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Une violence endémique

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Selon l'étude, 662 personnes, dont près de 80 % sont des femmes ou des jeunes filles, ont été victimes d’homicide familial entre 2010 et 2018. L'étude révèle également que 55 enfants, dont l’âge moyen était de 6 ans, ont été tués au cours de cette période.

2019-10-31

Une violence endémique

Un crime insoutenable commis à Montréal la semaine dernière a bouleversé le Québec. Un père de famille qui supportait mal la rupture avec sa conjointe a tué ses deux enfants âgés de 5 et 7 ans avant de s’enlever la vie. Provoquant colère et tristesse, cette tragédie a soulevé plusieurs questions. Quelle est l’efficacité des services de prévention en matière de violence familiale et conjugale? Les centres d’hébergement pour les femmes victimes de violence et pour leurs enfants sont-ils suffisamment accessibles? Et que dire des services d’aide pour les personnes violentes?

«Au-delà des circonstances et des facteurs individuels, on doit examiner les problèmes en amont, soutient  la professeure de l’École de travail social Myriam Dubé. Les organismes communautaires intervenant dans le domaine de la violence familiale et conjugale sont toujours les derniers à être financés, avec pour conséquence que trop de personnes à risque de subir de la violence se retrouvent sur des listes d’attente.»

La situation est aussi préoccupante dans les institutions publiques de santé et de services sociauxAu problème du sous-financement s’ajoutenle cloisonnement et la lourdeur des services. Le manque de formation continue pour les intervenants en santé, dans les services sociaux, dans les milieux judiciaire et éducatif affectent aussi la cohérence des services offerts. «Les équipes interdisciplinaires spécialisées en violence conjugale dans les Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISS) et dans les Centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS) ont quasi disparu et sont très peu présentes aux Tables de concertation en violence conjugale», souligne Myriam Dubé.   

La professeure collabore à l’Initiative canadienne sur la prévention des homicides familiaux, une étude nationale quinquennale, dont une partie des résultats ont été dévoilés en septembre. Selon l’étude, 662 personnes, dont près de 80 % sont des femmes ou des jeunes filles, ont été victimes d’homicide familial entre 2010 et 2018. Parmi ces victimes, 56 % étaient dans un contexte de relation conjugale et près du quart avaient eu une relation conjugale. La recherche révèle également que 55 enfants, dont l’âge moyen était de 6 ans, ont été tués au cours de cette période. Dirigée par les professeurs Myrna Dawson, de l’Université de Guelph, et Peter Jaffe, de l’Université Western Ontario, l’étude est menée en collaboration avec plus de 60 partenaires communautaires, universitaires et gouvernementaux.

Fait à noter, les tendances observées entre 2010 et 2015, lorsque les taux d’homicide ont commencé à être examinés, sont restés inchangées au cours des trois années suivantes. «Cela signifie que le taux de violence familiale et conjugale n’a ni augmenté ni diminué ces 10 dernières années,  que le problème est persistant», remarque Myriam Dubé.

Des populations plus vulnérables 

Plus de la moitié des victimes (52 %) de violence familiale et conjugale se retrouvent parmi quatre populations identifiées par l’étude comme étant particulièrement vulnérables: les collectivités rurales, éloignées et nordiques, les personnes immigrantes et réfugiées, les communautés autochtones et les enfants exposés à la violence conjugale.

«Outre les facteurs individuels, liés notamment à la santé mentale, plusieurs facteurs de risque dits structurels interviennent, tels que l’isolement social et économique, le manque de ressources accessibles, la connaissance restreinte des droits et des services disponibles, l’histoire de violence conjugale et la réticence à la signaler, et la barrière de la langue,», observe la chercheuse. Les personnes autochtones, par exemple, comptent pour 12 % de l’ensemble des victimes d’homicide conjugal, alors qu’elles ne représentent que 5 % de la population canadienne. Et le taux d’homicide est huit fois plus élevé chez les femmes autochtones que chez les autres femmes. «L’ensemble des recherches conduisent à la même conclusion, à savoir que la violence familiale et les mauvais traitements dans les communautés autochtones sont enracinés dans les traumatismes historiques et intergénérationnels associés au processus de colonisation et dans les réalités sociales liées au racisme et au sexisme», rappelle Myriam Dubé.

