Plaidoyer pour la diversité culturelle | Réseau de l'Université du Québec

Plaidoyer pour la diversité culturelle

2021-01-20

Plaidoyer pour la diversité culturelle

En décembre dernier, les professeurs du Département de communication sociale et publique Destiny Tchéhouali et Christian Agbobli ont publié un état des lieux de la découvrabilité des productions culturelles nationales et locales francophones sur Internet. Paru au même moment, l’ouvrage collectif Regards croisés propose des réflexions et témoignages d’acteurs culturels francophones concernant l’accessibilité de ces contenus dans l’environnement numérique.

Les travaux des chercheurs, menés en 2018 et 2020, montrent que les productions audiovisuelles, cinématographiques et musicales des pays francophones d’Europe, d’Afrique et de l’Amérique sont peu accessibles sur les plateformes numériques transnationales, telles que Netflix, YouTube, Spotify et iTunes, nuisant ainsi à l’expression de la diversité culturelle et linguistique. «Nous entrons dans l’ère de la conquête des industries culturelles par les grandes plateformes numériques, lesquelles se substituent aux distributeurs, diffuseurs et éditeurs traditionnels de contenus, observe Destiny Tchéhouali. Pour y faire face, les États doivent réviser en profondeur leurs politiques culturelles et leurs stratégies numériques.»

L’étude concernant la découvrabilité des contenus culturels francophones sur le web constitue l’une des premières recherches exploratoires dans ce domaine. Elle comporte une collecte de données quantitatives portant sur la mise en valeur des productions culturelles, une enquête en ligne réalisée auprès d’un panel d’utilisateurs d’internet provenant de 20 pays de la Francophonie et des entrevues menées avec des acteurs culturels dans cinq pays francophones, africains principalement.

Cette recherche et l’ouvrage collectif sont le fruit d’un partenariat entre l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l’Observatoire des réseaux et interconnexions de la société numérique (ORISON), dirigé par Destiny Tchéhouali, et la Chaire Unesco en communication et technologies pour le développement, dont le titulaire est Christian Agbobli, qui est également vice-recteur à la Recherche, à la création et à la diffusion.

«Amorcé en 2017, le partenariat a été impulsé par le comité d’orientation des dynamiques culturelles et linguistiques au sein de l’OIF, auquel je siège en compagnie  d’autres experts de pays de la Francophonie, explique Destiny Tchéhouali. Le rôle du comité était de mettre à l’agenda de l’OIF l’enjeu de la découvrabilité des contenus culturels francophones en ligne.»

Logiques éditoriales et algorithmes

Selon l’étude, la concentration, la standardisation et la mise en marché de l’offre culturelle globale sur le web obéissent à des logiques éditoriales et à des prescriptions algorithmiques basées sur des critères commerciaux de popularité plutôt que de diversité, affectant l’accès et la découverte des œuvres culturelles francophones dans les catalogues ou sur les pages d’accueil des plateformes mondialisées. «Minoritaires, les productions francophones se trouvent noyées dans un contexte de surabondance de contenus internationaux, principalement anglophones», observe le professeur.

Selon un rapport de l’Observatoire de la langue française, paru en 2018, les contenus francophones sur Internet, toutes applications confondues, représentent 6,8 % de l’ensemble des contenus, derrière ceux en anglais (27,3 %), en chinois (10,4 %) et en espagnol (9,8 %). «Entre 2014 et 2019, 2 % seulement de la centaine de productions audiovisuelles – films, séries télé et documentaires – financées par le Fonds images de l’OIF étaient offertes en ligne, sur YouTube essentiellement, rappelle Destiny Tchéhouali. Sur la plateforme musicale Deezer, à peine 10 % des 1 300 artistes recommandés étaient originaires de pays de la Francophonie.»

Le système de la découvrabilité

Une partie de l’étude est consacrée au système de découvrabilité des contenus en ligne qui, explique le professeur, intègre trois paramètres fondamentaux. Le premier est la repérabilité. Le second est la prédictibilité des contenus, soit la possibilité pour ceux-ci de figurer parmi les résultats des analyses des algorithmes, qui anticipent la valeur et la popularité d’une œuvre auprès du public. Le troisième paramètre renvoie à la capacité des contenus à se faire recommander de manière récurrente par les plateformes, par leurs usagers ou par d’autres dispositifs qui hiérarchisent les niveaux de leur mise en valeur.

