Gazon maudit? | Réseau de l'Université du Québec

Gazon maudit?

2020-12-11

Gazon maudit?

Pour éviter de voir nos pelouses envahies par les mauvaises herbes et les vers blancs, la solution est simple : tondre notre gazon moins court — et moins souvent.

Au printemps 2013, la plupart des pelouses de Trois-Rivières Ouest avaient mauvaise mine.

« Les gens raclaient leur terrain, puis le gazon levait entièrement ; ils étaient sur du sable », se souvient Raphaël Proulx, professeur au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Après cette observation faite lors d’une balade en voiture, il s’est mis à photographier le plus de cours avant possible dans les environs avec l’aide d’un étudiant. Le constat était alarmant : l’herbe était morte sur plus des deux tiers des surfaces gazonnées. Comment expliquer cette dévastation ? L’été 2012 avait été particulièrement sec, et le nombre de vers blancs avait atteint un sommet. Le professeur a poursuivi ses recherches et ajoute aujourd’hui une autre explication : les propriétaires ont tondu leur gazon trop court… et trop fréquemment.

Il en est arrivé à cette conclusion après avoir mis sur pied un projet expérimental avec la Ville de Trois-Rivières. Le but : évaluer les effets d’une gestion très intensive et, inversement, peu intensive des espaces gazonnés. Il a comparé ses résultats avec ceux d’autres études réalisées sur le même sujet en Europe, en Australie et en Amérique du Nord dans une méta-analyse publiée en 2019 dans le Journal of Applied Ecology.

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, la réduction des tontes aiderait à combattre plus efficacement les mauvaises herbes. « L’herbe à poux, par exemple, n’est pas en mesure de faire compétition aux graminées et aux plantes des prairies [qui composent les pelouses, NDLR]. Si on laisse pousser le gazon, cette mauvaise herbe disparaîtra tranquillement », affirme le chercheur.

Plafond de vers

Passé un certain point de bascule, une tonte moins intensive a aussi un effet immédiat sur les larves de coléoptères. « On observe une réduction rapide de celles-ci», explique Raphaël Proulx. Ceux qu’on appelle communément « vers blancs » peuvent décimer des surfaces gazonnées lorsqu’ils se trouvent en grand nombre. Or, le gazon n’est pas leur niche de prédilection : ils préfèrent les sols secs et bien drainés. « Laisser pousser les pelouses, ça garde l’humidité et ça enrichit le sol en matière organique », indique le professeur. De plus, des herbes longues attirent certains prédateurs des vers qui viendront leur donner un coup de grâce. La biodiversité se révèle du même souffle enrichie, notamment en insectes pollinisateurs.

Les municipalités y trouveraient-elles aussi leur compte. Selon l’étude, si la Ville de Trois-Rivières réduisait du tiers sa fréquence de coupe, elle économiserait plus de 300 000 $ annuellement. S’il n’en tenait qu’à lui, Raphaël Proulx suggérerait de ne tondre une pelouse qu’à deux reprises dans une même année, voire tout au plus trois ou quatre fois aux endroits très fréquentés.

Nos terrains deviendraient ainsi plus résilients face aux changements climatiques. Dans ses travaux actuels, Raphaël Proulx remarque en effet que la température du sol se réchauffe moins rapidement avec une tonte moins intensive. Comme toute plante, les graminées à gazon utilisent leurs feuilles courtes pour capter du dioxyde de carbone (CO2) de l’atmosphère afin de développer leur partie souterraine. « Si on enlève continuellement cette partie aérienne, on affaiblit tout le système racinaire de la plante, et cette dernière dans son ensemble, ce qui la laisse extrêmement vulnérable. » Voilà qui est dit : l’an prochain, allons-y mollo avec la tondeuse !

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Source :
Etienne Plamondon Emond
La recherche dans le réseau
de l'Université du Québec
Québec Science
Décembre 2020, p. 9