Les contextes de séparation et de conflits autour des droits de garde des enfants constituent un facteur important de violence familiale et conjugale. «En  droit, on a toujours fait valoir le principe du maximum de contacts entre les parents et leurs enfants après une séparation, observe la professeure. Peut-être que cela pourra être revu à la lumière du projet de loi C-178 visant à modifier les lois fédérales sur le divorce, adopté l’été dernier.» Celui-ci met au premier plan la sécurité et le bien-être physique, affectif et psychologique des enfants, tout en considérant la nature et la force de leurs relations avec leurs parents, leurs grands-parents et toute autre personne importante dans leurs vies.

«Le projet de loi constitue aussi un outil intéressant pour prévenir et contrer en amont la violence conjugale dans un contexte de séparation difficile, note Myriam Dubé. Trop souvent, les tribunaux de la famille ne tiennent pas compte de la présence de violence conjugale ou des risques de poursuite de cette violence après la séparation.» Selon le Regroupement des Maisons pour femmes victimes de violence conjugale, des enfants se voient même confiés à un père qui a fait usage de violence envers leur mère.

Plus bas taux de violence au Québec

Si les femmes québécoises ne sont pas à l’abri de la violence, le Québec est la province canadienne qui a connu le plus bas taux d’homicides familiaux (1,16 par 100 000 habitants entre 2010 et 2015), devant l’Ontario et la Colombie-Britannique. Les taux les plus élevés se retrouvent au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest, puis au Manitoba.

«Dans les années 1970, le mouvement féministe a joué un rôle important au Québec pour faire reconnaître la violence conjugale comme un problème social, et pas seulement privé, souligne la professeure. Depuis, des collaborations se sont développées entre les mouvements sociaux, les organismes intervenant sur le terrain de la violence conjugale et familiale et les gouvernements.»

Grâce aux recherches avec des partenaires universitaires, les maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, les organismes pour conjoints ayant des comportements violents et les services policiers ont construit des outils d’intervention et de formation afin d’évaluer et de protéger les personnes concernées par les risques d’homicides familiaux.

Beaucoup reste à faire, mais ces mesures ont quand même favorisé des initiatives de concertation intersectorielles et interdisciplinaires afin de mieux dépister et gérer les risques, et de sécuriser les personnes concernées, indique Myriam Dubé. «Le travail effectué par les centres d’hébergement a permis de fournir aux femmes victimes de violence conjugale et à leurs enfants un toit sécuritaire et des interventions spécialisées afin de les aider à s’en sortir. Les organismes communautaires offrant des services aux auteurs de violence conjugale sont aussi des acteurs incontournables pour faire diminuer les risques de récidive.»

Prévention, dépistage et protection

L’Initiative canadienne sur la prévention des homicides familiaux se développe en trois phases. La première, qui reste à compléter, portait sur l’identification des facteurs de risque associés aux homicides familiaux. La seconde consistait en des entrevues avec des intervenants de première ligne, des policiers et des intervenants psychosociaux. «Nous avons cherché à savoir quels étaient les dispositifs mis en place pour dépister et évaluer les risques d’homicide, les mécanismes de gestion de ces risques et les mesures de protection visant la sécurité des victimes et des proches», explique la chercheuse.

La recherche entre maintenant dans une troisième phase, qui sera coordonnée par la professeure de l’Université Concordia Catherine Richardson, assistée de Myriam Dubé. «Elle portera sur les besoins des survivants et des proches au sein des populations identifiées comme plus vulnérables, notamment en ce qui concerne les services de prévention et ceux offerts pour faire face au choc et au deuil traumatique», dit la professeure. Quatre étudiants de l’UQAM – Sabry Adel Saadi, Salima Massoui (stagiaire postdoctral en travail social), Mélanie Ederer (maîtrise en travail social) et Marilyne Cléroux-Desmarais (maîtrise en travail social) – participent à cette phase de la recherche.

Myriam Dubé insiste sur l’importance de la prévention primaire. «On doit déconstruire tout au long du parcours scolaire les rapports sociaux de genre, travailler avec les enfants et les adolescents pour les aider à reconnaître et à gérer les émotions positives et négatives, à résoudre les conflits de façon pacifique, à s’ouvrir à la différence et à demander de l’aide quand ils en ressentent le besoin. Enfin, les campagnes de sensibilisation à la violence conjugale doivent se poursuivre, à l’instar des campagnes de prévention en matière d’intimidation, de suicide et de santé mentale.»

Source :
Service des communications
UQAM, 29 octobre 2019

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