«L’enjeu crucial pour la découvrabilité des contenus francophones, au-delà de leur présence et de leur visibilité, est celui de la recommandation, souligne Destiny Tchéhouali. Les tests et mesures que nous avons réalisés sur les différentes plateformes de streaming audiovisuel et musical permettent de constater que, quels que soient leurs goûts particuliers et leurs préférences, les utilisateurs de ces plateformes sont dirigés vers des œuvres, des contenus ou des artistes à succès.»

Accroître la découvrabilité des contenus francophones

Que peut-on faire pour accroître la découvrabilité des œuvres culturelles francophones sur les plateformes numériques? «Ces plateformes devraient avoir l’obligation minimale de mettre en valeur les contenus culturels francophones qui, parce qu’ils sont minoritaires sur le web, constituent une sorte de rareté», note le chercheur.

L’étude propose de positionner les contenus nationaux et locaux francophones comme des produits de niche, grâce à des quotas applicables aux systèmes de recommandation des plateformes, à l’instar de ceux mis en place dans l’univers de la radio.

«On peut aussi envisager de soutenir le développement de plateformes alternatives, dit Destiny Tchéhouali, telle la nouvelle plateforme francophone mondiale TV5MONDEplus, dont l’ambition est de favoriser la découvrabilité de l’ensemble des productions culturelles de la Francophonie.»

Par ailleurs, il importe de renforcer les compétences numériques des acteurs culturels francophones, poursuit le professeur. «Les entrevues que nous avons réalisées avec eux ont révélé un manque de connaissances relatives au fonctionnement de l’environnement numérique, à la façon dont il faut l’appréhender et s’y adapter. Par exemple, des artistes ne savent pas comment décrire leurs œuvres avec des mots clés afin qu’elles soient bien référencées et qu’elles apparaissent dans les résultats des moteurs de recherche.»

Initiatives étatiques

Certains pays francophones ont pris des mesures pour mieux soutenir la promotion de leurs productions culturelles sur Internet. «Le Québec et la France servent actuellement de modèles, note Destiny Tchéhouali. Une mission franco-québécoise sur la découvrabilité en ligne des contenus culturels francophones, mise sur pied en 2019, a publié un rapport pouvant inspirer d’autres pays qui veulent affirmer leur souveraineté culturelle.»

Du côté des pays francophones en développement, en Afrique notamment, la prise de conscience au niveau gouvernemental demeure faible, relève le chercheur. «Un travail de sensibilisation doit être entrepris auprès des responsables des politiques culturelles dans ces pays. En revanche, dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Congo et le Cameroun, nous avons recensé des initiatives d’acteurs de la société civile visant à créer des applications ou des plateformes qui peuvent servir de vitrines pour les produits culturels nationaux et locaux.»

Dans leur étude, Destiny Tchéhouali et Christian Agbobli recommandent à l’OIF de s’engager dans une action diplomatique culturelle en élaborant un plaidoyer international en faveur de la découvrabilité des contenus francophones dans l’environnement numérique. «Ce plaidoyer viserait à sensibiliser les décideurs et leaders d’opinion de la Francophonie aux enjeux reliés à l’accès et à la découverte d’une offre culturelle francophone riche et diversifiée, tout en les incitant à mieux intégrer le numérique dans les politiques de soutien aux industries culturelles nationales.»

Destiny Tchéhouali insiste enfin sur l’importance pour les pays francophones d’agir de manière concertée pour forcer les géants du web à respecter la diversité culturelle. «Les expériences passées montrent que les gestes isolés ne sont pas efficaces. La Francophonie doit faire bloc et intervenir en complémentarité avec d’autres acteurs de la coopération internationale, tels que l’UNESCO, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, l’Union africaine et l’Union européenne. Le prochain Sommet de la Francophonie, prévu en 2021 et qui doit porter sur sa stratégie numérique, offrira l’occasion idéale aux États et gouvernements membres de l’OIF de se saisir de cet enjeu.»

Un découvrathon

Les deux chercheurs proposent d’organiser un découvrathon international, d’une durée de deux ou trois jours, regroupant des développeurs francophones d’applications technologiques afin d’explorer des pistes de solution pour améliorer la découvrabilité des contenus culturels. «Nous visons à organiser ce concours à l’échelle de la Francophonie, avec le soutien de l’ONU et de l’UNESCO, indique Destiny Tchéhouali. Le ministère québécois des Relations internationales nous a déjà signifié son appui.»

Source :
Service des communications
UQAM, 11 janvier 2021

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