochtones, en plus de favoriser la reconnaissance de l’expertise et de l’expérience des chargés de cours autochtones. « Il est encore trop tôt pour mesurer l’effet de ces mesures, mais nous entendons qu’elles portent leurs fruits, indique Laurent Jérôme. L’UQAM organise une fête culturelle autochtone, maintenant, et on voit un engouement des étudiants allochtones pour les questions autochtones. » Il poursuit : « Il y a un vent de changement dans les perceptions. Le local Niska est aussi devenu un espace sécurisant, de solidarité et de rencontre pour les étudiants autochtones. Il faudrait maintenant pérenniser le financement de ces initiatives. »

Pour une meilleure inclusion

De son côté, l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) travaille avec les communautés autochtones depuis sa fondation, en 1969. Il y a 30 ans, elle a même mis sur pied son Centre des Premières Nations Nikanite – qui signifie « va de l’avant » en langues innue et atikamekw – pour accueillir les étudiants autochtones et les aider dans leur cheminement universitaire.

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Source : 
Martine Letarte
La recherche dans le réseau
de l'Université du Québec
Québec Science
Avril-mai 2020, p. 14-16